POLOGNE : « Nous avons inventé de nouvelles formes de protestation parce que nous n’avions pas d’autre choix »

CIVICUS s’entretient avec Klementyna Suchanow, activiste, auteure et chercheuse basée à Varsovie, en Pologne, au sujet de l‘annonce récente du gouvernement polonais d’entamer le processus de retrait de la Convention d’Istanbul sur la violence contre les femmes. Klementyna est l’une des fondatrices de la Grève des femmes polonaises et de la Grève internationale des femmes. La grève des femmes polonaises est un mouvement féministe de base fondé en 2016 pour défendre les droits des femmes contre l’initiative du gouvernement visant à interdire et à criminaliser l’avortement. Pendant la pandémie de la COVID-19, le mouvement est resté uni et actif grâce à un groupe Facebook et continue de se mobiliser pour les droits des femmes polonaises.

Klementyna Suchanow

Quelle a été la situation des femmes en Pologne ces dernières années ?

Nous vivons sous un gouvernement conservateur, et même si je ne dirais jamais qu’il y a cinq ans c’était le paradis, la situation des droits des femmes et des personnes LGBTQI+ s’est récemment aggravée. Chaque jour, nous sommes témoins de plus en plus d’attaques verbales et physiques contre des groupes marginalisés. Des divisions ont été établies selon des lignes politiques et les principales cibles des attaques ont été les migrants et les personnes LGBTQI+. Les campagnes pour les élections du Parlement européen de 2019 et les élections présidentielles de cette année ont été principalement axées sur la haine contre les personnes LGBTQI+. La vague de haine est très intense et y faire face est un grand défi.

La situation des femmes et des mouvements de défense des droits des femmes est légèrement différente. Notre nouveau courant de féminisme populaire est très inclusif et pragmatique. C’est pour cela que tant de jeunes femmes nous ont rejoints ces derniers mois. Nous constatons que la jeune génération est plus politisée et plus consciente. Le mouvement des femmes est donc dans une position très forte. C’est le seul mouvement qui a pu forcer le gouvernement à faire marche arrière par rapport à sa tentative d’interdire l’avortement en 2016, et par la suite sur d’autres questions. Il semble que notre colère les effraie, mais ils continuent à faire des choses pour aggraver notre situation.

En bref, nous, les femmes, connaissons des revers dans notre statut juridique, mais notre pouvoir continue de croître. Je ne suis pas sûre que ce soit le cas pour la communauté LGBTQI+, car elle est minoritaire et plus exposée. La situation des personnes LGBTQI+ s’aggrave à tous égards.

 

La pandémie de COVID-19 a-t-elle entraîné d’autres revers dans les relations entre les sexes ?

Profitant de la pandémie, le gouvernement et d’autres acteurs ont fait plusieurs tentatives pour faire reculer les droits sexuels et reproductifs des femmes. En mai 2020, le Parlement polonais a proposé un projet de loi qui supprimerait l’obligation légale des établissements médicaux d’orienter les patientes vers d’autres institutions si elles refusent de fournir des services d’avortement en raison des convictions personnelles de leur personnel. Selon la législation polonaise actuelle, l’avortement n’est légal que lorsque la vie de la femme est en danger, que la grossesse résulte d’un viol ou que le fœtus présente une malformation grave. Environ 98% des avortements pratiqués entrent dans cette dernière catégorie, mais en mai, un projet de loi a été proposé pour supprimer cette clause. En juin, de nouvelles dispositions du code pénal ont imposé des peines de prison sévères à ceux qui soutiennent les femmes par le biais de services liés à l’avortement.

Les modifications des lois sur l’avortement introduites pendant la pandémie provenaient d’un projet de loi civique présenté par une organisation fondamentaliste. Nous avons organisé des manifestations, ce qui était fou, car comment proteste-t-on pendant une pandémie quand les gens ne sont pas autorisés à se rassembler ? Nous sommes donc devenus créatives : nous avons inventé de nouvelles formes de protestation parce que nous n’avions pas d’autre choix. Nous avons organisé des « queues de protestation », en faisant la queue en gardant deux mètres de distance devant une épicerie près du bâtiment du Parlement, afin de respecter les règlements de quarantaine, tout en tenant des pancartes et des parapluies. Cela s’est produit dans plusieurs villes, et pas seulement dans la capitale, Varsovie. Comme nous n’étions pas autorisés à marcher librement, nous avons également organisé des « manifestations en voiture ». Nous avons ainsi perturbé la circulation et bloqué la place principale de Varsovie pendant environ une heure.

Ces protestations ont été assez efficaces. Les amendements n’ont pas avancé et sont maintenant « gelés ». Ils ont été envoyés à une commission parlementaire, mais celle-ci ne les étudie pas. Ils n’ont été ni rejetés ni approuvés. Mais cela signifie aussi qu’à l’avenir, ils pourraient soudainement être ressuscités et nous devrons alors à nouveau nous en occuper.

Ce gouvernement a clairement indiqué dès le début qu’il ne soutient pas les droits des femmes et qu’il ne se soucie pas de la violence contre les femmes. Depuis son arrivée au pouvoir, il a réduit le financement des centres de soutien aux femmes, qui ont dû recourir au financement de masse ou survivent grâce à des dons privés car ils n’ont plus accès au financement de l’État. Toutefois, certains progrès ont également été réalisés, comme une loi récemment adoptée, proposée par un parti de gauche, qui habilite les agents de police à émettre des injonctions interdisant aux auteurs de violences de pénétrer dans le domicile de la victime pendant 14 jours. Cela a permis de séparer immédiatement les victimes de leurs abuseurs.

En outre, ces derniers mois, les autorités ont annoncé à plusieurs reprises qu’elles envisageaient de retirer la Pologne de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, également connue sous le nom de Convention d’Istanbul. Au début, nous ne l’avons pas trop pris au sérieux. Mais c’est toujours comme ça : ils sondent d’abord le terrain pour voir jusqu’où ils peuvent aller, et s’ils ne rencontrent pas trop de résistance, ils commencent à avancer. La question n’a été soulevée ni pendant la campagne ni pendant l’élection présidentielle, mais elle a été mise à l’ordre du jour une semaine plus tard. De nombreux événements graves, tels que des arrestations d’activistes, ont eu lieu immédiatement après l’élection.

Aujourd’hui, la situation devient sérieuse. Plusieurs ministres ont fait des annonces et le président a approuvé l’idée de nous retirer de la Convention d’Istanbul. Ils font également beaucoup de propagande dans les médias d’État pour convaincre les gens que la Convention concerne ce qu’on appelle « l’idéologie du genre ». Cependant, les sondages montrent que plus de 60% de la population s’oppose à quitter la Convention, contre seulement 15% qui soutiennent l’idée. La moitié des opposants ont voté pour le parti au pouvoir. Il est étrange que le gouvernement pousse cette initiative aussi loin, étant donné qu’elle va à l’encontre de l’opinion de ses propres électeurs.

Ayant été à l’avant-garde de la grève des femmes polonaises de 2016, que pensez-vous de la situation actuelle ?

Nous sommes tellement habitués à entendre de mauvaises nouvelles que cette dernière annonce ne nous a pas surpris. La situation en Pologne est telle, et tant de mauvaises choses se produisent chaque jour, que l’on devient immunisé contre les mauvaises nouvelles.

Pendant la pandémie, tout est devenu très politique. Au lieu de mettre l’accent sur la prise en charge de la santé des gens, tout s’est politisé. Les élections présidentielles étaient censées avoir lieu en mai et il y a eu beaucoup de discussions sur la question de savoir si elles devaient avoir lieu ; finalement, elles ont été reportées à la fin du mois de juin. Le parti au pouvoir savait qu’il perdait en popularité parce que le système de santé n’est pas assez efficace et que son propre ministre de la santé gagnait beaucoup d’argent en fournissant des masques et du matériel médical. C’est pour cela que le parti au pouvoir a insisté pour que les élections aient lieu le plus rapidement possible, avant qu’il ne perde trop de voix. Et au lieu de s’occuper de notre sécurité et de nos vies, ils se sont concentrés sur la promotion de leur propre projet politique. Les tentatives d’interdire l’avortement sont scandaleuses et décevantes car, à un moment aussi critique, vous attendez plus de responsabilité de la part de votre gouvernement.

Je savais que les gens étaient fatigués de se mobiliser, j’ai donc été surprise de voir tant de gens se mobiliser pour défendre la Convention d’Istanbul, qui est devenue un sujet de discussion national dans les médias et partout ailleurs. Beaucoup d’énergie positive a été créée autour de cette question, et cela nous donne la force nécessaire pour arrêter l’initiative.

Nous protestons depuis cinq ans. La protestation a sa propre dynamique : il faut sentir le moment pour décider comment réagir ; parfois, on essaie une chose et ça ne marche pas. Tout est une expérience. Mais en ce moment, nous sentons qu’il y a une véritable énergie et une dynamique dont nous devons tirer parti. Il y a beaucoup d’intérêt de la part des médias étrangers et beaucoup de réceptivité à cette question. C’est un peu étrange, parce que dans le passé, chaque fois que nous essayions de faire quelque chose contre la violence envers les femmes, il était très difficile de mobiliser les gens dans les rues. Il y a quelque chose dans la question de la violence qui rend difficile la traduction des sentiments en actions de rue. Même si de nombreuses personnes en font l’expérience ou connaissent quelqu’un qui a été victime de violence, elles préfèrent ne pas réagir. Dans le passé, nous avons souvent échoué lorsque nous avons essayé de nous organiser autour de la question de la violence, mais cette fois, les gens l’ont vraiment prise en considération. Nous avons peut-être maintenant la possibilité de défendre le droit à une vie sans violence en en faisant un enjeu pour le gouvernement.

Les activistes polonais travaillant sur les questions de genre sont-ils confrontés à des restrictions de leur droit à s’organiser, à s’exprimer et à se mobiliser ?

Je suis une écrivaine et une artiste, et en raison de mon activisme, j’ai été privée de subventions de l’État. Aucune institution publique ne veut travailler avec moi pour le moment, car si mon nom figure sur une liste, cela devient un problème pour eux. Je pourrais aussi être arrêtée ou poursuivie en justice par une fondation juridique de droite comme l’Ordo Iuris. Bien sûr, il y a aussi les discours de haine : le gouvernement utilise votre nom et votre image pour faire de la propagande dans les médias d’État, et vous pouvez aussi être attaquée par des trolls sur les médias sociaux. La police peut vous faire du mal, comme cela m’est arrivé lors d’une manifestation en 2018. Cette situation s’est produite progressivement, mais il existe actuellement un large éventail de formes de répression. Pour l’instant, cependant, je n’ai pas entendu parler d’activistes féministes victimes d’attaques physiques de la part de civils.

Je suis l’une des activistes qui ont commencé à prendre des mesures directes contre le gouvernement, donc on m’accuse de beaucoup de choses. L’Ordo Iuris ne m’aime pas parce que j’ai écrit un livre révélant des détails sur le réseau international de fondamentalistes dont il fait partie. Je suis sur la liste de leurs ennemis, mais jusqu’à présent ils ne m’ont pas poursuivie. Ils disent qu’ils travaillent sur leur liste d’accusations contre moi, car il y en a beaucoup. Lors de notre dernière manifestation, des membres de l’Ordo Iuris se sont approchés d’un officier de police et ont essayé de le convaincre de me demander une pièce d’identité. Mais la police de Varsovie nous connaît, elle connaît nos visages, elle sait que je n’ai rien fait d’illégal pendant la manifestation et elle a refusé leur demande.

De quelle manière la société civile peut-elle demander des comptes à un gouvernement de plus en plus autoritaire comme celui de la Pologne, et de quel soutien de la société civile internationale a-t-elle besoin pour le faire ?

En ce qui concerne la Convention d’Istanbul, nous essayons de convaincre la communauté internationale que les fonds européens devraient être alloués en tenant compte de la situation réelle du respect des droits humains par chaque membre de l’Union européenne (UE). L’UE dispose d’un nouvel instrument qui stipule que le financement doit être lié au respect des principes et pratiques démocratiques. Nous essayons de convaincre le Conseil de l’Europe, source de la Convention d’Istanbul, d’introduire des mesures similaires contre les gouvernements qui s’attaquent aux droits de leurs citoyens. Il s’agit de lier le financement au respect et à la promotion des droits humains. L’argent est la seule langue que les gouvernements comprennent. Il y a actuellement six villes polonaises qui ne reçoivent pas de financement européen parce qu’elles se sont déclarées « zones sans LGBTI », ce qui est considéré comme un acte contraire aux droits humains. Nous aimerions soulever cette question avec les femmes turques, qui sont confrontées à une bataille similaire contre l’initiative de leur gouvernement de retirer le pays de la Convention d’Istanbul. Vous ne pouvez pas attaquer les droits humains comme le font la Hongrie et la Russie, et pourtant être traité par le Conseil de l’Europe comme tout le monde, comme un partenaire valable dans la conversation. C’est une nouvelle approche que nous essayons de faire comprendre aux gens.

Nous voulons que les organisations internationales de la société civile fassent pression sur les politiciens locaux pour qu’ils se rendent compte que les questions des droits humains et des fonds doivent être considérées de manière indissociable. Le Conseil de l’Europe doit également le comprendre pour que nous puissions créer un précédent et, qu’à l’avenir, tant ici que dans d’autres pays, les femmes soient protégées. Si nous avons un gouvernement autoritaire qui fait ce qu’il veut, même si les citoyens ne sont pas d’accord, nous avons besoin de certaines protections externes. Tout ce que nous avons en Pologne, c’est la répression, donc nous avons besoin que quelqu’un de l’extérieur soit de notre côté et ne nous laisse pas toutes seules.

L’espace civique en Pologne est classé comme « rétréci » par le CIVICUS Monitor.

Contactez la Grève des femmes polonaises via leur page Facebook et suivez @strajkkobiet et @KSuchanow sur Twitter.