DROITS DES MIGRANTS : " Les discours haineux sont motivés par des relations de pouvoir inégales et des stéréotypes négatifs "

martin pairet

Dans le cadre de notre rapport thématique de 2019, nous interrogeons des militants, des dirigeants et des experts de la société civile sur la manière dont ils sont confrontés aux réactions hostiles de la part des groupes anti-droits. CIVICUS parle de la montée des discours haineux en Europe et des stratégies de la société civile pour y faire face avec Martin Pairet, responsable des Réseaux chez European Alternatives, une organisation transnationale de la société civile et un mouvement citoyen qui promeut la démocratie, l'égalité et la culture au-delà de l'Etat-nation.

 

European Alternatives se concentre sur la promotion de la démocratie au-delà des frontières. Dans quelle mesure êtes-vous préoccupé par la montée du nationalisme autoritaire en Europe ?

European Alternatives s'efforce de soutenir la démocratie à travers le continent, et notre analyse actuelle est que la démocratie n'est pas assez mature et que les droits fondamentaux nécessaires au fonctionnement de la démocratie ne sont pas respectés en Europe. Le processus de dégradation des pratiques et des institutions démocratiques s'est déroulé sur un certain nombre d'années, au moins une décennie, mais s'est particulièrement accéléré avec la crise de l'hospitalité que nous connaissons actuellement face à la migration. Cette crise de l'hospitalité est avant tout une crise des valeurs européennes. Nous défendons le principe de solidarité et la création de nouvelles formes de communauté transnationale, et nous voyons exactement le contraire - la normalisation des mouvements et partis anti-droits dont le discours est amplifié par les médias, et les réseaux sociaux en particulier. C'est ce qui se passe dans tous les pays d'Europe, et en particulier dans les pays où les hommes politiques ont beaucoup à gagner avec une politique anti-migrants, comme en France, en Allemagne et en Italie.

Considérez-vous cette situation comme le résultat d'un déficit démocratique ou d'un non-respect des droits humains ?

Je pense que c'est un peu des deux. Il existe en fait un profond déficit démocratique et, ces dernières années, on s'interroge de plus en plus sur la manière dont les décisions sont prises à tous les niveaux - local, national, européen et mondial. Les gens réclament une plus grande représentation et une participation significative dans les processus décisionnels, par le biais de mécanismes tels que les référendums organisés à l'initiative des citoyens. Il y a beaucoup d'autres exemples que nous avons vus ces dernières années en Europe, de personnes s'organisant pour combler les lacunes des institutions représentatives et s'impliquant dans la prise de décision, par exemple à travers des Assemblées de citoyens. Beaucoup de gens ont l'impression que leur voix n'est pas entendue et se sentent donc impuissants - ils ont le sentiment que quoi qu'ils fassent, ils ne pourront pas changer les choses et ne reprendront pas le contrôle de la politique, ce qui signifie qu'ils n'auront pas leur mot à dire sur les décisions qui affectent leur vie et qu'ils ne pourront contrôler leur avenir.

En ce sens, la démocratie est assez faible, et les gens ont de moins en moins d'espoir que quelqu'un occupant un poste de décision puisse vraiment comprendre leurs problèmes et leurs craintes, auxquels le système ne prête pas attention et n'est pas en mesure de répondre. C'est à ce moment que le nationalisme, l'extrémisme et la haine commencent à augmenter et que les discours haineux deviennent attrayants. Et dans ce contexte, il devient très difficile d'entendre le discours sur les droits humains, parce que ce n'est pas nécessairement quelque chose à quoi les gens se réfèrent ou auquel ils se connectent toujours, car il est assez abstrait. Les organisations européennes de défense des droits humains ont travaillé dur pour faire face à la crise humanitaire, mais elles ont parfois sous-estimé le pouvoir des émotions, et de la peur en particulier, et ne se sont donc pas concentrées sur la manière de répondre à ces craintes, ce qui a été problématique.

Dans votre analyse de la crise actuelle de l'hospitalité, vous vous concentrez sur les discours haineux. Comment définiriez-vous cela ?

Le discours haineux est un phénomène complexe qui ne peut pas vraiment entrer dans une définition simple. En fait, il n'existe pas de définition internationalement acceptée du discours haineux, et chaque État membre de l'Union européenne (UE) a sa propre définition juridique. La définition utilisée par le Conseil de l'Europe inclut toutes les formes d'expression qui propagent ou amplifient la xénophobie et diverses formes de haine et d'intolérance. Le discours haineux va à l'encontre des droits humains, c'est donc une forme de discours anti-droits. C'est aussi un phénomène social qui a été amplifié par les réseaux sociaux dans le contexte de relations de pouvoir de plus en plus sociales également liées à la crise économique et financière et au fait que le pouvoir financier et économique est concentré dans quelques mains. Mais les stéréotypes jouent aussi un rôle important. Je dirais que les discours haineux sont motivés à la fois par des relations de pouvoir inégales et par des stéréotypes négatifs.

Ces dernières années, la normalisation des discours haineux a contribué à la radicalisation des personnes et des groupes contre ceux considérés comme " l'autre " : les attaques contre les groupes marginalisés, notamment les femmes, les LGBTQI, les Roms, les migrants, les réfugiés et les communautés religieuses minoritaires, se sont répandues sur les réseaux sociaux et le discours de haine se transforme progressivement en violence effective. C'est pourquoi nous avons constaté une augmentation des crimes haineux.

L'un des problèmes, et la raison pour laquelle il est important d'avoir une définition claire du discours haineux, est que, bien qu’il soit une forme de discours contre les droits, une tentative de le réglementer et de le supprimer peut mener à la violation d'autres droits, et particulièrement d'un droit fondamental, le droit à la liberté d'expression.

Bien que les droits des femmes, des LGBTQI, des personnes de couleur et des peuples autochtones doivent être respectés, leur droit d'être traités équitablement et avec respect peut parfois entrer en conflit avec la liberté d'expression. Il est donc important de savoir où tracer la ligne et comment identifier ce qui relève de la liberté d'expression et ce qui constitue un discours de haine ; et ce qui peut être fait à ce sujet. Mais il s'agit d'un processus très dynamique et les définitions changent continuellement, en partie à cause de l'essor des nouvelles technologies. Au fur et à mesure que de nouvelles formes de communication voient le jour, nous devons nous demander si tel ou tel discours est un discours haineux. Où est la limite ? Certains commentaires ou communications visuelles que l'on retrouve sur les plateformes médiatiques constituent-ils un discours haineux ? La distinction entre ce qui est ironique et ce qui est sérieux peut être difficile à saisir en ligne.

Où, en Europe, la situation est-elle la plus préoccupante ?

Le problème prend des formes différentes selon les endroits. Un exemple concret de cette situation préoccupante est celui de l'Italie, où il y a eu une augmentation significative des crimes haineux entre 2017 et 2018. En raison de l'utilisation de différentes méthodes de collecte de données, il est difficile de savoir dans quelle mesure ceux-ci ont augmenté, mais il est évident qu'ils ont fortement augmenté lorsque l'extrême droite est arrivée au pouvoir.

En Italie, les discours haineux ont ciblé spécifiquement les réfugiés et les personnes de couleur. Cécile Kyenge, membre italienne noire du Parlement européen, est victime d'agressions racistes depuis des années. Lorsqu'elle a été nommée la première ministre noire du gouvernement d'Italie en 2013, elle a reçu des insultes racistes de la part du parti d'extrême droite de la Ligue. En 2018, une fois que le leader du Parti de la Ligue, Matteo Salvini, est arrivé au pouvoir, ils ont porté plainte pour diffamation contre elle, pour avoir accusé le parti et ses dirigeants d'être racistes !

Il est très révélateur qu'un crime haineux ait été commis le jour même où Matteo Salvini a été assermenté comme Vice-Premier Ministre, le 3 juin 2018. Un migrant malien de 29 ans a été abattu (en anglais) par un homme blanc qui passait en voiture et lui a tiré dessus avec un fusil. Il a été tué alors qu'il ramassait de la ferraille pour construire des cabanes, aux côtés de deux autres migrants qui ont également été blessés. Ils vivaient tous dans un village de tentes qui abrite des centaines de travailleurs agricoles mal payés. Il s'agissait clairement d'un exemple de discours haineux transformé en acte, puisque cela s'est produit quelques heures à peine après que Matteo Salvini eut averti (en anglais) que, maintenant qu'il était au pouvoir, "les bons moments pour les sans-papiers étaient terminés" et que "l'Italie ne saurait être le camp de réfugiés de l'Europe".

Le fait que l'extrême-droite ait accédé au pouvoir ou non fait une différence, ce qui devient évident lorsque l'on compare l'Italie et l'Allemagne. Les discours haineux sont également en hausse en Allemagne, mais dans ce cas, une nouvelle loi (en anglais) a été adoptée à la fin de 2017 pour réglementer les discours haineux en ligne. Cette loi exige que les plateformes de réseaux sociaux éliminent rapidement les discours haineux, les " fausses nouvelles " et tout matériel illégal, et elle semble avoir été très efficace pour réduire les discours haineux en ligne. En revanche, l'Italie ne dispose pas d'un cadre juridique aussi solide et le contexte n'est pas non plus propice à une révision du cadre juridique. En résumé, la montée des discours haineux en Italie est le résultat du mélange d'un environnement politique régressif et de l'absence d'une législation forte.

Dans les cas de la Hongrie et de la Pologne, les gouvernements ont également réagi vigoureusement contre les migrants. Ces exemples sont particulièrement intéressants parce qu'il n'y a parfois pas de migrants dans certaines parties du pays, surtout à la campagne, mais il peut quand même y avoir des politiques anti-migrants même dans des endroits où il y a très peu de migrants. Cela a beaucoup à voir avec qui est au pouvoir et quel discours est livré par les dirigeants et diffusé sur les réseaux sociaux. Et si les discours de haine peuvent cibler divers groupes particuliers, je pense que dans la situation actuelle en Europe, ils commencent toujours par les migrants et les réfugiés, puis s'étendent à d'autres groupes marginalisés. Nous l'avons vu avec le Brexit au Royaume-Uni : la campagne référendaire a été imprégnée d'un discours anti-migrant, mais divers groupes de personnes qui n'étaient pas des migrants ou des réfugiés ont été de plus en plus menacés par des approches d'exclusion, qui ont fini par viser quiconque était différent, avait une apparence ou un langage différents.

Existe-t-il une législation au niveau européen pour lutter contre les discours de haine ?

Il n'y a rien de spécifique contre les discours haineux, mais parce qu'ils constituent une violation de tout un ensemble de droits, il existe un large éventail de règles applicables, telles que la décision-cadre sur la lutte contre certaines formes et manifestations de racisme et de xénophobie au moyen du droit pénal. Il y a aussi l'Agence des droits fondamentaux, une agence financée par l'UE qui collecte et analyse des données et effectue des recherches sur les droits fondamentaux. Elle fournit une assistance et une expertise aux niveaux européen et national, notamment dans les domaines de la non-discrimination, du racisme, de l'intolérance et des crimes de haine. Enfin, il existe un Code de conduite pour la lutte contre les discours haineux illégaux en ligne que la Commission européenne a récemment approuvé avec Facebook, Microsoft, Twitter et YouTube, qui vise à permettre aux utilisateurs des réseaux sociaux de donner librement leur avis en ligne et sans crainte de subir des attaques motivées par des considérations de race, couleur, religion, origine nationale ou ethnique, orientation et identité sexuelles, handicap ou autre. Elle vise également à faire en sorte que les législations communautaires et nationales en matière de lutte contre le discours  haineux soient mieux appliquées dans l'environnement en ligne dans l'ensemble de l'UE. Mais le processus d'adaptation de la législation européenne est lent et long, et l'UE ne dispose pas toujours de mécanismes suffisants pour tenir les États membres responsables lorsqu'ils ne se conforment pas à la législation.

Que peut faire la société civile pour contrer les discours haineux, à part faire pression pour obtenir des changements législatifs ?

Il existe de nombreuses stratégies qui peuvent être utilisées pour contrer efficacement le discours haineux. Bien sûr, il est important de modifier la législation pour garantir qu'elle couvre toutes les formes de discrimination et de discours de haine, mais il est également important - et très difficile - de sensibiliser la population. La prise de conscience de leur droit à l'égalité de traitement doit tout d'abord se faire auprès des personnes visées par les discours de haine. Même parmi les citoyens européens, nombreux sont ceux qui ne connaissent pas exactement leurs droits. Il est donc important de partager l'information avec la société civile et d'encourager les groupes de la société civile à la partager davantage.

Le rôle des autorités locales et des organismes publics tels que la police est également essentiel pour garantir le droit à l'égalité de traitement, et le fait qu'ils agissent ou non face aux discours de haine fait une différence. Il est donc important que la société civile travaille avec ces acteurs pour qu'ils puissent reconnaître les propos haineux et agir contre eux.

En outre, la société civile peut faire mieux dans le domaine des stratégies de communication pour protéger les droits fondamentaux en général. Cela nécessiterait un investissement dans le renforcement des capacités, étant donné que les connaissances requises ne sont pas uniformément diffusées. Les acteurs de base n'ont pas nécessairement les moyens de faire ce genre de travail, mais c'est souvent ce genre de travail qui a le plus d'impact sur les groupes affectés, car il est essentiel pour les aider à atteindre ces groupes.

Il faut beaucoup plus d'investissements pour contrer les groupes haineux en ligne, car le contenu en ligne peut avoir un impact bien au-delà du contexte pour lequel il a été formulé. Selon des études sur le discours antisémite, les gens ont tendance à se sentir menacés par ce qu'ils voient en ligne, quel que soit l'impact direct sur leur réalité, de sorte qu'il est clair qu'il faut investir davantage pour contrer cet effet.

Comment European Alternatives travaille-t-elle pour contrer les discours haineux ?

Nous nous efforçons de mettre en contact les groupes qui travaillent sur des questions similaires et de combler les lacunes en matière de capacités. Nous y sommes parvenus grâce à une série d'activités de formation sur la lutte contre les discours haineux et le radicalisme d'extrême droite en Europe centrale et orientale. Il est important de réunir des militants et des citoyens de différents pays, car il est très difficile pour les gens de comprendre qu'il ne s'agit pas de phénomènes isolés qui se produisent dans leurs communautés, mais plutôt que beaucoup de communautés vivent la même chose et qu'il existe une gamme de solutions qui ont été essayées dans divers contextes locaux pour y remédier. Il est très important que ces échanges se poursuivent, parce que nous avons vu qu'ils fonctionnent : nous voyons des organisations qui collaborent au-delà des frontières et échangent des expériences qu'elles peuvent adapter pour lutter contre le discours haineux dans leur propre contexte.

Il est également essentiel d'investir autant que possible dans l'éducation civique et l'éducation aux droits humains. Nous le faisons par le biais d'un cours en ligne sur la lutte contre les discours haineux en Europe, qui est basé sur le dialogue en ligne maintenu avec nos partenaires. Les vidéos sont open source et sont disponibles sur notre chaîne YouTube. Nous avons une liste de lecture appelée " Countering Hate Speech" (Contrecarrer les discours haineux), pour qu'ils puissent être regardés en séquence. Le cours offre aux participants l'opportunité d'accéder à des contenus d'experts développés par European Alternatives et de mettre en avant leurs propres expériences, valeurs et perspectives tout en s'engageant avec leurs pairs à travers un échange virtuel. À la fin du cours, les participants apprennent même à planifier et à organiser une journée d'action contre le discours haineux.

Grâce à ces activités, nous essayons d'atteindre un grand nombre de jeunes. Le dialogue entre les individus et entre les communautés est essentiel parce que sur les réseaux sociaux, il y a de moins en moins d'espaces où les gens peuvent avoir une vraie conversation dans un environnement sûr. Et le dialogue est tout à fait efficace pour sensibiliser et réfléchir à des stratégies collectives.

Je pense que la raison pour laquelle nous continuons dans cette voie, c'est parce que nous pensons qu'il ne peut y avoir une démocratie qui fonctionne bien lorsque les gens ne sont pas respectés. Le respect de notre humanité commune est une condition préalable à toute réforme démocratique.

Prenez contact avec European Alternatives via son site web et sa page Facebook, ou suivez @EuroAlter et @MartPirate sur Twitter.