COSTA RICA : « Les mobilisations ont révélé des problèmes structurels non résolus »

CIVICUS parle des récentes manifestations au Costa Rica avec Carlos Berríos Solórzano, co-fondateur de l’Asociación Agentes de Cambio-Nicaragua et membre de Red Previos (Réseau de la jeunesse d’Amérique centrale). Avec d’autres activistes d’Amérique centrale, Carlos a récemment fondé le Centre pour une culture de la paix en Amérique centrale. Originaire du Nicaragua, Carlos est un jeune activiste et défenseur des droits humains. Il a participé à des recherches sur les migrations, la participation politique des jeunes, l’intégration régionale et les droits humains, et est actuellement étudiant en Master de Sciences Politiques à l’Université de Costa Rica.

Carlos Berrios

Quelles sont les causes qui ont déclenché la vague de manifestations de fin septembre 2020 ?

Les principales causes des manifestations qui ont commencé le 30 septembre 2020 étaient liées à l’annonce du gouvernement du président Carlos Alvarado, rendue publique le 17 septembre, qu’il demanderait un financement au Fonds monétaire international (FMI) de 1,75 milliard de dollars pour faire face à la reprise économique post-COVID-19 et investir dans le secteur public. Le Costa Rica n’avait pas demandé de financement au FMI depuis près de 20 ans. La proposition impliquait une éventuelle augmentation des impôts dans un pays où le coût de la vie est déjà élevé. D’ailleurs, une législation récente portant sur les finances publiques avait déjà augmenté les impôts, qui étaient déjà élevés.

En plus de l’augmentation des impôts sur le revenu et sur la propriété, l’accord avec le FMI proposé par le gouvernement comprenait de nouvelles taxes sur les transactions bancaires et le revenu mondial. Il a également proposé de fusionner certaines institutions publiques et d’en vendre d’autres, comme la Banque internationale du Costa Rica et la Régie nationale des alcools.

Le gouvernement a annoncé sa proposition unilatéralement, de manière totalement incohérente, alors qu’une négociation de telles dimensions et avec de telles implications dépasse largement le cadre économique et devrait faire l’objet de négociations politiques et de la participation des principales forces sociales. Les conséquences d’un accord ou d’un désaccord avec le FMI devraient faire l’objet d’un débat public qui, dans ce cas, n’a pas initialement eu lieu.

Qui est venu protester, et qu’ont-ils demandé ?

Ce sont surtout les syndicats, la classe ouvrière et les fonctionnaires, ainsi que les mouvements sociaux et étudiants qui sont venus protester. La principale demande était que le gouvernement suspende la proposition de demander un financement au FMI et abandonne l’idée de privatiser les entreprises publiques et d’augmenter la charge fiscale.

Bien que les manifestations aient eu une composante citoyenne, tant dans la rue que dans l’agenda publique, leur composante sectorielle a été mise en avant. Les organisations syndicales ont été plus rapides que les autres à identifier l’impact des accords de financement du FMI sur leurs programmes et leurs luttes.

La société civile a également dénoncé les intentions de l’exécutif, mis en garde contre les conséquences d’un potentiel accord, et s’est concentré sur l’éducation de la population et l’ouverture du débat, tout en soutenant la mobilisation.

Comment le gouvernement a-t-il répondu aux mobilisations ?

Le gouvernement a réagi dans une certaine mesure dans le cadre des normes internationales pour la dispersion des manifestations de masse ; en effet, de nombreux policiers ont été blessés à la suite d’agressions de manifestants qui avaient fermé des points importants de certaines rues, y compris les principaux postes-frontières avec le Panama. Au fil des jours, les tensions se sont intensifiées et il y a eu des brûlures de véhicules et des affrontements avec des bâtons et du gaz lacrymogène entre les manifestants et la police. Les forces de sécurité ont répondu de manière assez proportionnée aux manifestations violentes, il n’était donc pas question d’un usage disproportionné de la force par les autorités.

Pour neutraliser la situation face aux manifestations incessantes, le gouvernement a d’abord annoncé le 4 octobre qu’il reviendrait sur sa proposition, mais a exigé que les manifestants cessent les blocages comme condition de dialogue avec eux. Les manifestants, pour leur part, ont fixé des conditions pour la levée des blocus - en particulier, que le gouvernement s’engage par écrit à ne pas s’adresser au FMI pour le reste de son mandat et qu’il exclue de vendre les actifs de l’État et d’augmenter les impôts. Les manifestations se sont poursuivies, et en réponse, le gouvernement a rendu publique sa stratégie de négociation avec le FMI et s’est ouvert aux commentaires de tous les milieux. Le 11 octobre, le gouvernement a annoncé un « dialogue social » national et territorial dans le cadre duquel vingt-cinq représentants de divers secteurs - entreprises, syndicats, femmes, églises, étudiants universitaires et agriculteurs, entre autres - présenteraient leurs propres propositions pour résoudre la crise économique aggravée par la pandémie de la COVID-19. La question posée était très précise : « comment parvenir à une amélioration permanente d’au moins 2,5 points de pourcentage du PIB du déficit primaire de l’administration centrale et à une diminution à court terme du montant de la dette publique (d’environ 8 points de pourcentage du PIB), grâce à une combinaison de mesures de gestion des recettes, des dépenses et de la dette publique, pour éviter que l’État ne se trouve en situation de défaut de paiement ? »

Les manifestants ont-ils obtenu que certaines de leurs demandes soient satisfaites ?

Malgré l’intense processus de dialogue avec les différents secteurs et les précieuses contributions apportées à ce processus, les demandes fondamentales n’ont pas été satisfaites, bien que, selon le gouvernement, elles soient examinées dans le cadre institutionnel afin de leur accorder l’attention qu’elles méritent.

Les manifestations ont repris précisément parce que le processus de dialogue n’a donné aucun résultat et que les autorités ont fait preuve de peu de volonté politique en termes de respect des engagements. Cela s’est traduit par l’annonce selon laquelle le gouvernement allait poursuivre la demande de financement.

En effet, à l’issue du processus de dialogue, l’exécutif est resté ferme dans sa proposition de demander un financement au FMI. Rétrospectivement, au vu de ces résultats, la société civile a estimé que l’appel au dialogue social n’avait été rien d’autre qu’une stratégie de démobilisation.

Le Costa Rica est souvent présenté comme un cas modèle de stabilité, d’ordre, d’équité sociale et de culture démocratique. Est-ce seulement un mirage ?

S’il est vrai que le Costa Rica bénéficie d’un cadre institutionnel solide par rapport à ses voisins d’Amérique centrale, qui a permis d’instaurer une stabilité économique et sociale, il n’en reste pas moins qu’il ne parvient toujours pas à remédier aux profondes inégalités sociales dans les zones les plus vulnérables du pays. Les problèmes sociaux sont négligés en raison d’un manque de volonté politique et de l’existence de niveaux de corruption qui, bien que non "scandaleux" selon les normes internationales, imprègnent les structures politiques et économiques du pays et permettent à la classe politique et à l’élite économique de s’entendre afin de se partager le butin de l’État.

Les manifestations ont mis en évidence des problèmes structurels non résolus au Costa Rica. Elles ont rassemblé des demandes immédiates insatisfaites et des problèmes structurels liés à la distribution des richesses, à l’évasion fiscale du grand capital et au contrôle des élites économiques sur le système étatique, qui se matérialise par l’inégalité sociale des migrants, des peuples autochtones, des personnes d’origine africaine et des ruraux.

L’espace civique au Costa Rica est classé « rétréci » par le CIVICUS Monitor.
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