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  • BANGLADESH : « Pour lutter contre le viol, nous avons besoin d’une réforme profonde du système juridique »

    CIVICUS s’entretient avec Aparajita Sangita, activiste des droits humains bangladeshi et cinéaste indépendante primée au niveau international. Aparajita a travaillé à travers plusieurs films sur la discrimination sexuelle et les droits des femmes, et a été impliqué dans diverses actions sociales, telles que des projets d’éducation pour les enfants des rues et des banques alimentaires. En réponse à son activisme, elle a été harcelée par la police. Pour son activisme sur les réseaux sociaux, elle a également été poursuivie pour harcèlement en vertu de la draconienne loi sur la sécurité numérique. Les charges retenues contre elle ont été abandonnées en réaction aux manifestations qui ont eu lieu dans la rue et sur internet.

    Aparajita Sangita

    Quels éléments ont déclenché les récentes manifestations contre le viol au Bangladesh ?

    Dans la nuit du 5 janvier 2020, une étudiante de l’université de Dhaka (UD) a été violée après être descendue d’un bus universitaire dans le quartier de Kurmitola de la capitale, Dhaka. Les étudiants de l’UD ont été perturbés par cet incident, qui a donné lieu à des manifestations et à l’organisation de plusieurs événements.

    Malgré les manifestations généralisées contre le viol, la violence sexuelle à l’égard des femmes a persisté et même augmenté pendant la pandémie de COVID-19.

    Le 25 septembre, une femme en visite au MC College de Sylhet avec son mari a été violée dans un foyer du campus par des activistes politiques liés au parti au pouvoir. Au même temps où éclataient des manifestations en réaction à cet incident, une vidéo montrant une femme en train d’être maltraitée à Begumganj, dans le Noakhali, est devenue virale sur les réseaux sociaux le 4 octobre. La vidéo montre un groupe d’hommes entrant dans la maison de la femme, la déshabillant et l’agressant physiquement, tout en laissant tout cela enregistré dans une vidéo.

    Ces incidents ne sont que quelques-uns des nombreux cas de viols et de violences sexuelles contre les femmes qui ont circulé sur les réseaux sociaux au Bangladesh. Les auteurs de ces violences sont des parents, des hommes proches, des forces de l’ordre, des fonctionnaires, des dirigeants politiques et des acteurs religieux.

    Tout cela a déclenché les manifestations de masse contre le viol qui ont eu lieu en octobre 2020, où des gens de tout le pays se sont rassemblés pour protester contre la violence à l’égard des femmes. Le mouvement contre le viol a commencé à Shahbag, connu sous le nom de « Bangladesh’s Movement Square », mais s’est rapidement étendu à toutes les villes, et même aux villages, à travers le Bangladesh. Il s’agit de Bogra, Brahminbaria, Champainabganj, Chandpur, Dhamirhat (Nowgaon), Faridpur, Gafargaon (Mymensingh), Gopalganj, Jaipurhat, Kurigram, Manikganj, Noakhali, Panchgarh, Rajshahi, Satkhira et Syedpur (Nilphamari).

    Le mouvement de protestation contre le viol a rassemblé des personnes de différents horizons, notamment des membres de partis politiques, des écrivains, des militants culturels, des activistes des réseaux sociaux, des joueurs de l’équipe nationale de cricket, des activistes des droits des femmes et des journalistes. Pour la première fois au Bangladesh, des femmes ont manifesté contre le viol au milieu de la nuit. À Dhaka, ils ont marché de Shahbag au Parlement, portant des torches et criant des slogans.

    Quelles étaient les principales revendications des manifestants ?

    Le mouvement de protestation anti-viol a formulé neuf demandes pour mettre fin aux viols et aux violences sexuelles. Il s’agit notamment de l’introduction de sanctions exemplaires pour les personnes impliquées dans des viols et des violences contre les femmes dans tout le Bangladesh et du licenciement immédiat du ministre de l’intérieur, qui n’a pas rempli son rôle de rendre la justice.

    Les manifestants ont également exigé la fin de tous les abus sexuels et sociaux à l’encontre des femmes tribales, la création d’un comité pour prévenir le harcèlement sexuel à l’encontre des femmes dans toutes les organisations gouvernementales et dans le secteur privé, ainsi que dans les établissements d’enseignement, conformément aux décisions de la Haute Cour, et la pleine application de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW). Ils ont également appelé à l’abolition des lois et des pratiques qui perpétuent les inégalités entre les sexes.

    Il a également été demandé de mettre fin au harcèlement mental des victimes pendant les enquêtes et de garantir leur sécurité juridique et sociale, d’inclure des experts en matière de criminalité et de genre dans les tribunaux de prévention de la répression des femmes et des enfants, et de créer davantage de tribunaux pour assurer un traitement rapide des affaires.

    Enfin, les manifestants ont demandé la modification de la section 155(4) et d’autres sections pertinentes de la loi sur les preuves afin de mettre fin à la recevabilité des preuves de la moralité des plaignants dans les procès pour viol et au retrait des manuels scolaires de tout matériel jugé diffamatoire envers les femmes ou les présentant comme inférieures.

    Comment les autorités ont-elles répondu aux manifestations ?

    Le 6 octobre, les manifestants ont marché de Shahbag jusqu’au bureau du Premier ministre avec des drapeaux noirs, mais ont été arrêtés par la police près de l’hôtel Intercontinental. Plusieurs dirigeants et activistes d’un corps étudiant de gauche ont été blessés par la police.

    En outre, le communiqué publié par la direction de la police le 10 octobre contenait des éléments de diffamation des manifestants. Il a déclaré que certains secteurs essayaient d’utiliser la manifestation « pour servir leurs intérêts », en sapant l’ordre public et en « créant du chaos social ». La police a averti les manifestants d’éviter toute « activité anti-étatique » et a annoncé que la police s’engageait à assurer la paix et l’ordre interne à tout prix. Cette déclaration a provoqué la panique des manifestants, qui craignaient la répression.

    En plus de faire face à la répression policière, plusieurs femmes activistes, dont la dirigeante de l’Association des étudiants de gauche, qui ont participé au mouvement anti-viol, ont été menacées par téléphone et par Facebook Messenger. Certains des activistes ont également été menacés de poursuites pénales.

    Qu’est-il arrivé au mouvement depuis lors, la campagne s’est-elle arrêtée ?

    Après que les manifestations contre les viols et les agressions sexuelles se soient répandues dans tout le pays, la loi sur la prévention de la répression des femmes et des enfants a été modifiée. La peine de mort a été imposée comme la punition la plus sévère pour le viol. Auparavant, la peine maximale pour viol au Bangladesh était la prison à vie. La peine de mort n’était appliquée que dans les cas de viols collectifs ou de viols ayant entraîné la mort de la victime.

    En conséquence, les manifestations ont cessé, car beaucoup de gens pensaient que la peine de mort réduirait les crimes de viol. Cependant, de nombreuses défenseures des droits des femmes insistent sur le fait que la peine de mort n’est pas la solution et demandent une réforme approfondie du système juridique et davantage d’éducation pour lutter contre ce qu’elles considèrent comme une épidémie de violence à l’égard des femmes au Bangladesh.

    Que peut faire la communauté internationale pour soutenir le mouvement ?

    Suite aux différents cas de violences sexuelles et de viols commis contre les femmes, nous avons vu un important mouvement de protestation émerger dans le pays. Cependant, certains manifestants et activistes ont reçu des menaces pour avoir élevé la voix. La solidarité de la communauté internationale est essentielle pour ceux qui protestent contre les violations des droits humains et formulent des demandes justes.

    La société bangladaise est extrêmement patriarcale, et il y a eu de nombreuses tentatives au fil des années pour restreindre la vie et la voix des femmes. Le viol est une expression de ce contexte. Vivre en sécurité est un droit fondamental de chaque femme, et il est de la responsabilité de chaque citoyen, ainsi que de la communauté internationale, de garantir ce droit.

    L’espace civique au Bangladesh est classé « reprimé » par leCIVICUS Monitor. 

     

  • CHILI : « Ce moment historique est un accomplissement de la part des citoyens »

    CIVICUS s’entretient avec Marcela Guillibrand De la Jara, directrice exécutive du Réseau chilien de volontaires et coordinatrice générale de Ahora Nos Toca Participar. Le Réseau de volontaires est une plateforme nationale qui rassemble des organisations de la société civile (OSC) chilienne promouvant le volontariat. Ahora Nos Toca Participar est une initiative d’organisations sociales regroupées dans le Nouveau Pacte Social (NPS-Chili) qui cherche à contribuer au renforcement de la démocratie et de la cohésion sociale en promouvant la participation des citoyens au référendum sur la réforme constitutionnelle prévu pour octobre 2020 et au processus constituant qui devrait commencer avec lui. La campagne se concentre sur l’éducation des citoyens, la création d’espaces de dialogue et la génération de propositions pour alimenter le processus constituant.

     

  • Colombia: Debe detener los brutales ataques y asesinatos de manifestantes

    Las autoridades colombianas deben dejar de reprimir brutalmente a las personas que protestan e investigar los asesinatos, ataques y uso excesivo de la fuerza por parte de policías y militares contra los manifestantes, dijo la alianza global de la sociedad civilCIVICUS. 

    Desde el 28 de abril, los colombianos han salido a las calles para exigir justicia social y oponerse a una reforma tributaria. Las protestas tienen lugar en un contexto de creciente desigualdad y violencia, provocadas por el fracaso en la implementación de los acuerdos de paz de 2016 y exacerbadas por la pandemia. Los manifestantes han sido fuertemente reprimidos  por la policía en varias ciudades    del país. Los militares han sido desplegados para vigilar las protestas, lo cual solo está permitido en casos excepcionales y de forma temporal de acuerdo con el derecho internacional.

    El domingo 2 de mayo, el presidente de la República Iván Duque Márquez retiró el polémico proyecto de ley de reforma tributaria, pero las protestas han continuado. La semana pasada el DANE  (el organismo de estadísticas de Colombia) anunció que la pobreza aumentó en 2020, afectando a casi la mitad de la población.  La creciente desigualdad ha intensificado los disturbios y la violencia en el país. 

    Las organizaciones de la sociedad civil en Colombia han condenado graves violaciones a los derechos humanos, incluido el uso desproporcionado de la fuerza por parte de la policía, la represión violenta de las protestas, el asesinato y desaparición de manifestantes, los abusos sexuales, la detención arbitraria y el uso de armas de fuego.

    El uso de la violencia contra los manifestantes se produce en un contexto de fuerte estigmatización contra los manifestantes. La sociedad civil en Colombia ha  condenado los  pronunciamientos del gobierno nacional y local contra la movilización,  que comparó a los manifestantes con "vándalos" y  sugirió que están vinculados a grupos armados ilegales.

    La Oficina del Alto Comisionado para los Derechos Humanos (ACNUDH) dijo  que mientras estaban en una misión de verificación la noche del 3 de mayo, la policía abrió fuego contra los manifestantes, al parecer matando e hiriendo a varias personas en la ciudad de Cali. Grupos de derechos humanos que acompañaban al ACNUDH fueron atacados, amenazados y recibieron disparos por parte de la policía. Así lo  confirmó  la representante del ACNUDH en Colombia, Juliette de Rivero, quien agregó que ninguno de los miembros de la misión resultó herido.

    En una semana de protestas, las organizaciones que hacen monitoreo han documentado cientos de violaciones de los derechos humanos. Hasta el 3 de mayo, el Defensor del Pueblo de Colombia había  registrado al menos 19 muertos desde el inicio de las protestas, y la sociedad civil informó de más casos que aún no han sido confirmados. El  grupo de derechos humanos Defender la Libertad dice que  unas  300 personas resultaron heridas y casi un millar de manifestantes fueron detenidos.  El grupo de la sociedad civil  Temblores  también documentó nueve casos de violencia sexual por parte de la fuerza pública y 56 denuncias de desapariciones durante las protestas. La Fundación  por la Libertad de Prensa (FLIP) también  documentó  70 ataques contra los medios de comunicación.

    "Lo que estamos viendo ahora es una escalada de violencia del gobierno Duque contra la movilización social, que cada vez es más letal. La introducción de acciones de "ayuda militar" ha legalizado el uso de la fuerza militar para reprimir el legítimo derecho a protestar y manifestarse pacíficamente", dijo Gina Romero, de la Red para la Democracia-Redlad de América Latina y el Caribe.

    "CIVICUS recuerda al gobierno de Colombia que la libertad de reunión pacífica es un derecho humano fundamental articulado en el Pacto Internacional de Derechos Civiles y Políticos (ICCPR) de las Naciones Unidas. El derecho a reunirse para expresar puntos de vista colectivos es una piedra angular de una sociedad libre y abierta",  dijo Natalia Gómez Peña, Oficial de Promoción y Campañas de CIVICUS para América Latina.

    "Incluso si una asamblea incluye participantes violentos, los estándares internacionales de derechos humanos no permite a las autoridades usar fuerza excesiva contra los manifestantes. Al usar la fuerza, los organismos encargados de hacer cumplir la ley y sus oficiales no deben usar armas de fuego para dispersar a las multitudes y no pueden usar indiscriminadamente armas no letales como gases lacrimógenos", continuó Gómez Peña.  

    CIVICUS hace un llamado al gobierno colombiano para que garantice el derecho a la manifestación pacífica, la libertad de expresión, la seguridad, la vida y la integridad de todas las personas que participan en la huelga nacional.

    Colombia es calificada como REPRIMIDA  por el CIVICUS Monitor, una plataforma en línea que mide el estado de las libertades cívicas, incluyendo las libertades de expresión, reunión y asociación, en todos los países.


    Entrevistas

    Las entrevistas están disponibles con:

    • Natalia Gómez Peña, Oficial de Promoción y Campañas de CIVICUS para AméricaLatina;
    • Gina Romero, de la Red para la Democracia de América Latina y el Caribe-Redlad.

    Póngase en contacto con:   o 


    ACERCA DE CIVICUS

    CIVICUS es una alianza global de organizaciones y activistas de la sociedad civil, dedicada a fortalecer la acción ciudadana y la sociedad civil en todo el mundo. CIVICUS cuenta con más de 10.000 miembros en todo el mundo.

     

  • HONG KONG : « La loi sur la sécurité nationale viole la liberté d’expression et intensifie l’autocensure »

    CIVICUS s’entretient avec Patrick Poon, chercheur indépendant sur les droits humains, de la situation des droits humains à Hong Kong à la suite de l’adoption d’une nouvelle loi sur la sécurité nationale (LSN) en juin 2020. Patrick est un chercheur en doctorat à l’Université de Lyon en France,a précédemment travaillé comme chercheur sur la Chine à Amnesty International, et a occupé différents postes au sein du China Human Rights Lawyers Concern Group, du Independent Chinese PEN Center et du China Labor Bulletin.

    L’espace civique à Hong Kong est de plus en plus assiégé depuis le début d’une vague demanifestations de masse pour les libertés démocratiques en juin 2019, déclenchée par l’introduction d’un projet de loi sur l’extradition. LeCIVICUS Monitor a documenté l’usage excessif et mortel de la force contre les manifestants par les forces de sécurité, l’arrestation et la poursuite d’activistes pro-démocratie, ainsi que des attaques contre les médias indépendants.

     

  • KIRGHIZISTAN : « Le choix des citoyens lors du référendum sera décisif pour l'avenir »

    Ulugbek AzimovCIVICUS et l’International Partnership for Human Rights (Partenariat international pour les droits de l'homme) s’entretiennent avec Ulugbek Azimov, expert juridique à la Legal Prosperity Foundation, au sujet des manifestations qui ont eu lieu au Kirghizistan en octobre 2020 et des évolutions politiques qui s’en sont suivies. La Legal Prosperity Foundation (anciennement Youth Human Rights Group) est une organisation indépendante de la société civile qui œuvre à la promotion des droits humains et des principes démocratiques au Kirghizstan depuis 1995. L’organisation mène des programmes éducatifs, assure le suivi des droits humains, interagit avec les mécanismes internationaux des droits humains et promeut le respect des droits humains dans le cadre de réformes juridiques.

    Le Kirghizistan est souvent considéré comme la seule démocratie d’Asie centrale. Dans quelle mesure cette description est-elle proche de la vérité ?

    Il est vrai qu’au début des années 1990, c’est-à-dire dans les premières années de l’indépendance, la démocratie a émergé et a commencé à se développer au Kirghizistan. Par rapport aux autres pays de la région, le Kirghizistan se caractérisait par un niveau plus élevé de participation des citoyens, une société civile plus développée et des conditions plus favorables au fonctionnement et à la participation des partis politiques au processus politique. Pour cette raison, le Kirghizstan a été qualifié d’« île de la démocratie » en Asie centrale.

    Toutefois, au cours des 30 années qui ont suivi l’indépendance, le Kirghizistan a été confronté à de graves difficultés. Les tentatives des anciens présidents pour préserver et renforcer leur emprise sur le pouvoir, en faisant pression sur l’opposition, en persécutant les médias et les journalistes indépendants, en restreignant la liberté d’expression, en utilisant les ressources publiques en leur faveur, en soudoyant les électeurs et en falsifiant les résultats des élections, ont entraîné des bouleversements politiques majeurs à plusieurs reprises. Au cours des 15 dernières années, le gouvernement a été renversé à trois reprises lors des révolutions dites des tulipes, d’avril et d’octobre, respectivement en 2005, 2010 et 2020, deux anciens présidents ayant été contraints de fuir le pays et le troisième de démissionner avant le terme de son mandat.

    Chaque bouleversement a hélas été accompagné d'évolutions mettant à mal les acquis démocratiques antérieurs. Il n’est donc pas surprenant que Freedom House ait toujours classé le Kirghizistan comme étant seulement « partiellement libre » dans son enquête annuelle sur la liberté dans le monde. En outre, dans l’enquête la plus récente, publiée cette année, la note du Kirghizistan s’est détériorée pour devenir « non libre » en raison des retombées des élections législatives d’octobre 2020, qui ont été entachées de graves violations. Ainsi, le Kirghizistan se trouve désormais dans la même catégorie que celle dans laquelle se trouvent les autres pays d’Asie centrale depuis de nombreuses années. 

    Des restrictions liées à la pandémie ont-elles été imposées à l’approche des élections de 2020 ?

    En réponse à l’augmentation rapide des cas de COVID-19 au printemps 2020, les autorités kirghizes ont adopté des mesures d’urgence et instauré un confinement dans la capitale, Bichkek, et dans plusieurs autres régions du pays, ce qui a entraîné des restrictions du droit à la liberté de mouvement et d’autres droits connexes. Tous les événements publics, y compris les rassemblements, ont été interdits.

    Les mesures prises dans le contexte de la pandémie ont également suscité des inquiétudes quant aux restrictions de la liberté d’expression et de l’accès à l’information. Les autorités ont sérieusement resserré la vis contre les voix critiques, en réponse aux nombreuses critiques formulées à l’encontre des personnes au pouvoir, notamment le président de l’époque Sooronbai Jeenbekov, pour leur incapacité à lutter efficacement contre la pandémie. Les forces de l’ordre ont traqué les blogueurs et les commentateurs des médias sociaux gênants, leur ont rendu visite à leur domicile et ont engagé des discussions « préventives » avec eux. Dans certains cas, des utilisateurs de médias sociaux ont été placés en détention pour avoir soi-disant diffusé de fausses informations sur la pandémie, et ont été contraints de présenter des excuses publiques sous la menace de poursuites.

    La loi sur la « manipulation de l’information », adoptée par le Parlement en juin 2020, est particulièrement préoccupante. Bien que les initiateurs de la loi aient prétendu qu'elle avait pour seul but de résoudre le problème des faux comptes en ligne, il était clair dès le départ qu’il s’agissait d’une tentative de la part des autorités d’introduire la censure sur Internet et de fermer les sites indésirables à la veille des élections. Après une avalanche de critiques de la part de la communauté des médias et des défenseurs des droits humains, le président de l’époque, M. Jeenbekov, a refusé de signer la loi et l’a renvoyée au Parlement pour révision en août 2020. Depuis lors, la loi est restée au niveau du Parlement. 

    Qu’est-ce qui a déclenché les manifestations post-électorales d’octobre 2020 ? Qui a protesté, et pourquoi ?

    La principale raison des manifestations d’octobre 2020, qui ont à nouveau conduit à un changement de pouvoir, était le mécontentement de la population à l’égard des résultats officiels des élections législatives du 4 octobre. 

    Sur les 16 partis en lice pour un siège au Parlement, seuls cinq ont franchi le seuil des sept pour cent requis pour entrer au Parlement. Bien que le président de l’époque, M. Jeenbekov, ait déclaré publiquement qu’il ne soutenait aucun parti, celui qui a obtenu le plus de voix - Birimdik (Unité) – lui était lié puisque son propre frère et d’autres membres de l’élite dirigeante se présentaient sous sa bannière. Le parti arrivé en deuxième position, Mekenim Kyrgyzstan (Mère patrie du Kirghizistan), était également considéré comme pro-gouvernemental et associé à la famille de l’ancien haut fonctionnaire des services douaniers Raiymbek Matraimov, qui a été impliqué dans une enquête très médiatisée sur la corruption, publiée en novembre 2019. Le gouvernement de Jeenbekov a ignoré les conclusions de cette enquête et n’a pas engagé d’action pénale contre Matraimov, malgré les appels publics en ce sens.

    Il était prévisible que Birimdik et Mekenim Kyrgyzstan obtiennent de nombreux votes, compte tenu de l’utilisation de ressources publiques et des cas signalés d'achat de votes en faveur de leurs candidats. Ces deux partis, qui participaient pour la première fois à des élections législatives, ont obtenu près de la moitié des voix et donc la majorité absolue des sièges au Parlement. Les méthodes utilisées par les deux partis vainqueurs pour s’assurer le contrôle du Parlement ont suscité l’indignation des autres partis politiques ayant participé aux élections, de leurs électeurs et même des personnes apolitiques.

    Les élections se sont déroulées dans un contexte de mécontentement croissant face aux difficultés sociales et économiques causées par la pandémie, ainsi que de sentiments antigouvernementaux grandissants au sein de la population.

    Les élections « entachées », caractérisées par un nombre sans précédent de violations, ont servi de catalyseur aux événements qui ont suivi. Les manifestations ont commencé immédiatement après l’annonce des résultats préliminaires, le soir du jour de l’élection, le 4 octobre, et se sont poursuivies tout au long de la journée suivante. Les jeunes y ont joué un rôle décisif : la plupart de ceux qui sont descendus dans la rue pour protester et se sont rassemblés sur la place centrale de la capitale étaient des personnes jeunes. Malheureusement, la plupart de ceux qui ont été blessés, ainsi que le manifestant qui est décédé pendant les événements d’octobre, étaient également des jeunes.

    Quelle a été la réaction du gouvernement face aux manifestations ?

    Les autorités avaient la possibilité de prendre le contrôle de la situation et de la résoudre pacifiquement, mais elles ne l’ont pas saisie. Ce n’est que dans la soirée du 5 octobre que le président de l’époque, M. Jeenbekov, a annoncé qu’il rencontrerait les dirigeants des différents partis en lice pour les élections. Il a fixé une réunion pour le matin du 6 octobre, mais il était trop tard, car dans la nuit du 5 octobre, les manifestations pacifiques ont dégénéré en affrontements entre les manifestants et les forces de l’ordre à Bichkek, qui se sont terminés par la prise de la Maison Blanche (siège de la présidence et du Parlement) et d’autres bâtiments publics par les manifestants. Au cours de ces affrontements, les forces de l’ordre ont utilisé des balles en caoutchouc, des grenades assourdissantes et des gaz lacrymogènes contre les manifestants. À la suite de ces affrontements, un jeune homme de 19 ans a été tué et plus de 1 000 personnes ont dû recevoir des soins médicaux, dont des manifestants et des membres des forces de l’ordre, et plus de 600 policiers ont été blessés. Au cours des troubles, des voitures de police, des ambulances, des caméras de surveillance et d’autres biens ont également été endommagés, pour une valeur estimée à plus de 17 millions de soms (environ 200 000 USD).

    Les élections présidentielles anticipées organisées en janvier 2021 ont-elles permis de résoudre les problèmes soulevés par les manifestations ?

    La principale revendication des manifestants était d’annuler les résultats des élections législatives d’octobre 2020 et d’organiser de nouvelles élections équitables. Cette demande a été partiellement satisfaite le 6 octobre 2020, lorsque la Commission électorale centrale (CEC) a déclaré les résultats des élections invalides. Cependant, jusqu’à présent, aucune date n’a été fixée pour les nouvelles élections législatives. La CEC les avait initialement prévues pour le 20 décembre 2020, mais le Parlement a réagi en adoptant rapidement une loi qui suspendait les élections durant le temps de révision de la Constitution, et prolongeait le mandat des membres du Parlement sortant jusqu’au 1er juin 2021.

    La Commission de Venise - un organe consultatif du Conseil de l’Europe, composé d’experts indépendants en droit constitutionnel - a évalué cette loi et conclu que, pendant la période de transition actuelle, le Parlement devrait exercer des fonctions limitées et s’abstenir d’approuver des mesures extraordinaires, telles que des réformes constitutionnelles. Toutefois, le Parlement sortant a poursuivi ses travaux de manière habituelle et a approuvé la tenue d’un référendum constitutionnel en avril 2021. Le président nouvellement élu, Sadyr Japarov, a proposé d’organiser de nouvelles élections parlementaires à l’automne 2021, ce qui signifierait que les membres du Parlement sortant resteraient en poste même après le 1er juin 2021.

    Conformément à d’autres revendications des manifestants, la législation électorale du pays a été modifiée en octobre 2020 afin de réduire le seuil électoral de sept à trois pour cent, permettant aux partis d'être représentés au Parlement et de réduire le fonds électoral de 5 à 1 million de soms (environ 12 000 USD). Ces modifications ont été apportées pour faciliter la participation d’un plus grand nombre de partis, y compris les plus récents, et pour promouvoir le pluralisme et la concurrence.

    Les manifestants ont également exprimé leur mécontentement face à l’insuffisance des mesures prises pour lutter contre la corruption. Ils ont exigé que les autorités traduisent en justice les fonctionnaires corrompus, en particulier Matraimov, et restituent à l’État les biens volés. S’exprimant devant les manifestants avant de devenir président, M. Japarov a promis que M. Matraimov serait arrêté et puni.

    Il faut reconnaître que Japarov a tenu parole. Après son arrivée au pouvoir en octobre 2020, Matraimov a été arrêté dans le cadre d’une enquête sur des mécanismes de corruption au sein du service des douanes, a plaidé coupable et a accepté de réparer les dommages en remboursant plus de 2 milliards de soms (environ 24 millions de USD). Un tribunal local l’a ensuite condamné, mais lui a appliqué une peine réduite, sous la forme d’une amende de 260 000 soms (environ 3 000 USD) et a levé les mesures de gel de ses biens, car il avait coopéré à l’enquête. Cette sentence extrêmement clémente a provoqué l’indignation générale. Le 18 février 2021, Matraimov a de nouveau été arrêté pour de nouvelles accusations de blanchiment d’argent, mais quelques jours plus tard, il a été transféré du centre de détention provisoire où il était détenu vers une clinique privée pour y être soigné pour des problèmes de santé. Après cela, beaucoup ont qualifié de « populistes » les mesures anticorruption prises par les autorités actuelles.

    En janvier 2021, les citoyens kirghizes ont également voté lors d’un référendum constitutionnel. Quels ont été ses résultats, et quelles conséquences auront-ils sur la qualité de la démocratie ?

    Selon les résultats du référendum, qui s’est déroulé le même jour que l’élection présidentielle de janvier 2021, 84 % des électeurs ont soutenu le changement d'un système de gouvernement parlementaire à un système présidentiel.

    Sur la base d’une expérience comparative, de nombreux avocats et activistes de la société civile ne considèrent pas ce changement comme négatif en soi, à condition qu’un système de contrôle et d’équilibre des pouvoirs efficace soit mis en place. Cependant, ils sont sérieusement préoccupés par le fait que les autorités tentent de mener cette transition à un rythme anormalement rapide, en utilisant des approches et des méthodes discutables qui ne correspondent pas aux principes généralement acceptés et aux règles et procédures juridiques établies.

    Le premier projet de Constitution prévoyant un système de gouvernance présidentiel, présenté en novembre 2020, a été surnommé « khanstitution » en référence aux dirigeants autocratiques historiques d’Asie centrale. Ses détracteurs ont accusé M. Japarov, qui a plaidé en faveur de ce changement depuis son entrée en fonction en octobre 2020, de vouloir usurper le pouvoir.

    Le projet de Constitution accordait au président des pouvoirs pratiquement illimités, tout en réduisant au minimum le statut et les pouvoirs du Parlement, ce qui compromettait l’équilibre des pouvoirs et créait un risque d’abus de pouvoir présidentiel. Il prévoyait également une procédure d’impeachment compliquée, impossible à mettre en œuvre dans la pratique. En outre, alors qu’il ne mentionne pas une seule fois le principe de l’État de droit, le texte fait référence à plusieurs reprises à des valeurs et principes moraux. De nombreuses dispositions de la Constitution actuelle qui garantissent les droits humains et les libertés ont été exclues.

    En raison de critiques sévères, les autorités ont été contraintes d’abandonner leur projet initial de soumettre le projet de Constitution à un référendum le même jour que l’élection présidentielle de janvier 2021, et ont accepté d’organiser une discussion plus large. À cette fin, une conférence dite constitutionnelle a été convoquée et ses membres ont travaillé pendant deux mois et demi, malgré les accusations d’illégitimité de leurs activités. Au début du mois de février 2021, la conférence constitutionnelle a soumis ses suggestions au Parlement.

    Il faut reconnaître qu’à la suite de la discussion et des propositions soumises par la conférence constitutionnelle, certaines parties du projet de Constitution ont été améliorées. Par exemple, la référence au principe de l’État de droit a été rétablie et des modifications importantes ont été apportées aux sections relatives aux droits humains et aux libertés, notamment en ce qui concerne la protection de la liberté d’expression, le rôle des médias indépendants et le droit d’accès à l’information. Mais le projet est resté pratiquement inchangé en ce qui concerne les dispositions qui prévoient des pouvoirs illimités pour le président.

    En mars 2021, le Parlement a adopté une loi sur l’organisation d’un référendum sur le projet de Constitution révisé, fixant la date au 11 avril 2021. Cela a suscité une nouvelle vague d’indignation parmi les politiciens, les juristes et les activistes de la société civile, qui ont souligné que cela allait à l’encontre de la procédure établie pour les changements constitutionnels et ont de nouveau averti que la concentration du pouvoir entre les mains du président pourrait aboutir à un régime autoritaire. Leurs préoccupations ont été reprises dans un avis conjoint de la Commission de Venise et du Bureau des institutions démocratiques et des droits de l'homme au sein de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, émis en mars 2021 à la demande du médiateur du Kirghizistan.

    Le projet de Constitution comporte deux autres dispositions problématiques. L’une d’elles permet d’imposer des restrictions à tout événement qui contredit les « valeurs morales et éthiques » ou « la conscience publique du peuple de la République kirghize ». Ces concepts ne sont pas définis ou réglementés, ils peuvent donc être interprétés différemment selon les cas, ce qui crée un risque d’interprétation trop large et subjective et d’application arbitraire. Cela pourrait à son tour entraîner des restrictions excessives des droits et libertés humains, notamment des droits aux libertés d’expression et de réunion pacifique.

    L’autre disposition impose aux partis politiques, aux syndicats et aux autres associations publiques de garantir la transparence de leurs activités financières et économiques. Dans le contexte des récentes tentatives de renforcement du contrôle des organisations de la société civile (OSC), on craint que cette disposition ne soit utilisée pour faire pression sur celles-ci. Le jour même où le Parlement a voté en faveur de l’organisation d’un référendum sur le projet de Constitution, certains législateurs ont accusé les OSC de porter atteinte aux « valeurs traditionnelles » et de constituer une menace pour l’État. 

    Les activistes de la société civile continuent de demander la dissolution du Parlement actuel, qui a perdu sa légitimité à leurs yeux, et exhortent le président à convoquer rapidement de nouvelles élections. Les activistes organisent un rassemblement permanent à cette fin et, si leurs demandes ne sont pas satisfaites, ils prévoient de se tourner vers les tribunaux en invoquant l'usurpation du pouvoir.

    Le président a toutefois rejeté toutes les préoccupations exprimées au sujet de la réforme constitutionnelle. Il a assuré que le Kirghizistan resterait un pays démocratique, que la liberté d’expression et la sécurité personnelle des journalistes seraient respectées et qu’il n’y aurait plus de persécution politique.

    Les citoyens du Kirghizistan doivent faire leur choix. Le référendum à venir sur l’actuel projet de Constitution pourrait devenir un autre tournant dans l’histoire du Kirghizistan, et le choix des citoyens sera décisif pour l’évolution future vers la stabilité et la prospérité.

    L’espace civique au Kirghizistan est classé « obstrué » par leCIVICUS Monitor.
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  • Les protestations et les restrictions se multiplient durant la pandémie

    Le CIVICUS Monitor a produit un quatrième volet de recherche sur l'état des libertés civiles pendant la pandémie de COVID-19. Cette dernière note de recherche fournit un aperçu des tendances et des études de cas liées au droit à la liberté de réunion pacifique.


    Malgré les interdictions et les restrictions à la liberté de réunion pacifique, des manifestations ont eu lieu dans toutes les régions du monde.

    • Les citoyens continuent de se mobiliser pour réclamer leurs droits pendant la pandémie.
    • La lutte contre les mesures de confinement est un moteur commun aux protestations liées à la COVID-19.
    • Les violations des droits de manifestation sont largement documentées : des manifestants sont placés en détention et une force excessive est utilisée tant par des gouvernements autoritaires que par des démocraties matures.

    MonitorCovidBrief 092021

    Dans les premiers jours de la pandémie, les restrictions imposées aux rassemblements publics ont temporairement mis un terme à de nombreux mouvements de protestation de masse. Cependant, les populations sont rapidement descendues à nouveau dans la rue, et ce pour des causes très diverses. Un nouveau rapport de recherche publié aujourd'hui par le CIVICUS Monitor documente les endroits où les protestations ont eu lieu pendant la première année de la pandémie, les moteurs de ces protestations et la façon dont les gouvernements ont répondu aux mobilisations de masse.

    Des protestations contre les réponses des États à la pandémie et les difficultés économiques ont été enregistrées dans le monde entier. Les données compilées par le CIVICUS Monitor montrent que des manifestations liées à la COVID-19 ont eu lieu dans au moins 86 pays entre février 2020 et janvier 2021. D'autres manifestations ont également eu lieu, notamment sur les thèmes de la justice raciale, des droits des femmes et de la lutte contre la corruption.

    La lutte contre les mesures de confinement a été le principal moteur des manifestations liées à la COVID-19. De l'Argentine à l'Irak, les populations ont protesté contre les mesures de confinement et leur impact sur les moyens de subsistance. Dans plus d'un quart des pays du monde, ces manifestations ont souvent mis en évidence de graves inégalités, et ont appelé les gouvernements à alléger le fardeau économique lié au confinement. Dans certains cas, les citoyens ont également protesté contre les mesures liées à la COVID-19, telles que le port de masques et la distanciation sociale, notamment en Australie, en Allemagne et aux États-Unis.

    Le rapport de recherche mondial documente également trois autres catégories de protestations liées à la COVID-19, avec un aperçu des études de cas par pays, notamment les protestations liées aux droits des travailleurs, les protestations sectorielles et les manifestations de masse pour la réouverture des écoles.

    En outre, et au cœur du mandat de recherche du CIVICUS Monitor, le dossier documente également les cas de violations du droit de réunion pacifique. Des manifestants ont été détenus dans au moins 100 pays, au motif du non-respect des mesures liées à la COVID-19 ou d'autres lois relatives aux rassemblements pacifiques. Bien que les restrictions aux manifestations puissent prendre de nombreuses formes, l'une des réactions les plus inquiétantes des autorités et des forces de sécurité a été le recours fréquent à une force excessive pour disperser les manifestations. Ce recours à la force meurtrière a conduit à des homicides contre des manifestants dans au moins 28 pays.

    « La crise du COVID-19 ne doit pas servir de prétexte pour supprimer le droit de réunion pacifique. Le recours à une force excessive par les autorités pour disperser les manifestations est contraire au droit international, même pendant l'état d'urgence », a déclaré Marianna BelalbaBarreto, responsable du CIVICUS Monitor.

    Le rapporteur spécial des Nations unies sur le droit de réunion pacifique et d'association a déclaré que les lois limitant les rassemblements publics doivent être nécessaires et proportionnées au regard des circonstances. L'expert des Nations unies s'est inquiété du fait que, dans de nombreux cas, il semble que les mesures adoptées visent davantage à renforcer le contrôle et à réprimer les figures de l'opposition qu'à garantir la santé publique.

    Dans la mesure où tant les gouvernements autoritaires que les démocraties matures ont réagi à la pandémie par des mesures répressives, le rapport de recherche se termine par des recommandations sur la manière dont les gouvernements peuvent répondre aux crises sanitaires tout en maintenant le respect des réunions pacifiques et des autres libertés civiles.

    Accédez au rapport complet ici.


    ENTRETIENS

    Pour organiser des entretiens, veuillez contacter :

    Matthew Reading-Smith, Coordinateur du département communication chez CIVICUS : Matthew.Reading-Smith[@]civicus.org 

    et media[@]civicus.org

     

  • LIBAN : « Cette crise doit être gérée avec une vision féministe »

    CIVICUS s'entretient avec Lina Abou Habib, une activiste féministe basée à Beyrouth, au Liban, sur la réponse de la société civile face à l'urgence provoquée par l’explosion du 4 août 2020. Lina enseigne les Féminismes Mondiaux à l'Université Américaine de Beyrouth, où elle est membre de l'Institut Asfari, et préside le Collectif pour la Recherche et la Formation sur l’Action pour le Développement, une organisation féministe régionale qui travaille au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Elle siège également au conseil d'administration de Gender at Work et en tant que conseillère stratégique du Fonds Mondial pour les Femmes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

    Lina Abou Habib

    Pourriez-vous nous parler du moment où l’explosion s’est produite ?

    L’explosion de Beyrouth s’est produite le 4 août 2020, vers 18 h 10, heure de Beyrouth. J'étais chez moi et je savais depuis une heure qu’il y avait eu un grand incendie dans le port de Beyrouth. Lorsque le feu a commencé à se propager, le ciel s’est assombri de fumée. Je regardais dehors, et la première chose que j’ai ressentie a été une sensation terrifiante, semblable à un tremblement de terre, et juste une fraction de seconde plus tard, une énorme explosion s’est produite. Les vitres autour de moi se sont brisées. Il m’a fallu quelques minutes pour comprendre ce qui venait de se passer. La première chose que nous avons tous faite a été de téléphoner à nos familles et à nos amis proches pour nous assurer qu’ils allaient bien. Tout le monde était dans un état d’incrédulité totale. L’explosion a été si puissante que chacun de nous a ressenti que cela se passait juste à côté de nous.

    Quelle a été la réponse immédiate de la société civile ?

    Il est important de souligner qu’en plus de la réponse de la société civile, il y a eu aussi une réponse individuelle. Les gens sont descendus dans la rue pour essayer d’aider les autres. Personne ne faisait confiance à l’État pour qu’il aide de quelque manière que ce soit ; en fait, l’État était responsable de ce qui s’était passé. Les gens ont pris la responsabilité de s’entraider, ce qui signifiait s’attaquer aux problèmes immédiats, comme nettoyer les rues des débris et parler à d’autres personnes pour savoir ce dont elles avaient besoin, comme de l’abri et de la nourriture. Environ 300 000 personnes se sont retrouvées sans abri et ont tout perdu en une fraction de seconde. Il y a eu une réaction extraordinaire de la part des gens ordinaires qui se sont mis à aider : des gens avec des balais et des pelles ont commencé à enlever les débris et d’autres ont distribué de la nourriture et de l’eau. L'indignation s'est transformée en solidarité.

    Ce fut un moment de grande autonomisation, qui continue toujours. En ce moment même, il y a des volontaires et des organisations de la société civile (OSC) qui prennent essentiellement en charge la situation et non seulement apportent de l’aide immédiate, mais offrent également toutes sortes de soutien aux personnes en difficulté.

    Cependant, ces actes de solidarité et de bienveillance ont aussi été critiqués. La principale critique a été de dire qu’ils sont contre-productifs car dispensent l’État de s’acquitter de ses obligations et de ses devoirs. Je comprends cette critique, mais je ne suis pas d’accord avec elle. Pour moi, les actes de solidarité menés par la société civile et les gens ordinaires ont été nos principales réussites, des histoires de pouvoir et de résistance dont il est bon de parler. Il faut souligner la réponse immédiate apportée individuellement par les mêmes personnes qui avaient subi des blessures ou avaient beaucoup perdu. Les communautés de travailleurs migrants elles-mêmes, vivant dans des conditions extrêmes d’exploitation, de racisme et d’abus, sont sorties pour nettoyer les décombres et aider les autres. Je ne pense pas qu’il faille ignorer le sens de ces actes de solidarité.

    Le Liban subissait déjà une crise économique profonde, qui a été encore exacerbée par la pandémie du COVID-19 et l’explosion. Quels ont été les groupes les plus touchés ?

    Les pires effets ont été ressentis par ceux qui se trouvaient déjà dans les situations les plus vulnérables. Un exemple clair de multiples formes de discrimination qui se chevauchent et se renforcent réciproquement est la situation des travailleuses migrantes au Liban. Ce n’est pas une situation nouvelle, cela fait déjà des décennies. Premièrement, les femmes migrantes travaillent dans la sphère privée, ce qui les rend encore plus invisibles et vulnérables. Deuxièmement, il n'y a absolument aucune règle à suivre pour les embaucher, alors elles sont essentiellement à la merci de leurs employeurs. Elles sont maintenues dans des conditions de quasi-esclavage sur la base des soi-disant « contrats de parrainage ». Même l’air qu’elles respirent dépend de la volonté de leurs employeurs, donc elles sont complètement liées à eux. En bref, c’est une population de femmes des pays pauvres du sud global qui sont employées comme travailleuses domestiques et soignantes, des postes qui les rendent incroyablement vulnérables aux abus. Il n’y a pas de lois que les protègent, et il en a toujours été ainsi. Par conséquent, ce sont elles qui sont laissées pour compte en cas de crise sécuritaire ou politique.

    Trois événements consécutifs ont affecté leur situation. Le premier a été la révolution commencée le 17 octobre 2019, un moment incroyablement important qui a été le point culminant d’années d’activisme, et auquel ont également participé des travailleuses migrantes, qui ont été appuyées, soutenues et guidées par de jeunes féministes libanaises. En conséquence, il y a eu des travailleuses migrantes au sein de la révolution, qui se sont rebellées contre le système de parrainage qui les prive de leur humanité et les expose à des conditions de travail équivalentes à l'esclavage, et ont exigé un travail décent et une vie digne.

    À cela s’ajoute l’effondrement économique et la pandémie du COVID-19, qui se sont produits alors que les manifestations se poursuivaient. En raison de la crise économique, certaines personnes ont choisi de ne pas payer les salaires des travailleuses domestiques et des travailleurs migrants, ou pire, ces personnes se sont simplement débarrassées d’eux en les laissant dans la rue pendant la pandémie.

    Et puis l’explosion du port de Beyrouth s’est produite, frappant à nouveau particulièrement durement les travailleurs migrants. Il a eu une succession de crises qui ont touché avant tout les travailleurs migrants, et les femmes en particulier, car ils se trouvaient déjà dans des conditions précaires dans lesquelles ils subissaient des abus, leur travail était tenu pour acquis et ils ont ensuite été jetés dans la rue, oubliés par leurs ambassades et ignorés par le gouvernement libanais.

    En tant qu’activiste et féministe, comment évaluez-vous la réponse du gouvernement à l'explosion ?

    Il n’y a pas eu de réponse responsable du gouvernement. Je n’appellerais même pas ce que nous avons « gouvernement », mais plutôt « régime ». C'est une dictature corrompue, un régime autoritaire qui continue de se faire passer pour démocratique et même progressiste. Le régime dit qu’il incarne les réformes, mais ne les met jamais en œuvre. Par exemple, dix jours après la révolution, en octobre 2019, le président s’est adressé à la nation et nous a promis une loi civile égalitaire sur la famille, ce que les activistes féministes réclament depuis des décennies. C’était assez surprenant, mais il s’est avéré que ce n’était pas vrai, car rien n’a été fait à ce sujet. Les autorités disent simplement ce qu’elles pensent que les gens veulent entendre et elles semblent convaincues que le public est trop ignorant pour le remarquer.

    Il faut donc replacer la réponse à l’explosion dans le contexte du récent soulèvement. La réponse du gouvernement à la révolution a été de ne pas reconnaître les problèmes que les gens signalaient : qu’il avait vidé les coffres publics, qu’il continuait à exercer le népotisme et la corruption et, pire que tout, qu’il démantelait les institutions publiques. La seule réponse du gouvernement a été de fermer l’espace de la société civile et d’attaquer les libertés d’association et d’expression et le droit de réunion. J’ai habité dans ce pays la plupart de ma vie, j’ai donc traversé une guerre civile et je crois que nous n’avons jamais connu une répression des libertés de l’ampleur que nous constatons actuellement sous ce régime. Nous n’avions jamais vu des personnes citées par la police ou les institutions de sécurité pour ce qu’elles ont dit ou publié sur les réseaux sociaux. C’est exactement ce que ce régime fait et continue de faire. Le président agit comme si nous avions une loi de lèse-majesté et n’accepte aucune critique ; ceux qui le critiquent le paient de leur liberté. C’est la première fois que nous voyons des activistes arrêtés pour cette cause.

    Bref, le régime n’a rien fait de significatif en réponse à l’explosion. Le fait qu’il ait envoyé l’armée pour distribuer des colis d’aide alimentaire n’a pas une grande importance. En fait, ils ont refusé de livrer des articles d’aide alimentaire aux personnes non libanaises qui étaient touchées. Cela met en évidence la manière dont les couches successives de corruption, d’intolérance et de mauvaise gestion interagissent dans ce processus.

    Après l'explosion, les gens sont descendus dans la rue à nouveau pour protester. Pensez-vous que les manifestations ont eu un impact ?

    Le samedi après l’explosion, des gens manifestaient dans les rues. J’étais là-bas et j’ai eu peur du déploiement de la violence par les forces de sécurité.

    Face à tant de calamités, la seule raison pour laquelle les gens ne sont pas descendus en masse dans la rue est la pandémie de COVID-19. En ce sens, la pandémie a été une aubaine pour le régime. Il a imposé un couvre-feu, détruit les tentes que les révolutionnaires avaient installées sur la Place des Martyrs et procédé à des arrestations et des détentions, le tout sous prétexte de protéger les gens du virus. Mais, bien sûr, cela ne trompe personne. Les niveaux de contagion augmentent plutôt qu’ils ne diminuent. Le fait que le régime soit tellement corrompu que nous n’avons fondamentalement pas de service de santé vraiment fonctionnel n’aide pas.

    Les limites créées par la pandémie et les craintes des gens pour leur propre santé limitent sérieusement les actions contre le régime ; cependant, je ne pense pas que cela arrêtera la révolution. Les gens en ont assez. Beaucoup de gens ont tout perdu. Et quand ils vous mettent contre le mur, vous n’avez nulle part où aller d’autre que de l’avant. Le régime continuera à utiliser la force brutale, il continuera à mentir et à mal gérer les fonds et les ressources, mais cela devient totalement inacceptable pour une partie croissante de la population.

    Je pense que la mobilisation de rue a été un succès à plusieurs niveaux. On peut ne pas être d'accord et faire remarquer que le régime est toujours au pouvoir, et il est vrai qu’il faudra encore beaucoup de temps pour qu’il tombe. Mais le succès immédiat des manifestations a été de briser un tabou. Il y avait une sorte de halo ou de sainteté autour de certains dirigeants considérés comme intouchables. Maintenant, il est évident qu’ils ne bénéficient plus de cette protection. Bien que le régime ne soit pas disposé à céder, il ne fait que gagner du temps.

    À mon avis, une réalisation importante a été le rôle de leadership joué par les groupes féministes lorsqu’il s’agit de réfléchir au pays que nous voulons, aux droits et prérogatives que nous exigeons et à la forme de gouvernement que nous voulons. Avec 40 organisations féministes, nous avons lancé une liste de revendications. Nous avons réfléchi ensemble et établi à quoi devrait ressembler une reconstruction humanitaire dans une perspective féministe et nous l’utilisons comme un outil de plaidoyer devant la communauté internationale. La manière dont nous intervenons indique que cette crise doit être gérée avec une vision féministe.

    De plus, pour la première fois, la communauté LGBTQI+ a joué un rôle essentiel dans le façonnement du processus de réforme, du processus de transition et du façonnement du pays que nous voulons, à la fois en termes de forme de l'État et en termes de relations humaines. La voix de la communauté des migrants a également été amplifiée. Pour moi, ces réalisations sont irréversibles.

    De quel soutien de la part de la communauté internationale a besoin la société civile de Beyrouth et du Liban ?

    Il y a plusieurs choses à faire. Tout d'abord, nous avons besoin de formes tangibles de solidarité dans le domaine des communications, pour amplifier notre voix. Deuxièmement, nous devons faire pression sur la communauté internationale, au nom du mouvement féministe libanais, pour qu’elle tienne le régime libanais responsable de chaque centime qu’il reçoit. Pour donner un exemple : nous avons reçu environ 1,700 kilos de thé du Sri Lanka, mais le thé a disparu ; il semble que le président l’ait distribué aux gardes présidentiels. Nous avons besoin de l’influence et de la pression de la communauté internationale pour demander des comptes à ce régime. Troisièmement, il faut que les principaux médias internationaux amplifient ces voix.

    Je tiens à souligner le fait que l’aide internationale ne doit pas être sans conditions, car le régime en place n’opère pas avec transparence et responsabilité. Bien entendu, il n’appartient pas à la société civile de reconstruire ce qui a été endommagé ou de remettre l’infrastructure sur pied. Mais chaque centime qui va au régime pour ces tâches doit être livré dans des conditions de transparence, de responsabilité et de diligence raisonnable. La société civile doit être habilitée à exercer des fonctions de contrôle. Cela signifie que les OSC doivent avoir la voix et les outils pour surveiller. Sinon, rien ne changera. L’aide internationale s’évanouira ; cela ne fera qu’aider le régime à prolonger son règne tant que la ville reste en ruine.

    L’espace civique au Liban est classé comme « obstrué » par leCIVICUS Monitor.
    Entrez en contact avec le Collectif pour la Recherche et la Formation sur l’Action pour le Développement à travers sonsite Web et suivez@LinaAH1 sur Twitter.

     

  • MYANMAR : « Presque toutes les personnes détenues nous disent qu’elles ont été battues »

    CIVICUS s’entretient avec Manny Maung, chercheuse au Myanmar pour Human Rights Watch (HRW), sur la situation des droits humains au Myanmar. Manny était auparavant journaliste et a passé de nombreuses années à vivre et à travailler au Myanmar.

    Le Myanmar reste sur la liste de surveillance du CIVICUS Monitor, qui comprend les pays ayant connu un déclin récent et rapide de leurs libertés civiques. Les militaires du Myanmar ont pris le pouvoir par un coup d’État le 1er février 2021, ont arrêté les dirigeants civils du gouvernement national et des États et ont lancé une répression brutale contre le mouvement de protestation dans tout le pays. Plus de six mois après, l’assaut contre l’espace civique persiste. Des milliers de personnes ont été arrêtées et détenues de manière arbitraire. Nombre d’entre eux font l’objet d’accusations infondées et des cas de torture et de mauvais traitements pendant les interrogatoires ont été signalés, ainsi que des décès en détention.

    Manny Maung

    Quelle est la situation des libertés civiques au Myanmar plus de cinq mois après le coup d’État ?

    Depuis le coup d’État militaire du 1er février, nous avons assisté à une détérioration rapide de la situation. Des milliers de personnes ont été détenues arbitrairement et des centaines ont été tuées, tandis que de nombreuses autres se cachent et tentent d’échapper à l’arrestation. HRW a déterminé que les militaires ont commis des abus qui équivalent à des crimes contre l’humanité à l’encontre de la population. Il est donc évident que la situation est extrêmement dangereuse pour la société civile, les libertés civiques étant devenues inexistantes.

    Le mouvement de désobéissance civile (MDC) est-il toujours actif malgré la répression ?

    Des manifestations ont encore lieu quotidiennement, bien qu’elles soient moins nombreuses et plus ponctuelles. Des grèves éclair éclatent dans tout le Myanmar, et pas seulement dans les grandes villes. Mais ces manifestations sont désormais légèrement atténuées, non seulement en raison des violentes répressions des forces de sécurité, mais aussi à cause de la troisième vague dévastatrice d’infections au COVID-19. Des centaines de mandats d’arrêt ont été émis à l’encontre des meneurs des manifestations, y compris à l’encontre de près de 600 médecins qui ont participé à la MDC ou l’ont dirigée auparavant. Les journalistes, les avocats et les leaders de la société civile ont tous été pris pour cible, de même que toute personne considérée comme un leader de la manifestation ou de la grève. Dans certains cas, si les autorités ne trouvent pas la personne qu’elles veulent arrêter, elles arrêtent les membres de sa famille en guise de punition collective.

    Quelle est la situation des manifestants qui ont été arrêtés et détenus ?

    Presque toutes les personnes avec lesquelles nous nous sommes entretenus et qui ont été détenues ou raflées lors des vastes opérations de répression des manifestations nous ont dit avoir été battues lors de leur arrestation ou de leur détention dans des centres d’interrogatoire militaires. Un adolescent m’a raconté qu’il avait été frappé si fort avec la crosse d’un fusil qu’il s’était évanoui entre les coups. Il a également raconté qu’on l’a forcé à entrer dans une fosse et qu’on l’a enterré jusqu’au cou alors qu’il avait les yeux bandés, tout cela parce que les autorités le soupçonnaient d’être un leader protestataire. D’autres personnes ont décrit des passages à tabac violents alors qu’elles étaient menottées à une chaise, qu’elles étaient privées de nourriture et d’eau, qu’elles ne dormaient pas et qu’elles subissaient des violences sexuelles ou des menaces de viol.

    De nombreux manifestants qui sont toujours détenus n’ont pas eu de procès sérieux. Certains ont été inculpés et condamnés, mais il s’agit d’un petit nombre comparé aux milliers de personnes qui attendent que leur dossier avance. De nombreux détenus qui ont été libérés depuis nous disent qu’ils ont eu très peu de contacts, voire aucun, avec leurs avocats. Mais les avocats qui les représentent courent également des risques. Au moins six avocats défendant des prisonniers politiques ont été arrêtés, dont trois alors qu’ils représentaient un client dans le cadre d’un procès.

    Comment l’interruption des services d’Internet et de télévision a-t-elle affecté le MDP ?

    L’interdiction de la télévision par satellite est venue s’ajouter aux restrictions de l’accès à l’information. La junte a affirmé que des « organisations illégales et des organes de presse » diffusaient des programmes par satellite qui menaçaient la sécurité de l’État. Mais les interdictions semblent viser principalement les chaînes d’information étrangères qui diffusent par satellite au Myanmar, y compris deux diffuseurs indépendants en langue birmane, Democratic Voice of Burma et Mizzima, qui se sont vu retirer leur licence par la junte en mars. Les coupures d’accès à Internet ont également rendu difficile l’accès à l’information et la communication en temps réel entre les personnes.

    Les coupures générales de l’accès à Internet sont une forme de punition collective. Elles entravent l’accès aux informations et aux communications nécessaires à la vie quotidienne, mais surtout en cas de crise et de pandémie de COVID-19. Ces restrictions servent également de couverture aux violations des droits humains et compliquent les efforts visant à documenter ces violations.

    Pourquoi la violence dans les zones ethniques a-t-elle augmenté, et qui est visé ?

    Le coup d’État a entraîné une reprise des combats dans certaines régions du pays entre les groupes armés ethniques et l’armée. L’État de Rakhine semble être l’exception, car l’armée d’Arakan y a négocié un cessez-le-feu et les manifestations contre l’armée n’ont pas été aussi bruyantes ou répandues. D’autres groupes armés ethniques, tels que l’Armée de l’indépendance kachin et l’Armée de libération nationale karen (ALNK), ont accueilli favorablement la résistance aux militaires et offrent un refuge aux personnes fuyant les militaires dans les territoires qu’ils contrôlent. De nouveaux affrontements entre l’armée et l’ALNK ont donné lieu à un certain nombre de violations des droits humains à l’encontre de civils et ont entraîné le déplacement de milliers de personnes à la frontière entre la Thaïlande et le Myanmar.

    Que pensez-vous de la réaction de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE) à la situation au Myanmar jusqu’à présent ?

    L’ANASE a tenté de suivre les voies diplomatiques, mais il ne s’agit pas d’une situation où les choses se passent comme d’habitude. Les militaires ont pris le pouvoir et ont commis des crimes contre leur propre peuple - une population civile qui a déjà voté pour le gouvernement qu’elle préfère. Après des mois de négociations futiles, l’ANASE devrait être prête à imposer des sanctions au Myanmar. En tant que nations indépendantes, les États membres de l’ANASE devraient agir ensemble et imposer des sanctions ciblées au Myanmar afin de s’assurer que les militaires n’agissent plus en toute impunité.

    La réaction du général Min Aung Hlaing, qui s’est autoproclamé Premier ministre, au plan consensuel en cinq points proposé par l’ANASE témoigne de son mépris total pour la diplomatie régionale et montre clairement qu’il ne répondra qu’à des actes durs - tels que la coupure de son accès et de celui de l’armée aux revenus étrangers par des sanctions intelligentes.

    Que peut faire la communauté internationale pour soutenir la société civile et favoriser le retour à un régime démocratique ?

    HRW recommande au Conseil de sécurité des Nations Unies (CSNU) de saisir la Cour pénale internationale concernant la situation au Myanmar. Le CSNU et les pays influents tels que les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie, le Japon, l’Inde, la Thaïlande et l’Union européenne devraient appliquer des sanctions coordonnées pour faire pression sur la junte. Le CSNU devrait également adopter une résolution visant à interdire la vente d’armes au Myanmar.

    Quant aux organisations internationales de la société civile, elles doivent continuer à plaider en faveur des membres de la société civile qui se cachent actuellement ou qui sont détenus de manière arbitraire. Cela signifie qu’elles doivent continuer à faire pression pour que soit reconnue la gravité de la crise politique et humanitaire au Myanmar, et pour que les gouvernements agissent en faveur de la population du Myanmar.

    L’espace civique au Myanmar est classé « réprimé » par le CIVICUS Monitor.

    Suivez @mannymaung sur Twitter.

     

  • MYANMAR : « Si le coup d’État n’est pas renversé, il y aura beaucoup plus de prisonniers politiques »

    CIVICUS parle du récent coup d’État militaire au Myanmar avec Bo Kyi, ancien prisonnier politique et co-fondateur de l’Association d’assistance aux prisonniers politiques (AAPP). Fondée en 2000 par d’anciens prisonniers politiques vivant en exil à la frontière entre la Thaïlande et le Myanmar, l’AAPP est basée à Mae Sot, en Thaïlande, et possède deux bureaux au Myanmar, ouverts depuis 2012. L’AAPP travaille pour la libération des prisonniers politiques et l’amélioration de leur vie après leur libération, avec des programmes visant à leur garantir l’accès à l’éducation, à la formation professionnelle, aux conseils en matière de santé mentale et aux soins de santé.

     

  • NAMIBIE : « Les manifestations contre la violence de genre ont été alimentées par l’espoir collectif »

    CIVICUS s’entretien avec Bertha Tobias sur les récentes manifestations contre le féminicide et la violence basée sur le genre (VBG) en Namibie. Bertha est une jeune activiste qui a reçu des prix internationaux pour sa participation à des concours de débat. Elle est diplômée du United World College à Changshu, en Chine, et poursuit actuellement des études supérieures au Claremont McKenna College en Californie. Elle a reçu le prix « Go Make A Difference », qui soutient la mise en œuvre de projets de développement communautaire, et a participé activement aux manifestations pour les droits des femmes en Namibie.

    Bertha Tobias

    Pourriez-vous raconter comment ont commencé les manifestations #ShutItAllDown contre la VG et comment vous y avez participé ?

    J’ai commencé à m’impliquer dans la lutte contre la VBG après l’annonce de la découverte de restes humains dans une ville côtière de Namibie. Les restes étaient soupçonnés être ceux de Shannon Wasserfall, une jeune fille de 20 ans qui avait disparu en avril 2020. Cet incident spécifique a provoqué des réactions massives. La publication du titre de l’article sur le compte Twitter de l’un des principaux médias nationaux a galvanisé de nombreux jeunes à l’action, les a poussés à s’organiser et à descendre dans la rue pour manifester. Elle a donné un caractère d’urgence à la conversation sur la VBG et le féminicide en Namibie.

    Le cas de Shannon n’est pas un cas isolé, car des jeunes femmes disparaissent tout le temps en Namibie. Mais lorsque cette affaire a été révélée, elle a relancé la conversation nationale sur la question. Quelqu’un sur Twitter a déclaré à juste titre que quelque chose devait se passer, que quelque chose devait changer, et j’ai répondu à leur commentaire et je me suis impliquée très tôt, car c’est une question qui me tient profondément à cœur, car je suis fermement convaincue que la vie des femmes a une valeur intrinsèque et elle vaut tout autant que celle des hommes.

    Avec d’autres jeunes, nous avons envoyé des courriels, obtenu le soutien nécessaire et nous nous sommes organisés en moins de 24 heures, principalement et surtout par le biais des réseaux sociaux. Nous avons fait un tract qui a été largement diffusé et de nombreuses personnes sont venues manifester. Nous, les jeunes, nous avons pris en main l’initiative et c’est ainsi que tout a commencé : c’était un exemple du pouvoir d’internet et du pouvoir des jeunes.

    Si je me souviens bien, le premier jour de manifestations, un journal a rapporté qu’un peu plus de 800 personnes s’étaient rassemblées, et lors de toutes les manifestations ultérieures, il y avait des centaines de personnes. Des jeunes femmes et des jeunes hommes y ont participé : les manifestations étaient principalement dirigées par des femmes, mais des jeunes hommes étaient présents en nombre considérable. Ce qu’il est important de noter à propos de la démographie des manifestations, c’est que les participants étaient pour la plupart des jeunes. Ce sont des jeunes qui ont participé à des réunions avec des fonctionnaires, rédigé des pétitions et parlé aux médias. Et ce sont les jeunes femmes qui étaient à l’avant-garde, tandis que les jeunes hommes leur ont apporté leur soutien.

    On pense que si les jeunes femmes en Namibie ne peuvent pas aller acheter un carton de lait sans craindre pour leurs vies, alors il y a quelque chose qui ne va pas du tout chez nous en tant que pays. La philosophie de #ShutItAllDown est assez radicale : elle consiste à tout arrêter jusqu’à ce que l’on comprenne ce qui ne fonctionne pas pour les femmes namibiennes en termes de sécurité. Tant qu’on n’aura pas de réponses à cette question, on ne pense pas que ce soit juste, sain ou dans l’intérêt de quiconque de continuer à faire comme si de rien n’était. On ne veut pas que l’activité économique continue comme si de rien n’était alors que les jeunes femmes ne se sentent pas en sécurité.

    En quoi pensez-vous que #ShutItAllDown est différent des manifestations précédentes pour les droits des femmes en Namibie ?

    D’autres manifestations en faveur des droits des femmes ont eu lieu dans le passé. En fait, au début de 2020, on a eu une manifestation pro-choix qui portait spécifiquement sur les droits des femmes en matière de santé sexuelle et reproductive et qui plaidait pour la légalisation de l’avortement et la reconnaissance de l’intégrité et de l’autonomie corporelle des femmes. Selon la loi sur l’avortement et la stérilisation de 1975, l’avortement est illégal en Namibie, sauf en cas d’inceste, de viol ou lorsque la vie de la mère ou de l’enfant est en danger.

    Il y a des mouvements féministes en Namibie qui sont actifs et qui travaillent de façon régulière ; cependant, un fait de la réalité que nous avons dû reconnaître est que de nombreux mouvements féministes sont dirigés par des jeunes qui ont également d’autres obligations, comme des emplois à temps plein. Les organisations de la société civile sont également confrontées à des défis, notamment en termes de ressources et de soutien institutionnel.

    La manifestation précédente, qui a eu lieu au début 2020, a été significative dans le sens où elle a ouvert la voie et posé des bases importantes pour que #ShutItAllDown puisse gagner la confiance collective nécessaire pour pouvoir avancer. Des organisatrices féministes étaient présentes et actives pour amplifier la voix de #ShutItAllDown. Elles ont été très actives dans la diffusion de l’information et ont joué un rôle crucial dans la mobilisation des gens pour venir aux manifestations et les rendre vivantes. Les organisatrices féministes de Namibie font un excellent travail en coulisses, mais leur travail est limité car elles manquent de ressources. Par conséquent, nombre de nos demandes s’adressent au gouvernement et à d'autres institutions qui disposent des ressources nécessaires pour mettre en place les changements que nous recherchons.

    La différence entre #ShutItAllDown et les manifestations précédentes c’est que les jeunes en Namibie participent maintenant de plus en plus aux affaires publiques et s’expriment pour que le gouvernement et d’autres institutions rendent compte de leurs actions et remplissent leurs mandats et obligations envers les citoyens.

    En outre, le mouvement a pu se développer plus ou moins organiquement car les médias sociaux sont de plus en plus utilisés comme un outil pour avoir des conversations et pousser à la responsabilisation. La Namibie a une population assez jeune avec d’énormes capacités numériques. La flexibilité et la capacité d’auto-organisation des jeunes ont fini par nous pousser tous à faire quelque chose.

    Quelles étaient les exigences de #ShutItAllDown, et quelle réponse avez-vous obtenue ?

    La principale demande que nous adressions au gouvernement namibien était la déclaration de l’état d'urgence en ce qui concerne le féminicide et la violence sexuelle et de genre (VSG), simplement parce que nous pensions que le problème auquel nous étions confrontés justifiait ce genre d’action. Nous voulions faire passer le message que le féminicide est une crise de dimension nationale et qu’au-delà de la pandémie de la COVID-19, les femmes toujours, chaque jour, craignent pour leur vie. Nous avons également exigé une consultation immédiate avec des experts en matière de violence sexuelle et que le ministère de la justice mette en place un registre des délinquants sexuels et des tribunaux pour les crimes sexuels.

    Plusieurs demandes portaient sur le renforcement des méthodes existantes pour mettre fin à la VSG. De nouvelles demandes ont également été adressées à divers ministères et d’autres parties prenantes, telles que la mise en place de patrouilles de voisinage 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, de services virtuels et à distance de lutte contre la violence sexuelle, et de programmes scolaires et universitaires visant à sensibiliser les jeunes à ce problème.

    Notre pétition reconnaît que la VSG existe à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du foyer. Mais nous comprenons qu’il est plus difficile de mettre fin à la violence au sein du foyer en raison des années ou des décennies de travail de base nécessaires pour inverser la normalisation de la VSG. Il se peut que nous ne soyons pas en vie pour voir les fruits de cet effort en raison du temps qu’il faut pour transformer une société et sa culture, pour interroger et briser collectivement les principes traditionnels dans lesquels les normes abusives sont ancrées.

    Malheureusement, on n’a pas obtenu la déclaration de l’état d’urgence qu’on demandait. Mais d’autres demandes, telles que le renforcement de la sécurité par des patrouilles, la modification du programme d’enseignement et la création de groupes de travail ou de comités pour intensifier les efforts visant à endiguer la VSG, ont reçu un accueil favorable. Une autre demande importante qui a reçu une réponse positive a été la formation des officiers de police pour qu’ils soient plus sympathiques et empathiques dans le traitement des cas et la réception des plaintes de VSG. On sait que l’accueil que les victimes d’abus reçoivent dans les commissariats de police et le manque d’attention et d’urgence avec lequel leurs cas sont traités sont parmi les principales raisons pour lesquelles de nombreuses femmes ne dénoncent pas la VBG.

    Le mouvement #ShutItAllDown a-t-il mis en lumière d’autres questions pertinentes ?

    Oui, les activistes LGBTQI+ et les membres de ce collectif ont joué un rôle de premier plan dans la mobilisation des gens pour protester et ont amplifié les voix du mouvement #ShutItAllDown. Pour moi, il a été important de voir des femmes queer et d’autres personnes LGBTQI+ qui luttent pour naviguer dans une société violemment homophobe et transphobe protester et souligner l’importance de l’intersectionnalité et de la défense collective. Out-Right Namibia, l’une des principales organisations de défense des droits humains LGBTQI+ de Namibie, a mis à profit sa position pour pousser #ShutItAllDown et créer un réseau solide et bien connecté pour défendre nos droits collectifs en tant que femmes noires et/ou queer.

    Les manifestations de #ShutItAllDown ont également mis en lumière l’illégalité de l’avortement en Namibie et plus généralement la précarité de notre droit à la santé reproductive. C’est dans ce contexte que l’on a intensifié nos conversations sur la question des droits des femmes en matière de santé reproductive. Celles-ci sont quelques-unes des questions essentielles que #ShutItAllDown a mises en lumière, soulignant tout le chemin qu'il reste à parcourir pour que les droits de toutes les femmes soient reconnus et respectés.

    Y a-t-il de l’espace pour l’activisme intergénérationnel au sein du mouvement #ShutItAllDown ?

    L’activisme intergénérationnel s’est révélé comme un terrain intéressant, notamment en raison de la nature ardente et passionnée de la jeunesse. L’impact de l’activisme incarné par les manifestations de #ShutItAllDown était en grande partie basé sur la création de perturbations et d’un malaise général pour inciter les gens, même les plus indifférents, à agir. Je crois que la perturbation engage des conversations importantes. Nous espérons que nos actions amèneront ceux qui ne sont pas familiers avec ce que nous faisons à se demander pourquoi nous nous soucions de la sécurité des femmes au point d’aller nous asseoir au milieu de la rue ou de bloquer et faire fermer un centre commercial, et à essayer de comprendre ce qui se passe et ce que nous faisons. Ces questions lanceraient une conversation et alimenteraient d’importants débats sur un mal national urgent qui coûte la vie à de nombreuses femmes.

    Mais beaucoup d’adultes ont tendance à remettre en question les tactiques perturbatrices utilisées par les jeunes. Une autre limite qu’on a rencontrée, c’est que les tactiques de perturbation impliquent une prise de risque personnelle. Les jeunes ont beaucoup moins d’enjeux en termes d’employabilité et de perte de respectabilité. De nombreuses personnes plus âgées sont d’accord avec les causes qui nous mobilisent, mais elles ne prennent généralement pas le risque de prendre notre parti, ou du moins elles ne le font pas explicitement. Il y a des facteurs politiques et pratiques qui limitent même la mesure dans laquelle elles peuvent exprimer publiquement leur soutien.

    Comment voyez-vous l’avenir de #ShutItAllDown ?

    L’avantage des mouvements organiques et spontanés, ainsi que des mouvements qui n’ont pas de leader, c’est que n’importe qui peut se réveiller un jour et décider de lancer #ShutItAllDown dans sa propre localité, parce que le mouvement n’a pas de leader unique ou de visage visible. Depuis octobre 2020, on n’a pas eu de nouvelles manifestations, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y en aura pas d’autres dans l’avenir. La VS est un problème permanent et malheureusement, à tout moment et en tout lieu, un cas nouveau peut se présenter qui relance les manifestations.

    L’espace civique en Namibie est classé « rétréci » par leCIVICUS Monitor.
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  • SLOVÉNIE : « Le gouvernement a profité de la pandémie pour limiter les manifestations »

    CIVICUS parle du récent glissement vers la droite en Slovénie avec Brankica Petković, chercheuse et chef de projet à l’Institut pour la paix de Ljubljana. Fondé en 1991, l’Institut pour la paix - Institut d’études sociales et politiques contemporaines - est un centre de recherche indépendant et à but non lucratif qui utilise la recherche et la défense des droits pour promouvoir les principes et les pratiques d’une société ouverte, la pensée critique, l’égalité, la responsabilité, la solidarité, les droits humains et l’État de droit. Il travaille en collaboration avec d’autres organisations et avec des citoyens aux niveaux local, régional et international.

     

  • THAILANDE : « Les jeunes remettent en question le fait que le gouvernement sape leurs droits et compromette leur avenir »

    CIVICUS s’entretient avec la directrice exécutive d’Amnesty International Thaïlande, Piyanut Kotsan, sur le mouvement démocratique et la répression des manifestations en Thaïlande. Fondée à Bangkok en 1993, Amnesty International Thaïlande compte plus de 1 000 membres dans tout le pays. Son travail se concentre sur la promotion de la liberté d’expression en ligne et hors ligne, la liberté de réunion pacifique, l’éducation aux droits humains, le droit à l’avortement, les droits des migrants et des réfugiés, et la dénonciation de la torture, des disparitions forcées et de la peine de mort.