COSTA RICA : « Les mobilisations ont révélé des problèmes structurels non résolus »

CIVICUS parle des récentes manifestations au Costa Rica avec Carlos Berríos Solórzano, co-fondateur de l’Asociación Agentes de Cambio-Nicaragua et membre de Red Previos (Réseau de la jeunesse d’Amérique centrale). Avec d’autres activistes d’Amérique centrale, Carlos a récemment fondé le Centre pour une culture de la paix en Amérique centrale. Originaire du Nicaragua, Carlos est un jeune activiste et défenseur des droits humains. Il a participé à des recherches sur les migrations, la participation politique des jeunes, l’intégration régionale et les droits humains, et est actuellement étudiant en Master de Sciences Politiques à l’Université de Costa Rica.

Carlos Berrios

Quelles sont les causes qui ont déclenché la vague de manifestations de fin septembre 2020 ?

Les principales causes des manifestations qui ont commencé le 30 septembre 2020 étaient liées à l’annonce du gouvernement du président Carlos Alvarado, rendue publique le 17 septembre, qu’il demanderait un financement au Fonds monétaire international (FMI) de 1,75 milliard de dollars pour faire face à la reprise économique post-COVID-19 et investir dans le secteur public. Le Costa Rica n’avait pas demandé de financement au FMI depuis près de 20 ans. La proposition impliquait une éventuelle augmentation des impôts dans un pays où le coût de la vie est déjà élevé. D’ailleurs, une législation récente portant sur les finances publiques avait déjà augmenté les impôts, qui étaient déjà élevés.

En plus de l’augmentation des impôts sur le revenu et sur la propriété, l’accord avec le FMI proposé par le gouvernement comprenait de nouvelles taxes sur les transactions bancaires et le revenu mondial. Elle a également proposé de fusionner certaines institutions publiques et d’en vendre d’autres, comme la Banque internationale du Costa Rica et la Régie nationale des alcools.

Le gouvernement a annoncé sa proposition unilatéralement, de manière totalement incohérente, alors qu’une négociation de telles dimensions et avec de telles implications dépasse largement le cadre économique et devrait faire l’objet de négociations politiques et de la participation des principales forces sociales. Les conséquences d’un accord ou d’un désaccord avec le FMI devraient faire l’objet d’un débat public qui, dans ce cas, n’a pas initialement eu lieu.

Qui est venu protester, et qu’ont-ils demandé ?

Ce sont surtout les syndicats, la classe ouvrière et les fonctionnaires, ainsi que les mouvements sociaux et étudiants qui sont venus protester. La principale demande était que le gouvernement suspende la proposition de demander un financement au FMI et abandonne l’idée de privatiser les entreprises publiques et d’augmenter la charge fiscale.

Bien que les manifestations aient eu une composante citoyenne, tant dans la rue que dans l’agenda publique, leur composante sectorielle a été mise en avant. Les organisations syndicales ont été plus rapides que les autres à identifier l’impact des accords de financement du FMI sur leurs programmes et leurs luttes.

La société civile a également dénoncé les intentions de l’exécutif, mis en garde contre les conséquences d’un potentiel accord, et s’est concentré sur l’éducation de la population et l’ouverture du débat, tout en soutenant la mobilisation.

Comment le gouvernement a-t-il répondu aux mobilisations ?

Le gouvernement a réagi dans une certaine mesure dans le cadre des normes internationales pour la dispersion des manifestations de masse ; en effet, de nombreux policiers ont été blessés à la suite d’agressions de manifestants qui avaient fermé des points importants de certaines rues, y compris les principaux postes-frontières avec le Panama. Au fil des jours, les tensions se sont intensifiées et il y a eu des brûlures de véhicules et des affrontements avec des bâtons et du gaz lacrymogène entre les manifestants et la police. Les forces de sécurité ont répondu de manière assez proportionnée aux manifestations violentes, il n’était donc pas question d’un usage disproportionné de la force par les autorités.

Pour neutraliser la situation face aux manifestations incessantes, le gouvernement a d’abord annoncé le 4 octobre qu’il reviendrait sur sa proposition, mais a exigé que les manifestants cessent les blocages comme condition de dialogue avec eux. Les manifestants, pour leur part, ont fixé des conditions pour la levée des blocus - en particulier, que le gouvernement s’engage par écrit à ne pas s’adresser au FMI pour le reste de son mandat et qu’il exclue de vendre les actifs de l’État et d’augmenter les impôts. Les manifestations se sont poursuivies, et en réponse, le gouvernement a rendu publique sa stratégie de négociation avec le FMI et s’est ouvert aux commentaires de tous les milieux. Le 11 octobre, le gouvernement a annoncé un « dialogue social » national et territorial dans le cadre duquel vingt-cinq représentants de divers secteurs - entreprises, syndicats, femmes, églises, étudiants universitaires et agriculteurs, entre autres - présenteraient leurs propres propositions pour résoudre la crise économique aggravée par la pandémie de la COVID-19. La question posée était très précise : « comment parvenir à une amélioration permanente d’au moins 2,5 points de pourcentage du PIB du déficit primaire de l’administration centrale et à une diminution à court terme du montant de la dette publique (d’environ 8 points de pourcentage du PIB), grâce à une combinaison de mesures de gestion des recettes, des dépenses et de la dette publique, pour éviter que l’État ne fasse faillite ? »

Les manifestants ont-ils obtenu que certaines de leurs demandes soient satisfaites ?

Malgré l’intense processus de dialogue avec les différents secteurs et les précieuses contributions apportées dans ce processus, les demandes fondamentales n’ont pas été satisfaites, bien que, selon le gouvernement, elles soient examinées dans le cadre institutionnel afin de leur accorder l’attention qu’elles méritent.

Les manifestations ont repris précisément parce que le processus de dialogue n’a donné aucun résultat et que les autorités ont fait preuve de peu de volonté politique en termes de respect des règles. Cela s’est traduit par l’annonce que le gouvernement allait poursuivre la demande de financement.

En effet, après le processus de dialogue, l’exécutif est resté ferme dans sa proposition de demander un financement au FMI. Rétrospectivement, au vu de ces résultats, la société civile a estimé que l’appel au dialogue social n’avait été rien d’autre qu’une stratégie de démobilisation.

Le Costa Rica est souvent présenté comme un cas modèle de stabilité, d’ordre, d’équité sociale et de culture démocratique. Est-ce seulement un mirage ?

S’il est vrai que le Costa Rica bénéficie d’un cadre institutionnel solide par rapport à ses voisins d’Amérique centrale, qui a permis d’instaurer une stabilité économique et sociale, il n’en reste pas moins qu’il ne parvient toujours pas à remédier aux profondes inégalités sociales dans les zones les plus vulnérables du pays. Les problèmes sociaux sont négligés en raison d’un manque de volonté politique et de l’existence de niveaux de corruption qui, bien que non "scandaleux" selon les normes internationales, imprègnent les structures politiques et économiques du pays et permettent à la classe politique et à l’élite économique de s’entendre pour se diviser l’État.

Les manifestations ont mis en évidence des problèmes structurels non résolus au Costa Rica. Elles ont rassemblé des demandes immédiates insatisfaites et des problèmes structurels liés à la distribution des richesses, à l’évasion fiscale du grand capital et au contrôle des élites économiques sur le système étatique, qui se matérialise par l’inégalité sociale des migrants, des indigènes, des personnes d’origine africaine et des ruraux.

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NAMIBIE : « Les manifestations contre la violence de genre ont été alimentées par l’espoir collectif »

CIVICUS s’entretien avec Bertha Tobias sur les récentes manifestations contre le féminicide et la violence basée sur le genre (VG) en Namibie. Bertha est une jeune activiste qui a reçu des prix internationaux pour sa participation à des concours de débat. Elle est diplômée du United World College à Changshu, en Chine, et poursuit actuellement des études supérieures au Claremont McKenna College en Californie. Elle a reçu le prix « Go Make A Difference », qui soutient la mise en œuvre de projets de développement communautaire, et a participé activement aux manifestations pour les droits des femmes en Namibie.

Bertha Tobias

Pourriez-vous raconter comment ont commencé les manifestations #ShutItAllDown contre la VG et comment vous y avez participé ?

J’ai commencé à m’impliquer dans la lutte contre la VG après l’annonce de la découverte de restes humains dans une ville côtière de Namibie. Les restes étaient soupçonnés être ceux de Shannon Wasserfall, une jeune fille de 20 ans qui avait disparu en avril 2020. Cet incident spécifique a provoqué des réactions massives. La publication du titre de l’article sur le compte Twitter de l’un des principaux médias nationaux a galvanisé de nombreux jeunes à l’action, les a poussés à s’organiser et à descendre dans la rue pour manifester. Elle a donné un caractère d’urgence à la conversation sur la VG et le féminicide en Namibie.

Le cas de Shannon n’est pas un cas isolé, car des jeunes femmes disparaissent tout le temps en Namibie. Mais lorsque cette affaire a été révélée, elle a relancé la conversation nationale sur la question. Quelqu’un sur Twitter a déclaré à juste titre que quelque chose devait se passer, que quelque chose devait changer, et j’ai répondu à leur commentaire et je me suis impliquée très tôt, car c’est une question qui me tient profondément à cœur, car je suis fermement convaincue que la vie des femmes a une valeur intrinsèque et elle vaut tout autant que celle des hommes.

Avec d’autres jeunes, nous avons envoyé des courriels, obtenu le soutien nécessaire et nous nous sommes organisés en moins de 24 heures, principalement et surtout par le biais des réseaux sociaux. Nous avons fait un tract qui a été largement diffusé et de nombreuses personnes sont venues manifester. Nous, les jeunes, nous avons pris en main l’initiative et c’est ainsi que tout a commencé : c’était un exemple du pouvoir d’internet et du pouvoir des jeunes.

Si je me souviens bien, le premier jour de manifestations, un journal a rapporté qu’un peu plus de 800 personnes s’étaient rassemblées, et lors de toutes les manifestations ultérieures, il y avait des centaines de personnes. Des jeunes femmes et des jeunes hommes y ont participé : les manifestations étaient principalement dirigées par des femmes, mais des jeunes hommes étaient présents en nombre considérable. Ce qu’il est important de noter à propos de la démographie des manifestations, c’est que les participants étaient pour la plupart des jeunes. Ce sont des jeunes qui ont participé à des réunions avec des fonctionnaires, rédigé des pétitions et parlé aux médias. Et ce sont les jeunes femmes qui étaient à l’avant-garde, tandis que les jeunes hommes leur ont apporté leur soutien.

On pense que si les jeunes femmes en Namibie ne peuvent pas aller acheter un carton de lait sans craindre pour leurs vies, alors il y a quelque chose qui ne va pas du tout chez nous en tant que pays. La philosophie de #ShutItAllDown est assez radicale : elle consiste à tout arrêter jusqu’à ce qu’on comprenne ce qui ne fonctionne pas pour les femmes namibiennes en termes de sécurité. Tant qu’on n’aura pas de réponses à cette question, on ne pense pas que ce soit juste, sain ou dans l’intérêt de quiconque de continuer à faire comme si de rien n’était. On ne veut pas que l’activité économique continue comme si de rien n’était alors que les jeunes femmes ne se sentent pas en sécurité.

En quoi pensez-vous que #ShutItAllDown est différent des manifestations précédentes pour les droits des femmes en Namibie ?

D’autres manifestations en faveur des droits des femmes ont eu lieu dans le passé. En fait, au début de 2020, on a eu une manifestation pro-choix qui portait spécifiquement sur les droits des femmes en matière de santé sexuelle et reproductive et qui plaidait pour la légalisation de l’avortement et la reconnaissance de l’intégrité et de l’autonomie corporelle des femmes. Selon la loi sur l’avortement et la stérilisation de 1975, l’avortement est illégal en Namibie, sauf en cas d’inceste, de viol ou lorsque la vie de la mère ou de l’enfant est en danger.

Il y a des mouvements féministes en Namibie qui sont actifs et qui travaillent de façon régulière ; cependant, un fait de la réalité que nous avons dû reconnaître est que de nombreux mouvements féministes sont dirigés par des jeunes qui ont également d’autres obligations, comme des emplois à temps plein. Les organisations de la société civile sont également confrontées à des défis, notamment en termes de ressources et de soutien institutionnel.

La manifestation précédente, qui a eu lieu au début 2020, a été significative dans le sens où elle a ouvert la voie et posé des bases importantes pour que #ShutItAllDown puisse gagner la confiance collective nécessaire pour pouvoir avancer. Des organisatrices féministes étaient présentes et actives pour amplifier la voix de #ShutItAllDown. Elles ont été très actives dans la diffusion de l’information et ont joué un rôle crucial dans la mobilisation des gens pour venir aux manifestations et les rendre vivantes. Les organisatrices féministes de Namibie font un excellent travail en coulisses, mais leur travail est limité car elles manquent de ressources. Par conséquent, nombre de nos demandes s’adressent au gouvernement et à d'autres institutions qui disposent des ressources nécessaires pour mettre en place les changements que nous recherchons.

La différence entre #ShutItAllDown et les manifestations précédentes c’est que les jeunes en Namibie participent maintenant de plus en plus aux affaires publiques et s’expriment pour que le gouvernement et d’autres institutions rendent compte de leurs actions et remplissent leurs mandats et obligations envers les citoyens.

En outre, le mouvement a pu se développer plus ou moins organiquement car les médias sociaux sont de plus en plus utilisés comme un outil pour avoir des conversations et pousser à la responsabilisation. La Namibie a une population assez jeune avec d’énormes capacités numériques. La flexibilité et la capacité d’auto-organisation des jeunes ont fini par nous pousser tous à faire quelque chose.

Quelles étaient les exigences de #ShutItAllDown, et quelle réponse avez-vous obtenue ?

La principale demande que nous adressions au gouvernement namibien était la déclaration de l’état d'urgence en ce qui concerne le féminicide et la violence sexuelle et de genre (VSG), simplement parce que nous pensions que le problème auquel nous étions confrontés justifiait ce genre d’action. Nous voulions faire passer le message que le féminicide est une crise de dimension nationale et qu’au-delà de la pandémie de la COVID-19, les femmes toujours, chaque jour, craignent pour leur vie. Nous avons également exigé une consultation immédiate avec des experts en matière de violence sexuelle et que le ministère de la justice mette en place un registre des délinquants sexuels et des tribunaux pour les crimes sexuels.

Plusieurs demandes portaient sur le renforcement des méthodes existantes pour mettre fin à la VSG. De nouvelles demandes ont également été adressées à divers ministères et d’autres parties prenantes, telles que la mise en place de patrouilles de voisinage 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, de services virtuels et à distance de lutte contre la violence sexuelle, et de programmes scolaires et universitaires visant à sensibiliser les jeunes à ce problème.

Notre pétition reconnaît que la VSG existe à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du foyer. Mais nous comprenons qu’il est plus difficile de mettre fin à la violence au sein du foyer en raison des années ou des décennies de travail de base nécessaires pour inverser la normalisation de la VSG. Il se peut que nous ne soyons pas en vie pour voir les fruits de cet effort en raison du temps qu’il faut pour transformer une société et sa culture, pour interroger et briser collectivement les principes traditionnels dans lesquels les normes abusives sont ancrées.

Malheureusement, on n’a pas obtenu la déclaration de l’état d’urgence qu’on demandait. Mais d’autres demandes, telles que le renforcement de la sécurité par des patrouilles, la modification du programme d’enseignement et la création de groupes de travail ou de comités pour intensifier les efforts visant à endiguer la VSG, ont reçu un accueil favorable. Une autre demande importante qui a reçu une réponse positive a été la formation des officiers de police pour qu’ils soient plus sympathiques et empathiques dans le traitement des cas et la réception des plaintes de VSG. On sait que l’accueil que les survivantes d’abus reçoivent dans les commissariats de police et le manque d’attention et d’urgence avec lequel leurs cas sont traités sont parmi les principales raisons pour lesquelles de nombreuses femmes ne dénoncent pas la VG.

Le mouvement #ShutItAllDown a-t-il mis en lumière d’autres questions pertinentes ?

Oui, les activistes LGBTQI+ et les membres de ce collectif ont joué un rôle de premier plan dans la mobilisation des gens pour protester et ont amplifié les voix du mouvement #ShutItAllDown. Pour moi, il a été important de voir des femmes queer et d’autres personnes LGBTQI+ qui luttent pour naviguer dans une société violemment homophobe et transphobe protester et souligner l’importance de l’intersectionnalité et de la défense collective. Out-Right Namibia, l’une des principales organisations de défense des droits humains LGBTQI+ de Namibie, a mis à profit sa position pour pousser #ShutItAllDown et créer un réseau solide et bien connecté pour défendre nos droits collectifs en tant que femmes noires et/ou queer.

Les manifestations de #ShutItAllDown ont également mis en lumière l’illégalité de l’avortement en Namibie et plus généralement la précarité de notre droit à la santé reproductive. C’est dans ce contexte qu’on a intensifié nos conversations sur la question des droits des femmes en matière de santé reproductive. Celles-ci sont quelques-unes des questions essentielles que #ShutItAllDown a mises en lumière, soulignant combien de choses il reste à faire pour que les droits de toutes les femmes soient reconnus et respectés.

Y a-t-il de l’espace pour l’activisme intergénérationnel au sein du mouvement #ShutItAllDown ?

L’activisme intergénérationnel s’est révélé comme un terrain intéressant, notamment en raison de la nature ardente et passionnée de la jeunesse. L’impact de l’activisme incarné par les manifestations de #ShutItAllDown était en grande partie basé sur la création de perturbations et d’un malaise général pour inciter les gens, même les plus indifférents, à agir. Je crois que la perturbation engage des conversations importantes. Nous espérons que nos actions amèneront ceux qui ne sont pas familiers avec ce que nous faisons à se demander pourquoi nous nous soucions de la sécurité des femmes au point d’aller nous asseoir au milieu de la rue ou de bloquer et faire fermer un centre commercial, et à essayer de comprendre ce qui se passe et ce que nous faisons. Ces questions lanceraient une conversation et alimenteraient d’importants débats sur un mal national urgent qui coûte la vie à de nombreuses femmes.

Mais beaucoup d’adultes ont tendance à remettre en question les tactiques perturbatrices utilisées par les jeunes. Une autre limite qu’on a rencontrée, c’est que les tactiques de perturbation impliquent une prise de risque personnelle. Les jeunes ont beaucoup moins d’enjeux en termes d’employabilité et de perte de respectabilité. De nombreuses personnes plus âgées sont d’accord avec les causes qui nous mobilisent, mais elles ne prennent généralement pas le risque de prendre notre parti, ou du moins elles ne le font pas explicitement. Il y a des facteurs politiques et pratiques qui limitent même la mesure dans laquelle elles peuvent exprimer publiquement leur soutien.

Comment voyez-vous l’avenir de #ShutItAllDown ?

L’avantage des mouvements organiques et spontanés, ainsi que des mouvements qui n’ont pas de leader, c’est que n’importe qui peut se réveiller un jour et décider de lancer #ShutItAllDown dans sa propre localité, parce que le mouvement n’a pas de leader unique ou de visage visible. Depuis octobre 2020, on n’a pas eu de nouvelles manifestations, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y en aura pas d’autres dans l’avenir. La VS est un problème permanent et malheureusement, à tout moment et en tout lieu, un cas nouveau peut se présenter qui relance les manifestations.

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PÉROU : « Le débat constitutionnel a pris une nouvelle importance depuis les manifestations »

Rafael BarrioCIVICUS parle des récentes manifestations au Pérou avec Rafael Barrio de Mendoza, chercheur sur les processus de transformation territoriale du Grupo Propuesta Ciudadana, un consortium de dix organisations de la société civile présentes dans 16 régions du Pérou. Propuesta Ciudadana cherche à contribuer à la formulation de propositions politiques pour un État inclusif et la gestion adéquate des ressources publiques. L´organisation promeut une vision de la gouvernance territoriale qui commence par l'identification et le respect des diversités et se concentre sur le développement démocratique.

Quel a été le déclencheur des protestations qui ont éclaté au Pérou en novembre 2020 ?

La cause immédiate a été la décision d'une majorité parlementaire de destituer le président Martín Vizcarra, en utilisant un mécanisme rarement utilisé dans le passé et dont le contenu et le processus disposent d'une large marge d'appréciation. La publication des accusations contre Vizcarra s'est déroulée selon une séquence qui s’est révélée planifiée, et la sensation de son instrumentalisation par la soi-disant « coalition d'expulsion » a prédominé. Si la qualité des preuves des crimes qui auraient été commis contre Vizcarra pendant son mandat de gouverneur de la région de Moquegua il y a cinq ans suscite une certaine controverse, l'opinion publique s'accorde à dire que ces allégations auraient pu être poursuivies de manière crédible à la fin de son mandat présidentiel, d'autant plus que des élections générales étaient déjà prévues pour avril 2021.

Mais d'un point de vue plus structurel, la crise politique a été l'expression de la maturation d'une crise de la représentation politique, avec peu de liens organiques entre l'offre politique et les sensibilités citoyennes et un système de représentation politique précaire et cartellisé, dans lequel maintes intérêts illégaux, informels et oligopolistiques ont résisté aux générations successives de réformes - éducatives, judiciaires, fiscales et politiques, entre autres - qui cherchent à les réguler. Les révélations d'affaires de corruption impliquant une grande partie de l'establishment politique, comme l'affaire Lava Jato/Odebrecht et l'affaire des Cols blancs, qui ont mis au jour un vaste réseau de corruption dans le système judiciaire, ont servi à installer le consensus d'une détérioration générale de la gestion du public. Au même temps, l'efficacité relative des mesures fiscales à l'encontre des dirigeants politiques impliqués a nourri la perspective d'un nettoyage de la classe politique et la possibilité de cultiver une transition vers un meilleur système de représentation. Dans une certaine mesure, le lien populiste établi par Vizcarra avec cette sensibilité - scellé avec la dissolution constitutionnelle du précédent Congrès, dans lequel le parti de l'ancien président Alberto Fujimori était majoritaire - a été le facteur qui a soutenu son gouvernement, manquant de soutien parlementaire, commercial, médiatique ou syndical. La vacance de Vizcarra a été vécue comme la restitution de la constellation d'intérêts qui jusqu'alors avait régressé avec le travail fiscal et les réformes éducatives, politiques et judiciaires.

Comment décririez-vous le conflit institutionnel qui a conduit à la destitution et au remplacement du président ?

Le conflit institutionnel est né de la précarité d'un système politique caractérisé par un nouveau Congrès avec de multiples bancs mais aucun officiel et un président populaire mais sans soutien institutionnel, dont la légitimité a été soutenue dans la gestion polyvalente du débat public par une combinaison de gestes politiques, le recrutement de techniciens compétents à des postes clés et un exercice calculé d'antagonisme avec le Congrès sur des questions clés telles que les réformes éducatives, politiques et judiciaires.

La coalition majoritaire au Congrès a largement repris l'agenda des intérêts de la précédente majorité « Fujiapriste » - ainsi désignée par l'alliance tacite entre le parti Aprista et le courant politique fondé par l'ancien président Fujimori - à laquelle elle a ajouté de nouvelles revendications populistes qui mettent en péril la gestion budgétaire et macroéconomique autour de laquelle il y avait un consensus technocratique. Dans ce cadre, les acteurs qui ont survécu à la dissolution du précédent Congrès ont réussi à se réinstaller dans le nouveau et à mener, avec certains médias, une campagne qui visait à détériorer la popularité de Biscaye en lançant des accusations de corruption dans des affaires peu claires. Telles sont les dynamiques qui ont nourri le conflit institutionnel.

Pour sa part, la société civile a eu une réponse unifiée à la vacance de poste et au nouveau régime qui a été mis en place. Leur réponse allait de l'expression d'inquiétudes et de l'exigence de responsabilité à la condamnation ouverte de la mise en place de la nouvelle administration. Les manifestations et la répression massives auxquelles ils ont été confrontés ont alimenté cette transition dans une grande partie de la société civile. De nombreuses organisations de la société civile ont joué un rôle actif dans l'encadrement du conflit, la production d'un récit destiné à un public international et la pression exercée sur les acteurs publics avec lesquels elles interagissent.

Qui s'est mobilisé, et qu'ont-ils réclamé ?

Au début, les manifestants contestaient la vacance du poste de président Vizcarra et la prise de fonction du président du Congrès, Manuel Merino, comme nouveau président. Un sondage ultérieur réalisé par Ipsos a montré qu'un peu plus des trois quarts de la population était d'accord avec la manifestation contre la destitution du président Vizcarra, et qu'au moins deux millions de personnes se sont mobilisées d'une manière ou d'une autre ou ont pris une part active aux manifestations.

Les manifestations ont été principalement menées par des jeunes de 16 à 30 ans, qui ont constitué l'épine dorsale de l'organisation et ont généré les répertoires et les tactiques de manifestation. Le sentiment général de lassitude a été mobilisé par la génération dite « du bicentenaire », née après la fin du fujimorisme, originaire du numérique et, pour la plupart, mécontente de la politique conventionnelle. C'est aussi une génération mésocratique - tant dans les segments traditionnels de la classe moyenne que dans les secteurs populaires – qui participe à des communautés virtuelles médiatisées par des plateformes numériques. Cela explique en partie la rapidité avec laquelle apparaissent des architectures organisationnelles suffisamment efficaces pour produire des répertoires, coordonner des actions, documenter des manifestations et générer des mouvements d'opinion publique. La médiation des réseaux sociaux et l'utilisation des applications de microtransferts monétaires ont favorisé une organisation décentralisée de la contestation, avec de multiples manifestations dans différents lieux, des appels convergents différents, une diversité de répertoires et des canaux pour le transfert rapide de ressources.

La mobilisation menée par les jeunes a été alimentée par une classe moyenne prête à assumer le coût de la manifestation. Autour de ce noyau, d'autres secteurs de la population, plus ou moins habitués aux stratégies de manifestation conventionnelles, ou simplement éloignés de toute expression publique, se sont articulés sociologiquement et territorialement.

Les manifestations ont commencé le 9 novembre, se sont succédées de jour en jour et ont atteint leur apogée le 14 novembre, date de la deuxième marche nationale. La mobilisation massive de ce qu'on appelle le 14N a été alimentée par l'expression soudaine d'un sentiment de ras-le-bol qui a traversé la société et a été particulièrement intense chez les jeunes. D'où son caractère exceptionnel dû à son ampleur, sa portée et son organisation, ainsi qu'à la mise en place rapide d'une identité citoyenne non partisane, qui ne s'explique que partiellement par le soutien apporté à Vizcarra, puisqu'elle l'a dépassé.

Le 14N a culminé avec la mort de deux jeunes manifestants sous une grenaille de plomb. Merino avait pris le pouvoir le 10 novembre et avait formé un gouvernement radicalement conservateur. Le vrai visage de son cabinet a été rapidement révélé dans l'autorisation de la répression sévère de la manifestation, surtout à Lima, la capitale. Après les premiers jours de violence policière, le président du Conseil des ministres a félicité les brigades de police impliquées et leur a garanti une protection. La mort du 14N a déclenché une cascade de désaffection chez les quelques partisans politiques qui ont soutenu le régime en réponse à la pression écrasante des citoyens, et à midi le 15 novembre, Merino avait démissionné.

L'espace généré par la mobilisation a été peuplé d'un certain nombre de revendications hétérogènes, allant du rétablissement de Biscarrosse à la demande d'un changement constitutionnel qui cimenterait la sortie du néolibéralisme, en passant par des propositions plus clairement citoyennes axées sur la défense de la démocratie, la continuité des réformes, l'injustice de la répression et l'insensibilité de la classe politique à l'urgence sanitaire de la pandémie. Ces revendications demeurent ferventes, et il reste à voir comment elles finiront par prendre forme dans le scénario électoral de 2021.

En quoi ces manifestations diffèrent-elles des autres qui ont eu lieu dans le passé ? Y a-t-il eu des changements liés au contexte de la pandémie ?

Les mécanismes de coordination fournis par les réseaux sociaux avaient déjà été testés lors de précédentes mobilisations urbaines, mais ces manifestations avaient été menées par des acteurs conventionnels, tels que des mouvements sociaux, des partis politiques et des syndicats. À cette occasion, de nouveaux groupes d'activistes ont été formés, tels que les brigades de gaz lacrymogènes et de secours médical, à l'instar des techniques de mobilisation testées dans d'autres contextes, comme les manifestations de Hong Kong et les manifestations du Black Lives Matter aux États-Unis. Cela témoigne de l'émergence d'espaces d'apprentissage de la manifestation au niveau mondial.

C'est en partie l'urgence sanitaire qui a conditionné la composition des manifestations, majoritairement composées de jeunes, tout en favorisant, chez les plus réticents à sortir à la rue, la diffusion de nouveaux répertoires, tels que les « cacerolazos » (casserolades), « bocinazos » (klaxons) et l'activisme numérique. En même temps, la nature massive des protestations peut s'expliquer par le fait que les indicateurs de santé de l'époque suggéraient l'arrêt de la première vague de COVID-19, et par le fait que les manifestations de Black Lives Matter n'avaient été liées à aucun cluster épidémique constatable, ce qui a encouragé un sentiment de sécurité pour les marches.

Pourquoi les manifestants ont-ils fini par exiger une réforme constitutionnelle ? Quel type de réforme constitutionnelle demandent-ils ?

Les propositions de modifications constitutionnelles faisaient partie des revendications de la mobilisation, mais elles n'ont pas fini par en être les principaux protagonistes. En tout état de cause, ils ont pris un nouvel élan dans le débat public. La généalogie de ces demandes peut être pensée de deux manières. Le changement constitutionnel par le biais d'une assemblée constituante est l'une des principales revendications de la gauche depuis la fin du fujimorisme. Immédiatement après la chute du régime de Fujimori (1990-2001), un Congrès a été convoqué avec un mandat constitutif incapable de produire un nouveau texte constitutionnel, et depuis lors, cette aspiration a fini par habiter le champ du progressisme, perdant du terrain parmi les autres acteurs centristes et de droite. La gauche revendique souvent la mythique Constitution de 1979 comme une alternative, propose un nouveau texte inspiré des processus bolivien et équatorien, et pointe le caractère illégitime de la Constitution actuelle, née après un coup d'État. La croissance économique soutenue des décennies post-Fujimori et les réformes spécifiques de certains mécanismes constitutionnels ont donné une légitimité à la Constitution, mais nombre des institutions et des principes qu'elle consacre ont été épuisés par les changements sociologiques et économiques qu'ils ont contribué à provoquer.

Le deuxième aspect provient d'une demande plus organique suite à la prise de conscience des limites du modèle de marché, évidente surtout dans la persistance de l'absence de protection sociale, du travail précaire et informel et des abus des oligopoles dans la prestation de services, ainsi que dans la crise du système de représentation politique. Vizcarra a inauguré une étape réformiste dans les domaines judiciaire et politique, ainsi que dans les cadres juridiques régissant les secteurs extractifs et le système de retraite. Elle a également donné une continuité à la réforme de l'éducation. L'esprit réformiste - considéré par les secteurs modérés comme la voie d'une transition « responsable » - a été attaqué par la lutte politique alimentée par les secteurs concernés, créant un espace pour que les aspirations à la réforme commencent à être prêchées dans le langage du changement constitutionnel.

Cependant, ce débat a pris une nouvelle importance depuis les protestations du 14 novembre, et les termes de la conversation, le contenu des changements les plus significatifs et, surtout, l'offre d'acteurs politiques mûrs capables de les interpréter et de les mettre en œuvre, ne sont toujours pas clairs. Le danger réside dans le fait que, dans un contexte de forte indétermination, le processus finit par être défini par des acteurs dont les motivations ne participent pas à l'esprit du changement.

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#UN75 : « Désormais, l'ONU doit demeurer accessible par le biais de plateformes virtuelles »

Laura ObrienEn commémoration du 75e anniversaire de l’Organisation des Nations Unies (ONU), CIVICUS organise des discussions avec des activistes, des avocats et des professionnels de la société civile sur les rôles que l'ONU a joués jusqu'à présent, les succès qu'elle a obtenu et les défis qu'elle doit relever pour l'avenir. CIVICUS s'entretient avec Laura O'Brien, responsable du plaidoyer avec les Nations Unies pour Access Now, une organisation de la société civile qui s'est donné pour mission de défendre et d'étendre les droits numériques des utilisateurs en danger dans le monde entier. Access Now se bat pour les droits humains à l'ère numérique en combinant le soutien technique direct, le travail politique intégral, le plaidoyer mondial, le soutien financier de base, des interventions juridiques et des réunions telles que la RightsCon.

Dans quelle mesure la charte fondatrice des Nations Unies est-elle adéquate à l'ère de l'internet ?

Depuis des années, la société civile encourage l'ONU à moderniser ses opérations afin de demeurer pertinentes à l'ère du numérique. En 2020, l'ONU a été confrontée à une dure réalité. L'organisation internationale a été obligée de faire la plus grande partie de son travail en ligne, tout en essayant d'atteindre de manière significative la communauté mondiale et de faire progresser la coopération internationale au milieu d'une crise sanitaire mondiale, d'un racisme systémique, du changement climatique et d'un autoritarisme croissant. La commémoration du 75e anniversaire de l'ONU par un retour à sa charte fondatrice - un document axé sur la dignité inhérente de l'être humain - ne pourrait être plus cruciale.

La Charte des Nations Unies a été rédigée bien avant l'existence d'Internet. Toutefois, sa vision globale reste cohérente avec la nature universelle de l'internet, qui permet au mieux la création illimitée de sociétés de connaissance fondées sur les droits humains fondamentaux, tout en amplifiant la nécessité de réduire les risques, non seulement par des moyens souverains, mais aussi par la coopération internationale. Guidée par les principes de la Charte des Nations Unies, la Déclaration sur la commémoration du soixante-quinzième anniversaire des Nations Unies s'engage à juste titre à renforcer la coopération numérique dans le monde entier. Par cet engagement formel, les Nations Unies ont enfin pris en compte l'impact transformateur que les technologies numériques ont sur notre vie quotidienne, ouvrant la voie - ou mieux, comme l'a dit le secrétaire général de l'ONU, établissant une « feuille de route » - pour nous guider à travers les promesses et les dangers de l'ère numérique.

Alors que les dirigeants mondiaux ont reconnu la nécessité d'écouter « les peuples », comme le stipule le préambule de la Charte des Nations Unies, la société civile continue de rappeler à ces mêmes dirigeants d'écouter plus activement. Compte tenu de sa mission d'étendre et de défendre les droits fondamentaux de tous les individus, la société civile reste une force clé pour faire progresser la responsabilité de toutes les parties prenantes et garantir la transparence dans des processus multilatéraux souvent opaques.

Quels défis avez-vous rencontré dans vos interactions avec le système des Nations Unies et comment les avez-vous relevés ?

J'ai commencé à travailler dans mon rôle public en tant que défenseuse des intérêts de Access Now aux Nations Unies, quelques mois avant le confinement dû à la COVID-19 ici à New York. En ce sens, j'ai dû, dans mon nouveau rôle, relever les défis auxquels la société civile était confrontée à l'époque : comment faire en sorte que les acteurs de la société civile, dans toute leur diversité, participent de manière significative aux débats de l'ONU, alors que cette dernière déplace ses opérations au monde virtuel ? À l'époque, nous craignions que les mesures exceptionnelles utilisées pour lutter contre la pandémie soient utilisées pour restreindre l'accès de la société civile et ses possibilités de participer aux forums des Nations Unies. Nous nous sommes donc mobilisés. Plusieurs organisations de la société civile, dont CIVICUS, ont travaillé ensemble pour établir des principes et recommandations à l'intention des Nations Unies afin d'assurer l'inclusion de la société civile dans ses discussions pendant la pandémie et au-delà. Cela nous a aidé à travailler ensemble pour présenter une position unifiée sur l'importance de la participation des parties prenantes et pour rappeler aux Nations Unies de mettre en place des protections adéquates visant à garantir l'accessibilité des plateformes en ligne, ainsi que des garanties suffisantes pour protéger la sécurité des personnes impliquées virtuellement.

Qu'est-ce qui ne fonctionne pas actuellement et devrait changer, et comment la société civile travaille-t-elle pour apporter ce changement ?

L'année 2020 a été une année d'humble réflexion critique sur soi-même, tant au niveau individuel que collectif. Aujourd'hui plus que jamais, le monde se rend compte que le modèle centré sur l'État ne conduira pas à un avenir prometteur. Les problèmes auxquels est confrontée une partie du monde ont des conséquences pour le monde entier. Les décisions que nous prenons maintenant, notamment en ce qui concerne les technologies numériques, auront un impact sur les générations futures. Alors que le monde se remet des événements de 2020, nous avons besoin que les dirigeants mondiaux tirent les leçons de l'expérience acquise et continuent à s'engager dans cette réflexion critique. La résolution de problèmes mondiaux exige une action interdisciplinaire qui respecte et protège les détenteurs de droits issus de milieux divers et intersectoriels. Nous ne pouvons tout simplement pas continuer à fonctionner et à traiter ces questions de haut en bas. En effet, les menaces telles que la désinformation ont souvent leur origine au sommet.

Partout dans le monde, la société civile se mobilise en première ligne des campagnes mondiales qui cherchent à sensibiliser aux problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui et à leur impact sur les générations futures, tout en plaidant pour la responsabilisation dans les forums nationaux, régionaux et internationaux. De la condamnation des coupures d'Internet de #KeepItOn à la remise en question de la mise en œuvre des programmes d'identité numérique dans le monde de #WhyID, nous nous efforçons d'informer, de surveiller, de mesurer et de fournir des recommandations politiques qui respectent les droits, en fonction de nos diverses interactions avec les personnes les plus à risque.

Quelles sont, selon vous, les principales faiblesses du système multilatéral mondial actuel et quelles leçons peut-on tirer de la pandémie de COVID-19 ?

Le système multilatéral mondial doit cesser de fonctionner et de traiter les problèmes mondiaux de manière déconnectée. Cela nécessite non seulement un multilatéralisme mieux organisé en réseau - dans l'ensemble du système des Nations Unies, tant à New York qu'à Genève, et incluant les organisations régionales et les institutions financières, entre autres - mais aussi une approche plus interdisciplinaire des problèmes mondiaux. Par exemple, les recherches disponibles suggèrent que plus de 90 % des objectifs de développement durable sont liés aux droits de l'homme et au travail au niveau international. Pourquoi, alors, les acteurs internationaux continuent-ils à soulever ces objectifs uniquement en relation avec les débats sur le développement et non en relation avec les droits de l'homme ?

De nombreux enseignements peuvent être tirés de la pandémie pour promouvoir une coopération internationale plus inclusive. En 2020, les Nations Unies ont pris conscience des avantages de la connectivité Internet : atteindre des voix plus diverses dans le monde entier. Des personnes qui, en raison d'innombrables obstacles, sont généralement incapables d'accéder physiquement aux plateformes des Nations Unies basées à Genève et à New York ont désormais la possibilité de contribuer de manière significative aux débats des Nations Unies via Internet. Dans le même temps, cependant, l'opération en ligne a également conduit à la reconnaissance officielle par les Nations Unies des graves conséquences pour les quelque quatre milliards de personnes qui ne sont pas connectées à Internet. Ces personnes peuvent être victimes de discrimination de connectivité, se heurter à divers obstacles dus à la fracture numérique et à l'insuffisance des ressources en matière de culture numérique, ou rester hors ligne en raison de l'imposition de coupures sélectives de services Internet.

À l'avenir, l'ONU devrait continuer à donner accès à ses débats par le biais de plateformes virtuelles accessibles. Tout comme l'ONU est conçue pour faciliter les interactions entre les États, le monde aurait intérêt à ce que la société civile dispose d'espaces tout aussi sûrs et ouverts pour se connecter. Malheureusement, trop de communautés continuent d'être marginalisées et vulnérables. Les gens subissent souvent des représailles lorsqu'ils élèvent la voix et diffusent leurs histoires au-delà des frontières. Nous nous efforçons de créer ce genre de forum civil ouvert avec RightsCon - le principal sommet mondial sur les droits de l'homme à l'ère numérique - et d'autres événements similaires. En juillet 2020, RightsCon Online a réuni 7 681 participants de 157 pays du monde entier dans le cadre d'un sommet virtuel. Les organisateurs ont surmonté les obstacles liés au coût et à l'accès en lançant un Fonds pour la connectivité qui a fourni un soutien financier direct aux participants pour qu'ils puissent se connecter et participer en ligne. Ces réunions doivent être considérées comme faisant partie intégrante non seulement de la gouvernance de l'internet, mais aussi de la réalisation des trois piliers des Nations Unies - développement, droits de l'homme et paix et sécurité - à l'ère numérique. Lorsqu'elle est menée de manière inclusive et sécurisée, la participation en ligne offre la possibilité d'accroître le nombre et la diversité des participants sur la plateforme et supprime les obstacles liés aux déplacements et les contraintes de ressources.

Globalement, la communauté internationale doit tirer les leçons de l'année 2020. Nous devons travailler solidairement pour promouvoir une coopération internationale ouverte, inclusive et significative pour un avenir prospère pour tous.

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GUATEMALA : « Les manifestations reflètent à la fois l’organisation sociale et l’autonomie des citoyens »

Sandra MoraenCIVICUS parle des récentes manifestations au Guatemala avec l’activiste pour les droits des femmes et des personnes LGBTQI+ Sandra Morán Reyes. Avec une longue histoire d’expérience dans les mouvements sociaux, Sandra a été l’une des co-fondatrices du premier groupe de lesbiennes guatémaltèques et l’organisatrice de la première Marche des fiertés du Guatemala, qui s’est tenue en 1998 à Guatemala City. En 2015, elle a été élue députée nationale et est devenue la première députée et politicienne homosexuelle à être élue à une fonction d’élection populaire dans l'histoire de son pays, d’où elle a promu diverses initiatives en faveur des droits des femmes et des minorités sexuelles.

Dans quel contexte les manifestations de novembre 2020 ont-elles eu lieu, et comment ont-elles commencé ?

En janvier 2020, un nouveau gouvernement a été mis en place, et peu après, la pandémie nous a tous enfermés. Mais vers mai ou juin, certains de nos camarades ont recommencé à descendre dans la rue, en partie pour critiquer l’attitude du gouvernement face aux besoins de la population alors que les effets de la crise générée par la pandémie commençaient à se faire sentir. Soudain, des drapeaux blancs sont apparus, dans les rues, sur les portes des maisons, dans les mains des personnes et des familles qui marchaient dans les rues ou s’asseyaient sur les seuils des portes. Avec le drapeau blanc, les gens indiquaient qu’ils n’avaient pas assez à manger et des actions de solidarité se sont mises en place, comme les pots de solidarité, qui n’existaient pas auparavant ici au Guatemala. Il y a eu un grand mouvement de solidarité entre les gens. Alors que les organisations se consacraient à servir leurs membres, les citoyens ont fait des efforts importants pour apporter un soutien de personne à personne. Il est devenu courant pour les gens de sortir dans la rue pour donner un peu de ce qu’ils avaient à ceux qui en avaient le plus besoin. Cela a ensuite été répété à l’égard des personnes qui ont été touchées par les ouragans et qui ont tout perdu.

Au niveau de l'État, de nombreuses ressources ont été approuvées pour atténuer les effets de la pandémie, mais ces ressources n’ont pas atteint la population dont les besoins sont restés insatisfaits, de sorte que la question qui a commencé à être posée était « où est l’argent ? »

Depuis 2017, nous dénonçons ce que nous avons appelé le « pacte de corruption », qui liait des fonctionnaires, des hommes d’affaires et même des représentants de l’église, alliés pour la défense de leurs propres intérêts. En 2015, après six mois de manifestations de masse soutenues, le président et la vice-présidente se sont retrouvés en prison, mais les gouvernements qui leur ont succédé ont fini par réaffirmer le même système. Le gouvernement du président Jimmy Morales a unilatéralement mis fin à l’accord avec la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala, et le gouvernement actuel du président Alejandro Giammattei, dans la foulée du précédent, a davantage développé son contrôle de la justice, du Congrès et de toutes les institutions de l’État afin de maintenir la corruption comme forme de gouvernement.

Outre le manque d’attention portée aux conséquences de la pandémie et des ouragans Eta et Iota, qui ont frappé en octobre et novembre 2020, il y a eu des attaques contre des fonctionnaires du Bureau du procureur général qui continuent à lutter contre la corruption. Le mécontentement s’est accru jusqu’à ce qu’en novembre 2020, le Congrès a approuvé au petit matin le budget national pour 2021. Il s’agissait d’un budget très élevé - le plus élevé dans l’histoire du pays - avec des poches évidentes de corruption, notamment dans le domaine des contrats d’infrastructure, où se concentre l’essentiel de la corruption, mais sans aucune attention pour la santé et l'éducation dans le contexte de la pandémie. Le budget a même réduit le programme de nutrition, dans un pays qui connaît un énorme problème de malnutrition infantile. Ce fut la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Des personnes qui normalement n’ont pas tendance à protester - une chef professionnelle, un artiste, de nombreuses personnes connues dans différents domaines - ont commencé à écrire sur les réseaux sociaux et à s’exprimer contre cette décision. C’est ainsi qu’a été convoquée la première manifestation, et soudain, nous étions environ 25 000 personnes - en pleine pandémie.

À cette époque, toutes les restrictions pour les déplacements et les réunions avaient été levées, mais la pandémie se poursuivait et le risque de contagion était toujours présent. Personne n’avait prévu une manifestation aussi massive, et pourtant elle a eu lieu. Les manifestations ont d’abord été pacifiques, mais déjà lors de la deuxième, il y a eu de la violence et de la répression. Un petit groupe a mis le feu au bâtiment du Congrès, un événement qui est toujours sous enquête. C’est sur cette base que la répression a été justifiée : gaz lacrymogènes, passages à tabac, arrestations et détentions, ce qui ne s’était pas produit depuis longtemps. Lors d’une autre manifestation, un bus a été brûlé. De notre point de vue, les actes de violence ont été instigués pour justifier la nécessité d’un contrôle policier accru des manifestations et d’une éventuelle répression.

L’appel à la mobilisation a-t-il été lancé exclusivement par le biais des réseaux sociaux ? Qui s’est mobilisé ?

Il y a eu une série d’appels à travers les réseaux sociaux qui s’adressaient avant tout aux classes moyennes, mais aussi aux mouvements sociaux et aux Autorités Indigènes. Ces derniers ont joué un rôle de plus en plus important ces dernières années et, dans le contexte de cette crise, ils ont publié une déclaration dans laquelle ils proposent un conseil de gouvernement des quatre peuples qui composent le Guatemala - Maya, Xinka, Garifuna et Mestizo - pour faire la transition vers une assemblée constituante. Ils ont visité des territoires et travaillé pour former des alliances, et c’est la première fois qu’ils se dirigent vers le gouvernement national, car ils n’ont d’autorité que sur leurs territoires. Le rôle qu'ils ont joué est important car l’oligarchie a toujours eu peur du soulèvement indigène ; cette peur les émeut. Tout comme ils ont été émus par le fait qu’en 2019, la candidate à la présidence du Mouvement populaire de libération, un parti fondé par le Comité pour le développement paysan (CODECA), est arrivée en quatrième position. Une femme maya, une paysanne, peu scolarisée, est arrivée en quatrième position, et cela les a secoués.

Quatre acteurs ont été mobilisés : les peuples indigènes, les femmes, les jeunes et les communautés en résistance - des communautés locales, généralement dirigées par des femmes, qui résistent aux mégaprojets d’extraction sur leurs territoires. Lors des dernières manifestations, le résultat du processus d’unité du mouvement étudiant universitaire a été observé : à partir de 2015, les étudiants de l’Université San Carlos de Guatemala, l’université publique, ont défilé avec ceux des deux universités privées, Rafael Landívar, l’université de la classe moyenne, et l’Universidad del Valle, l’université de la classe plus riche. Le slogan avec lequel l’université publique défilait, « USAC, c’est le peuple » s’est donc transformé en « Le peuple, c’est nous » à partir de cette convergence. C’était un événement historique qui a représenté le retour de la jeunesse universitaire organisée aux luttes populaires.

Le rôle de la jeunesse est également évident dans le mouvement féministe, car il y a beaucoup de mouvements des jeunes féministes. En particulier, le collectif Mujeres en Movimienta se distingue comme une expression très importante des féministes universitaires. La diversité sexuelle a également été présente, et a été très active dans la dénonciation des féminicides et des meurtres de personnes LGBTQI+.

Ces groupes ont été rejoints par la classe moyenne appauvrie après le coup dur de la pandémie. Il y avait beaucoup de gens de classe moyenne dans les manifestations, beaucoup de professionnels. De nombreux citoyens qui n’appartenaient à aucune organisation ou collectif d’indigènes, d’étudiants ou de femmes sont sortis seuls, mus par le sentiment d’en avoir assez. Ainsi, les manifestations de novembre 2020 reflétaient à la fois l’organisation sociale et l’autonomie des citoyens.

Que demandaient les citoyens mobilisés ?

Malgré le fait que plusieurs secteurs se soient mobilisés et que de nombreuses demandes se soient accumulées, il y avait un ordre dans la pétition des protestations. Même si les différents secteurs avaient leurs propres exigences, tous ont accepté les grandes demandes. L’axe central était que le président oppose son veto au budget, car ce qui a déclenché la mobilisation, c’est l’impudence d’un Congrès qui a fait un budget qui n’était pas pour les citoyens du Guatemala mais pour eux-mêmes, pour alimenter la corruption. Les manifestations ont été un succès immédiat, puisque quelques jours après l’incendie du bâtiment du Congrès, celui-ci a fait marche arrière et a annulé le budget qu’il avait approuvé. Parallèlement au retrait du budget, la demande d’un budget répondant aux besoins de la population a été formulée, mais cette demande est toujours en suspens.

Après la répression des protestations, une autre revendication centrale a été la démission du ministre de l’Intérieur, qui n’a pas eu lieu ; le fonctionnaire reste en fonction. Il y a eu également une demande de démission du président, qui n’a pas eu lieu non plus.

Enfin, la demande d’une nouvelle constitution a été de nouveau soulevée, ce qui est à l’ordre du jour des mouvements sociaux depuis plusieurs années. En 2015, lors des grandes manifestations qui ont conduit à la démission du gouvernement entier, les mouvements sociaux ont évalué que la corruption n’était pas logée seulement dans des individus, mais que nous avions un système de corruption et que par conséquent un changement de système était nécessaire. Les organisations indigènes et paysannes ont élaboré une proposition de changement constitutionnel, basée sur leur demande de reconnaissance des peuples indigènes et de création d'un État plurinational qui leur donne l’autonomie et le pouvoir de décision.

D’autres groupes ont des propositions plus embryonnaires. J’ai été membre du Congrès jusqu’en janvier 2020, et lorsque j’étais encore au Congrès, j’ai travaillé avec des organisations de femmes en pensant que cette situation pouvait se produire et que nous devions nous y préparer. Nous avons lancé le « Mouvement des femmes avec du pouvoir constituant » afin de formuler une proposition de constitution nouvelle dans une perspective des femmes dans toute leur diversité.

Quels sont les principaux changements que vous proposez ?

Nous avons une constitution qui a été rédigée en 1985 et qui a un contenu important en matière de droits humains ; elle inclut la figure de l’Ombudsman, qui était une innovation à l’époque. Mais les droits humains y sont abordés dans une perspective individuelle ; les droits collectifs et les droits des peuples sont absents, mais aussi les droits des femmes et de la diversité sexuelle, et bien sûr les droits les plus avancés en matière constitutionnelle qui sont ceux de la nature. Notre proposition est une proposition politique pour l’émancipation des peuples, des femmes et de la diversité. Elle repose sur l’idée d'une économie de la vie, qui place la communauté au centre, et sur une économie féministe qui réorganise le travail et les soins.

Pensez-vous que les protestations vont continuer ?

Oui, les protestations vont continuer. Avec les célébrations de fin d’année, il y a eu une démobilisation, mais ces jours-ci, on a su que le CODECA va de nouveau descendre dans la rue. Le CODECA est une organisation qui travaille normalement seule, elle ne se coordonne pas avec d’autres mouvements sociaux, mais elle a une grande capacité de mobilisation. S’ils retournent dans les rues, ils ouvriront une nouvelle étape de manifestations.

En ce moment, le ministre des Finances prépare un nouveau budget qui, dans un mois, devra être à nouveau discuté au Congrès. Il reste à voir non seulement combien sera investi dans la santé, l’éducation et la réactivation économique, mais aussi ce qu’on considère comme la « réactivation économique ». Jusqu’à présent, l’accent a toujours été mis sur les investissements privés internationaux, ce qui ne fait que générer des espaces pour une plus grande exploitation et des mégaprojets. Il existe une loi visant à promouvoir l’agriculture familiale qu’il est impossible de faire adopter. La demande des populations rurales, paysannes et indigènes, va donc continuer à s’exprimer dans les rues.

Pour l’instant, il s’agit d'un appel sectoriel, et pas d’un appel général aux citoyens. Mais il n’en faut pas beaucoup pour relancer la protestation citoyenne, car après les manifestations de novembre, le président a fait une série de promesses qu’il n’a pas tenues. Le 14 janvier 2021, une année de gouvernement a été achevée et les niveaux de soutien que le gouvernement reçoit sont très faibles. Le Congrès a également peu de légitimité, étant donné le nombre de députés qui composent le « pacte de corruption », suffisant pour former une majorité ordinaire pour adopter des lois.

Cependant, les gens peuvent avoir peur de se mobiliser parce que nous avons un pic d’infections de COVID-19. Ainis, un autre obstacle à la continuité des mobilisations est l’absence d’un leadership unifié et le fait que la coordination soit limitée.

L’espace civique au Guatemala est classé « obstrué » par le CIVICUS Monitor.
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#BEIJING25 : « Plus de femmes dans la fonction publique signifie un meilleur gouvernement et une démocratie plus forte »

À l'occasion du 25e anniversaire du Programme d'Action de Beijing, CIVICUS s'entretient avec des activistes, des dirigeants et des experts de la société civile pour évaluer les progrès accomplis et les défis qui restent à surmonter. Adopté en 1995 lors de la quatrième Conférence mondiale des Nations Unies (ONU) sur les femmes, le Programme d'Action de Beijing poursuit les objectifs d'éliminer la violence contre les femmes, de garantir l'accès au planning familial et à la santé reproductive, d'éliminer les obstacles à la participation des femmes à la prise de décision et de fournir un emploi décent et un salaire égal pour un travail égal. Vingt-cinq ans plus tard, des progrès importants mais inégaux ont été faits, en grande partie grâce aux efforts incessants de la société civile, mais aucun pays n'a encore atteint l'égalité des genres.

CIVICUS s'entretient avec Pakou Hang, directrice des programmes pour Vote Run Lead (Vote Candidate Dirige), une organisation dédiée à la formation de femmes afin qu’elles puissent se présenter aux élections et les remporter, augmentant ainsi la représentation des femmes à tous les niveaux de gouvernement. Créée en 2014, elle a déjà touché plus de 36 000 femmes aux États-Unis, dont près de 60% sont des femmes noires et 20% proviennent de zones rurales. De nombreuses formées à Vote Run Lead siègent désormais dans des conseils municipaux, des conseils de comté, des chambres d'État, des cours suprêmes et au Congrès des États-Unis.

Pakou Hang

Un quart de siècle plus tard, dans quelle mesure la promesse contenue dans le Programme d’Action de Beijing s’est traduite par des changements concrets ?

Beaucoup de progrès ont été réalisés depuis 1995, mais il reste encore beaucoup à faire et nous sommes encore loin de l’égalité. En termes de représentation politique, il y a eu des progrès, mais cela a aussi été lent : globalement, au début de 2019, 24,3% des membres des parlements nationaux étaient des femmes, contre 11,3% seulement en 1995. Seuls trois pays dans le monde ont atteint ou dépassé la parité dans leurs chambres basses ou législatures monocamérales, mais beaucoup d'autres ont atteint ou dépassé le seuil de 30%. Jusqu'à l'année dernière, il y avait également 11 femmes chefs d'État et 12 chefs de gouvernement ; et les femmes occupaient près de 21% des postes ministériels, souvent dans les domaines les plus associés aux problématiques des femmes, tels que l'action sociale et les portefeuilles liés à la famille, à l'enfance, à la jeunesse, et aux personnes âgées et handicapées. Les résultats sont donc mitigés - beaucoup de progrès ont été accomplis, mais les progrès ont été lents et sont loin d'être suffisants.

Il y a également eu de grandes variations entre les régions et les pays, d'environ 16% de femmes parlementaires dans la région du Pacifique à plus de 40% dans les pays nordiques. La moyenne pour les Amériques est de 30%, mais les États-Unis sont en dessous de la moyenne. Le Congrès reste dominé de manière disproportionnée par les hommes. Bien que les femmes représentent plus de la moitié de la population, elles n'occupent que 24% des sièges. Le Congrès est également moins diversifié sur le plan racial que la population dans son ensemble, 78% de ses membres s'identifiant comme blancs, une proportion nettement supérieure au 60% de la population américaine composée de personnes blanches.

Selon le Centre pour les Femmes et la Politique Américaine (Center for American Women and Politics), la situation n'est pas très différente au niveau des états : 29,2% des sièges législatifs des états et 18% des postes des gouvernants sont occupés par des femmes. Il y a moins de données sur les pouvoirs exécutifs locaux et l'essentiel des informations disponibles se réfère aux plus grandes villes, dont 60% des maires sont des hommes blancs, alors que les hommes blancs ne représentent que 20% de la population de ces villes. Bien que davantage de femmes aient accédé à la fonction publique locale en 2018, les conseils municipaux et les commissions de comté ont continué à n'inclure qu'une seule femme ou pas de femmes.

D’autre part, malgré le nombre relativement restreint de femmes parlementaires, et en particulier de femmes noires, le Congrès actuel est le plus diversifié de l'histoire. Ainsi, le bassin de candidats pour des mandats législatifs en 2020 était également le plus diversifié de l’histoire. Bien entendu, ces candidats ont reçu de violentes attaques de la part des médias et de l'opposition politique. Mais je pense que nous devons changer notre perspective pour comprendre l'ampleur du changement qui s'est produit. J'ai certainement été déçue que nous nous retrouvions avec deux hommes blancs d’un certain âge à la tête des deux principales formules présidentielles, mais il en demeure que maintenant nous avons également une femme noire d'origine indienne comme vice-présidente élue, ce qui constitue sans doute un progrès.

Je me souviens que lorsque le triomphe de Joe Biden et Kamala Harris à l'élection présidentielle de 2020 a été annoncé, j'ai appelé ma nièce de neuf ans avec la nouvelle. Elle était extatique. Cela m'a rappelé qu'elle appartient à une nouvelle génération d'Américains née sous la présidence de Barack Hussein Obama. Quand elle grandira elle saura que Donald Trump a été président, mais elle saura également que Trump a été vaincu par une femme noire d'origine indienne. Pendant que nous parlions, ma nièce m'a dit : "Nous avons presque réussi, ma tante." Et j'ai pris conscience qu'elle avait raison : oui, nous y sommes presque.

Pourquoi est-il important d'atteindre la parité homme-femme dans la représentation politique ? S'agit-il uniquement des droits des femmes et de l'égalité des chances, ou aura-t-elle également des effets positifs sur les institutions démocratiques et les politiques publiques ?

L'une des principales raisons pour lesquelles nous avons besoin d'un plus grand nombre de femmes aux postes gouvernementaux est qu'elles ne gouvernent pas comme les hommes. Les femmes au gouvernement sont plus collaboratives, plus civiles, plus communicatives. Elles sont plus susceptibles de travailler avec des membres d'autres partis pour résoudre des problèmes. Elles obtiennent plus d'argent pour leurs localités, elles votent plus de lois et leurs projets sont davantage axés sur les populations les plus vulnérables telles que les enfants, les personnes âgées et les malades. Les femmes élargissent l'agenda politique, au-delà des questions qui concernent traditionnellement les femmes. Et cela produit de meilleures politiques pour tous, c'est-à-dire non seulement pour les femmes et les filles, mais aussi pour les hommes et les garçons. Enfin, dans la mesure où elles apportent un nouvel ensemble de perspectives et d'expériences de vie au processus d'élaboration des politiques, leur présence garantit que les perspectives des femmes ne soient pas négligées et que des questions telles que la violence sexiste ou les soins aux enfants ne soient pas ignorées. En bref, les femmes occupant des postes gouvernementaux ont tendance à être plus efficaces que les hommes. Et étant donnée la situation actuelle de stagnation politique et d'hyper-partisanerie, nous devons changer la façon de faire. Plus de femmes dans la fonction publique signifie un meilleur gouvernement et une démocratie plus forte.

De plus, la nécessité de femmes au pouvoir et en politique est devenue d’autant plus essentielle dans le contexte de la pandémie COVID-19. Lors du dernier cycle électoral, les bailleurs de fonds voulaient plus que jamais contribuer aux campagnes électorales des femmes candidates, étant donné que la pandémie les a sensibilisés non seulement aux nombreuses inégalités qui affectent notre société et le système de santé, mais aussi du travail remarquable que les femmes, et en particulier les femmes noires, entreprennent dans leurs communautés pour répondre aux besoins urgents, combler les lacunes des politiques inadéquates du gouvernement et résoudre les problèmes des communautés exclues qui ont été affectées de manière disproportionnée par la COVID-19 et la crise économique. Au cours de cette crise, les femmes ont joué un rôle essentiel en soutenant la connexion des communautés, en collectant et en distribuant de la nourriture et d'autres produits de base aux familles en difficulté, en trouvant des moyens de soutenir l'activité économique locale et en fournissant des services communautaires ad hoc, entre autres.

Les recherches sur la manière dont divers pays ont répondu à la pandémie suggèrent que les pays avec des femmes au pouvoir ont tendance à avoir moins de cas et moins de décès dus à la COVID-19. Il semble que les femmes au pouvoir ont adopté un style de leadership transformateur qui peut être plus approprié pour la gestion des crises. Ce type de leadership se concentre sur les relations humaines profondes, l'investissement dans l'équipe de travail et l'échange de connaissances, l'action exemplaire et la motivation des autres. Cela représente des qualités très utiles dans notre contexte actuel.

Pourquoi pensez-vous que la représentation politique des femmes aux États-Unis est encore si faible ?

Il existe de nombreuses raisons pour lesquelles nous n'avons pas de parité entre les sexes dans la représentation politique. Tout d'abord, il y a encore trop de raisons structurelles pour lesquelles les femmes ne se présentent pas et ne sont pas élues. Les femmes effectuent encore une quantité disproportionnée de travaux ménagers et d'éducation des enfants, et la couverture médiatique reste sexiste, se concentrant sur les apparences et les personnalités des femmes plutôt que sur leurs positions politiques. En outre, les personnes qui occupent les structures des partis et qui ont des connaissances politiques, des réseaux et de l’argent sont encore des hommes, et ce sont souvent eux qui déterminent qui est politiquement viable. Par exemple, un jeune homme qui a étudié le développement communautaire à Harvard est considéré comme plus viable qu'une femme d'âge moyen qui exerce de l'organisation communautaire depuis 20 ans.

Paradoxalement, les femmes candidates remportent les élections dans environ les mêmes proportions que leurs homologues masculins et, selon les sondages, les électeurs sont enthousiastes face à la possibilité d'élire des femmes. Mais la deuxième raison pour laquelle les femmes ne sont pas élues est tout simplement qu'elles ne se candidatent pas autant que les hommes, et évidemment, dès lors que vous ne concourez pas, vous ne pourrez pas gagner.

Pourquoi les femmes ne présentent-elles pas leurs candidatures à des fonctions publiques ? La raison peut-être la plus répandue est que les femmes doutent d'elles-mêmes. Elles ne sont pas considérées comme qualifiées. Elles ne voient pas d'autres femmes qui leur ressemblent ou qui pensent comme elles dans ces positions de pouvoir, et c'est donc un cercle vicieux. Et non seulement les femmes doutent d'elles-mêmes, mais les observateurs extérieurs aussi. De ce fait, si une position de pouvoir particulière n'a jamais été occupée par une femme, la question qui se pose encore de façon répétée dans les médias, sur un ton de doute, est : une femme pourrait-elle être élue ? C'est une question que l'on entend beaucoup dans le cadre des primaires présidentielles démocrates de 2020.

Il y a aussi le fait que certaines qualités considérées comme positives chez les hommes, comme l'assurance ou l'ambition, prennent une connotation négative lorsqu'elles sont appliquées aux femmes. Alors qu'il y a sans aucun doute eu des hommes en colère et vengeurs qui ont été élus président, les femmes qui sont perçues comme « en colère » ou « vengeuses » sont considérées comme désagréables et donc disqualifiées. Les femmes candidates sont soumises à des attentes beaucoup plus élevées, parfois par elles-mêmes, mais plus souvent par des autres, et par conséquent nous manquons de parité entre les sexes dans notre représentation politique.

Quand avez-vous réalisé que, contrairement aux hommes, les femmes avaient besoin d'une formation pour se présenter à des fonctions publiques ?

Bien que j'aie étudié les sciences politiques à l'université, je sentais que la politique américaine était sale et corrompue et je ne me suis jamais impliquée dans la politique électorale. Mais en 2001 ma cousine aînée, Mee Moua, a décidé de se porter candidate pour un siège au Sénat pour le district de East Saint Paul lors d'une élection spéciale. Le district oriental de Saint-Paul devenait rapidement un district où les minorités étaient majoritaires, mais tous ses élus, de l'état au comté et au niveau de la ville, étaient des hommes blancs conservateurs. Ma cousine était diplômée d'une université prestigieuse, avait exercé la profession d'avocate, avait été présidente de la Chambre de Commerce Hmong, et avait décidé de se présenter après avoir fait du bénévolat pendant des années dans de nombreuses campagnes politiques. Cependant, comme c'est souvent le cas pour les femmes candidates, on lui a dit qu'elle devait attendre son tour. Et bien, elle a décidé de ne pas le faire, et comme aucun acteur politique pertinent ne l'a aidée, elle a rassemblé nos 71 cousins germains pour devenir son armée de volontaires et m'a recrutée comme directrice de campagne, car j'étais la seule à avoir étudié les sciences politiques. Contre toute attente, sans expérience politique et au milieu de l'hiver du Minnesota, nous avons frappé aux portes, passé des appels téléphoniques, mobilisé les électeurs à l'aide des radios communautaires, amené les gens aux urnes, et gagné. Nous avons marqué l'histoire en élisant le premier législateur d'état Hmong de l'histoire américaine et de l'histoire des Hmong.

Rétrospectivement, je me rends compte que j'ai mené la campagne uniquement par instinct, alimentée par l'expérience de mon enfance d'aider mes parents non anglophones à se déplacer dans le monde extérieur. Et même si nous avons gagné, on aurait pu affronter un adversaire mieux organisé et perdu. Ce n'est que des années plus tard, après avoir suivi une formation politique au Camp Wellstone, que j'ai constaté que les femmes candidates avions besoin de quelque chose conçu spécialement pour nous, quelque chose qui nous interpellerait directement et nous préparerait aux vrais défis auxquels nous serions confrontées en tant que femmes candidates.

Quel type de formation propose Vote Run Lead et comment contribue-t-elle à briser les barrières qui empêchent les femmes d'accéder au pouvoir ?

Vote Run Lead est le programme de leadership des femmes le plus vaste et le plus diversifié aux États-Unis. Nous avons formé plus de 38 000 femmes pour se présenter à des fonctions publiques, y compris des femmes rurales, des femmes transgenre, des jeunes femmes et des femmes noires, autochtones et de couleur. Plus de 55% de nos diplômées qui ont participé à l'élection générale de 2020 ont gagné, et 71% de nos diplômées qui sont des femmes de couleur ont également été élues.

Les femmes que nous formons décident généralement de se présenter aux fonctions publiques parce qu'elles identifient quelque chose de négatif dans leurs communautés et veulent y remédier. Mais elles ne voient pas beaucoup de personnes comme elles dans des positions de pouvoir. Vote Run Lead propose plusieurs modules de formation qui apprennent aux femmes tout ce qu'elles doivent savoir sur la campagne électorale, qu'il s'agisse de prononcer un discours, de constituer une équipe de campagne ou de rédiger un message, de collecter des fonds ou de motiver les gens à voter. Mais ce qui distingue notre programme de formation, c'est que nous formons les femmes pour qu’elles se postulent telles qu'elles sont. Les femmes ont souvent besoin de soutien pour se considérer des candidates qualifiées, capables et dignes. Nous leur montrons qu'elles n'ont pas besoin de rechercher une autre promotion ou d'obtenir un autre titre puisque, en fait, leur histoire personnelle est leur plus grand atout. Notre programme de formation, Run As You Are, rappelle aux femmes qu'elles suffisent et qu'elles sont le genre de leaders que nous devons élire pour bâtir la démocratie juste que nous méritons.

Quel est le profil « typique » de la femme que vous aidez à postuler ? Soutenez-vous une femme qui souhaite concourir quelle que soit son orientation politique ?

Il n'y a pas de formée typique de Vote Run Lead. Nous sommes une organisation non partisane, nous formons donc des femmes des milieux les plus divers, de toutes les professions, de tous les partis politiques et quel que soit leur niveau de développement politique. Nos valeurs sont profondément liées à la promotion de femmes intersectionnelles et antiracistes engagées à construire une démocratie plus juste et équitable.

Compte tenu du phénomène généralisé de suppression des électeurs aux États-Unis, le programme vise-t-il également à motiver la participation électorale ?

Traditionnellement, Vote Run Lead n'utilise pas son propre programme pour motiver la participation électorale (GOTV, pour son acronyme en anglais) étant donné que la plupart de nos diplômées dirigent une élection ou travaillent sur une campagne. Mais en 2020, lorsque les niveaux déjà élevés de suppression des électeurs ont été alimentés par des campagnes de désinformation et des préoccupations en matière de sécurité sanitaire, Vote Run Lead a lancé un solide programme GOTV qui a mobilisé les femmes formées chez nous. Ce programme GOTV comprenait huit modules de formation spécifiques pour motiver la participation électorale, allant de la manière de répondre à l'apathie et au cynisme autour de l'élection, aux plateformes numériques et aux outils de communication à utiliser pour promouvoir la participation. Nous avons également contacté plus de 200 bénévoles, eu 3 000 conversations, effectué 30 000 appels téléphoniques et envoyé plus de 33 000 messages texte pour que nos diplômés et leurs réseaux votent.

Avant l'été, nous avons également lancé une série intitulée « Votre armoire de cuisine », avec laquelle nous formons les femmes à la collecte de fonds, au contact direct avec les électeurs et même au lancement d'un plan numérique tout en maintenant une distanciation sociale. Ces guides et webinaires sont disponibles sur notre site Web et sur notre chaîne YouTube et offrent des conseils en temps réel et des informations factuelles.

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ÉTATS-UNIS : « L'élection de 2020 est un mandat politique et moral contre le fascisme »

CIVICUS discute de la suppression d’électeurs et de ses implications pour la démocratie aux États-Unis avec Yael Bromberg, conseillère principale dans le domaine du droit de vote à la Fondation Andrew Goodman, une organisation qui travaille pour rendre la voix des jeunes - l'un des groupes d'électeurs les plus sous-représentés aux États-Unis – une force puissante pour la démocratie. La Fondation a été créée en 1966 pour perpétuer l'esprit et la mission d'Andy Goodman, qui en 1964 a rejoint Freedom Summer, un projet pour inscrire au vote les Afro-américains afin de démanteler la ségrégation et l'oppression, et a été assassiné par le Ku Klux Klan lors de son premier jour au Mississippi. La Fondation soutient le développement du leadership des jeunes, l'accessibilité au vote et des initiatives de justice sociale dans près d'une centaine d'établissements d'enseignement supérieur à travers le pays.

Yael Bromberg

Pour un observateur extérieur, il est déroutant qu'un pays qui se présente comme le paradigme de la démocratie érige des barrières qui limitent le droit de vote de millions de ses citoyens. Pouvez-vous nous parler un peu plus sur le phénomène de suppression des électeurs aux États-Unis ?

Il est vrai que les États-Unis se sont présentés comme un modèle de démocratie. En tant que citoyenne immigrée naturalisée dont les grands-parents ont survécu à l'Holocauste et aux goulags soviétiques, j'apprécie le caractère unique de certaines des libertés dont bénéficie ce pays. Par exemple, alors même que notre système judiciaire est actuellement gravement menacé par la politisation et la polarisation des juges, il a généralement résisté au type de corruption enraciné dans d'autres pays. Bien que notre système juridique soit sous tension et qu'il existe certaines pratiques bien ancrées, telles que l'impunité policière extrême, qui doivent être corrigées, notre système législatif peut, s'il le souhaite, combler les lacunes du système judiciaire. Même si l'injection de grosses sommes d'argent, y compris de l'argent provenant de sources obscures, a étouffé notre politique, les plus sérieux défenseurs de la démocratie, qui ont résisté à bien pire, nous apprennent que la démocratie est un chemin long et persistant plus qu'une destination. Certes, dans ce pays, nous avons des problèmes systémiques qui nécessitent une réforme profonde, et les vies de personnes en chair et en os sont sous péril à cause des dysfonctionnements de la tyrannie d'une minorité. Mais nous avons aussi les principes fondateurs des Etats-Unis - la liberté et l'égalité - et la capacité d’atteindre notre idéal.

A l’époque fondatrice de cette nation, seuls les hommes blancs qui possédaient des biens avaient le droit de vote. Grâce au processus de ratification constitutionnelle, l'esclavage a été aboli et le droit de vote a été accordé aux hommes libres. Des lois injustes ont persisté, tels que les tests d'alphabétisation et les taxes électorales, utilisés pour empêcher les minorités raciales de voter. Cela a été combiné avec d'autres lois de l'ère Jim Crow qui offraient des raisons arbitraires pour emprisonner les esclaves libérés et les forcer à retourner dans les camps de travail, les privant du droit de vote une fois libres. La résistance populaire s'est accrue au fur et à mesure que la violence physique et politique du système de ségrégation devenait apparente dans les années 1960, entraînant des lois plus fortes et de nouveaux amendements constitutionnels.

Aujourd'hui, la suppression d’électeurs équivaut à la situation du renard gardant le poulailler. Ceux qui ont le privilège de définir les lois déterminent l’inclusion des uns et l’exclusion des autres. Par exemple, des lois strictes d'identification des électeurs qui vont au-delà de l'exigence d'une preuve d'identité standard se sont répandues partout dans le pays après l'élection d'Obama à la présidence. L'Alabama a établi des règles strictes d'identification des électeurs et a par la suite fermé les bureaux de délivrance des permis de conduire, où de telles identifications pouvaient être obtenues, dans les grandes zones rurales de l'état où réside la population noire. Les politiciens dessinent les limites de leurs districts pour assurer l'avenir de leur propre parti et leurs opportunités personnelles futures d’accès au poste. Il n'y a pas de bureaux de vote sur les campus universitaires, où les jeunes sont concentrés. Même pendant une pandémie mondiale, voter par correspondance n'est toujours pas un droit universel. Alors qu'un état, le New Jersey, établit au moins dix bureaux de vote par ville pour recueillir les bulletins de vote envoyés par la poste, un autre, le Texas, a fait recours aux tribunaux afin d’en limiter la quantité à un par comté, et a obtenu gain de cause. Ainsi, lorsque ces lois sont portées devant les tribunaux, ceux-ci ne se prononcent pas toujours en faveur des électeurs, ce qui est d’autant plus grave.

La saison électorale de 2020 a été particulièrement surprenante. La magistrature fédérale semble obsédée par l'idée que les modifications de dernière minute des règles électorales conduisent à la suppression des électeurs, et ce même lorsqu'il s'agit de lois qui élargissent l'accès au vote. Cela défie la logique. Si une loi y limite l'accès, c'est compréhensible. Mais si une loi élargit simplement l'accès, le préjudice porté aux électeurs est difficilement identifiable.

La question qui découle naturellement de notre paradigme est la suivante : si l'Amérique est vraiment un exemple de démocratie, alors pourquoi avons-nous peur d'embrasser les trois premiers mots de notre Constitution : « Nous, le peuple » ?

Considérez-vous que la suppression des électeurs constitue une problématique cruciale dans le contexte des élections présidentielles de 2020 ?

Absolument. L'élection présidentielle de 2020 engendre au moins cinq conclusions importantes : 1) Les gouvernements étatiques peuvent facilement élargir l'accès aux urnes en toute sécurité, notamment en prolongeant les périodes de vote anticipé et les possibilités de voter par correspondance; 2) Les électeurs de tous les partis profitent de ces mécanismes et en bénéficient, comme en témoigne le taux de participation électorale de cette année; 3) L'expansion et la modernisation électorales ne conduisent pas à la fraude électorale; 4) Cette année, les électeurs ont été motivés à voter malgré les obstacles discriminatoires et arbitraires qui se dressaient sur leur chemin; 5) Le mythe de la fraude électorale, plus que la preuve réelle et systémique de fraude, est apparu comme une menace importante à la fois pour protéger l'accès aux urnes et pour maintenir la confiance du public dans notre système électoral.

En 2013, la Cour Suprême a supprimé une disposition clé de la loi de 1965 sur les droits de vote. Ce garde-fou exigeait que les états présentant une trajectoire historique de suppression des électeurs obtiennent une approbation avant de modifier leurs lois électorales. Une fois la sauvegarde supprimée, les portes vers la suppression d’électeurs se sont ouvertes. Le nombre de bureaux de vote a été réduit : 1 700 bureaux de vote ont été fermés entre 2012 et 2018, dont 1 100 entre les élections de mi-mandat de 2014 et 2018. Des lois strictes d'identification des électeurs ont été adoptées, ce qui rend difficile l'accès au vote pour les pauvres, les personnes de couleur et les jeunes. D'autres mesures, telles que la purge des listes électorales des états et la re-délimitation des circonscriptions électorales, ont encore dilué le pouvoir du vote. Il est important de garder à l'esprit que tout cela se fait au détriment des contribuables, qui paient la facture d'un système judiciaire engorgé par des dossiers accumulés et des frais de justice du parti au pouvoir ; et aux dépens des électeurs, qui sont contraints d'accepter les résultats d'un système électoral truqué, bien que dans le futur une législation qui supprime les électeurs puisse être abrogée.

Le chant mensonger de la fraude électorale a provoqué une régression des droits dans tous les domaines. Il n'y a aucune raison pour que, en particulier en pleine pandémie, l'accès au vote par correspondance ne soit pas universel. Cependant, huit états n'autorisaient que les électeurs de plus d'un certain âge à voter par correspondance, mais pas les plus jeunes. La pandémie ne discrimine pas et notre système électoral ne devrait pas le faire non plus. De même, le service postal des États-Unis s'est soudainement politisé car il devenait de plus en plus évident que les gens voteraient par la poste en nombre sans précédent. Les discussions sur sa privatisation ont repris et des ordres de démantèlement de machines coûteuses de tri du courrier ont été donnés ayant pour seul objectif de supprimer des votes. Après l'élection, la campagne électorale de Trump a beaucoup nuit dans sa tentative de délégitimer les résultats, malgré le fait qu'aucune preuve de fraude électorale n'ait été trouvée dans les plus de 50 poursuites qui ont contesté le résultat des élections. Or il a rendu un mauvais service au pays, car il a convaincu une proportion substantielle de la base de l'un des grands partis politiques de remettre en question le résultat d'une élection que l'Agence pour les Infrastructures et la Cybersécurité avait déclarée « la plus sûre dans l’histoire des États-Unis ».

Pendant que tout cela se déroulait, la pandémie a également entraîné une extension de l'accès dans des domaines essentiels. Même certains états dirigés par les républicains ont mené l'élargissement de la période de vote anticipé et l'accès aux systèmes de vote par correspondance. Nous devons saisir cela comme une opportunité d'apprentissage pour conduire une modernisation électorale sensée, de sorte qu'il ne s'agisse pas d'un événement ponctuel associé à la pandémie. Le COVID-19 a normalisé la modernisation électorale, qui est passée d'une question marginale du progressisme à une question inscrite à l'ordre du jour partagé, accroissant le domaine d’action et le pouvoir des électeurs de tous les horizons politiques. De plus, si les poursuites sans fin et sans fondement intentées par la campagne de Trump peuvent imprégner un certain segment des électeurs, on se demande si elles finiront par convaincre le pouvoir judiciaire qu'il n'y a pas de fraude électorale généralisée. Ceci est important car de nouvelles lois étatiques de suppression des électeurs seront sans doute introduites à la suite de ces élections, comme après l'élection d'Obama en 2008, et celles-ci seront certainement contestées devant les tribunaux. Peut-être que cette fois-ci le pouvoir judiciaire répondra différemment à ces défis, à la lumière de l'examen du processus électoral de 2020.

Aussi persistants que soient les efforts de suppression des électeurs, la réponse lors de ce cycle a été de submerger le système dans l’accroissement de participation électorale. Comme prévu, la participation électorale a atteint des niveaux sans précédent. Les premières estimations indiquent que la participation des jeunes à ce cycle était encore plus élevée qu'en 1971, quand l'âge de voter a été abaissée à 18 ans et que l'inscription des électeurs potentiels a été soudainement élargie. Nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre le niveau d’apathie électorale que nous avons connu dans le passé. En 2016, il y a eu des victoires de marge très faibles dans trois états clés : le Michigan, de 0,2%, la Pennsylvanie, de 0,7% et le Wisconsin, de 0,8%. La suppression d’électeurs peut très certainement faire la différence dans les affrontements avec des marges aussi étroites. Cependant, il ne faut pas oublier le pouvoir de vote : environ 43% des personnes habiles à voter n'ont pas voté en 2016. Les estimations les plus récentes indiquent qu'environ 34% des personnes qui peuvent voter, soit environ un sur trois, n'ont pas voté en 2020. Comment maintenir ce nouveau taux de participation record, voire l'améliorer, alors que l'option du fascisme n'est plus en jeu dans les urnes ?

Pouvez-vous nous parler du travail de la Fondation Andrew Goodman dans l'intersection entre deux grands enjeux : le droit de vote et le racisme systémique ?

La mission de la Fondation Andrew Goodman est de transformer les voix et les votes des jeunes en une force puissante pour la démocratie. Notre programme Vote Everywhere est un mouvement national non partisan dirigé par des jeunes pour l'engagement civique et la justice sociale, présent sur des campus partout dans le pays. Le programme offre une formation, des ressources et un accès à un réseau de pairs. Nos ambassadeurs Andrew Goodman enregistrent les jeunes électeurs, éliminent les obstacles au vote et abordent d'importantes questions de justice sociale. Nous sommes présents dans près de 100 campus à travers le pays et avons une présence sur un large éventail de campus, y compris des institutions visant principalement des personnes noires, comme les collèges et universités historiquement afro-américains.

Ce qui est puissant dans l'organisation et le vote des jeunes, c'est que cela transcende tous les clivages : sexe, race, origine nationale et même appartenance à un parti. Cette situation est née dans l'histoire de l'expansion du vote des jeunes en 1971, lorsque le 26e amendement à la Constitution a été ratifié, abaissant l'âge de vote à 18 ans et interdisant la discrimination fondée sur l'âge dans l'accès au droit de vote. Il s'agit de l'amendement le plus rapidement ratifié de l'histoire américaine, en grande partie parce qu'il a reçu un soutien quasi unanime à travers les divisions partisanes. Il a été reconnu que les jeunes électeurs aident à maintenir la boussole morale du pays, comme l'a déclaré le président de l'époque, Richard Nixon, lors de la cérémonie de signature de l'amendement.

L'héritage d'Andrew Goodman est directement lié aux luttes de solidarité entre les communautés pour le bien de l'ensemble. Tout au long des années 1960, des étudiants noirs du sud se sont courageusement assis face aux comptoirs de salles appartenant aux Blancs lors d'un acte politique de désobéissance dans le but de protester pour atteindre l'intégration et l'égalité. En mai 1964, de jeunes Américains de tout le pays se sont rendus dans le sud à l’occasion du Freedom Summer pour inscrire des électeurs noirs et abolir le système de ségrégation de Jim Crow. Trois jeunes activistes des droits civiques ont été tués par le Ku Klux Klan avec le soutien du bureau du shérif du comté : Andy Goodman et Mickey Schwerner, deux hommes juifs de New York, ayant tout juste 20 et 24 ans, et James Chaney, un homme noir du Mississippi, de seulement 21 ans. Leurs histoires ont touché une corde sensible qui a contribué à galvaniser le soutien à l'adoption de la loi sur les droits civils de 1964 et de la loi sur les droits de vote de 1965. C'est une histoire sur le pouvoir de jeunes visionnaires qui luttent pour leur avenir, sur la solidarité et le pouvoir qui peuvent être construits à partir de la confluence et du travail conjoint d'Américains d'origines différentes.

Les jeunes activistes ont dirigé divers mouvements de justice sociale des années 60, tout comme ils le font encore aujourd'hui. Lorsque ce pays a répondu en adoptant des réformes critiques, les jeunes ont utilisé leur propre droit de vote lorsqu'ils ont été envoyés à la mort au début de la guerre interminable du Vietnam. Aujourd'hui, les jeunes mènent l'appel pour la justice climatique, le contrôle des armes à feu, la dignité humaine pour nos communautés noires et immigrées et l'accès à l'enseignement supérieur. Ce sont eux qui ont le plus à gagner ou à perdre aux élections, car ce sont eux qui hériteront l’avenir. Ils reconnaissent, en particulier à la lumière des changements démographiques que le pays a connus, que la question du droit de vote des jeunes est une question de justice raciale. Dans la mesure où nous pouvons voir le vote des jeunes comme un facteur unificateur, puisque tous les électeurs ont autrefois été jeunes, nous espérons insuffler un peu de bon sens dans un système controversé et polarisé.

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#BEIJING25 : « Tous les efforts en faveur de l'égalité des genres doivent être fondés sur l'intersectionnalité et l’émancipation »

À l'occasion du 25e anniversaire du Programme d'Action de Beijing, CIVICUS s'entretient avec des activistes, des dirigeants et des experts de la société civile pour évaluer les progrès accomplis et les défis qui restent à surmonter. Adopté en 1995 lors de la quatrième Conférence mondiale des Nations Unies (ONU) sur les femmes, le Programme d'Action de Beijing poursuit les objectifs d'éliminer la violence contre les femmes, de garantir l'accès au planning familial et à la santé reproductive, d'éliminer les obstacles à la participation des femmes à la prise de décision et de fournir un emploi décent et un salaire égal pour un travail égal. Vingt-cinq ans plus tard, des progrès importants mais inégaux ont été faits, en grande partie grâce aux efforts incessants de la société civile, mais aucun pays n'a encore atteint l'égalité des genres.

CIVICUS s'entretient avec Lyric Thompson, directrice des politiques et du plaidoyer au Centre international de recherche sur les femmes (ICRW), un institut de recherche mondial avec des bureaux situés aux États-Unis, en Inde, au Kenya et en Ouganda. La recherche de l'ICRW cherche à identifier les contributions des femmes, ainsi que les obstacles qui les empêchent de participer pleinement à l'économie et à la société, traduisant leurs conclusions en une stratégie d'action qui honore les droits humains des femmes, garantit l'égalité des genres et crée les conditions pour que toutes les femmes puissent s’épanouir.

LyricThompson

Dans quelle mesure la promesse contenue dans le Programme d’action de Beijing s’est-elle traduite par des améliorations concrètes ?

La Déclaration de Beijing a marqué un grand pas historique vers l'égalité des genres, car elle a positionné les droits des femmes en tant que droits humains et renforcé le rôle de la société civile en tant qu'acteur clé. Elle a également contribué à mettre en évidence les réalités des femmes et des filles du monde entier.

Des progrès tangibles ont été réalisés dans les domaines de l’éducation, de la santé maternelle et, de plus en plus, de l’abrogation des lois discriminatoires. Mais les progrès ont été lents et irréguliers, et il y a eu des revers importants. Cela se voit clairement aux États-Unis, qui ont adopté une position générale anti-avortement qui a eu un impact mondial en raison de sa règle du bâillon mondial. Cette règle interdit aux organisations de la société civile (OSC) étrangères qui reçoivent des fonds des États-Unis pour fournir des services de santé de fournir des services d'avortement légal ou même de faire des références envers d’autres services d’avortement, et leur interdit de plaider en faveur d'une réforme de la loi sur l'avortement, même si cela est fait avec les fonds propres des OSC, et non pas des États-Unis. Cette politique est en place depuis les années 1980, mais elle a été renforcée à maintes reprises et ne permet actuellement l'accès à l'avortement que dans des cas extrêmes : viol, inceste ou lorsque la vie d'une femme est en danger.

Comme si cela ne suffisait pas, un certain nombre de défis nouveaux et dynamiques, de l'aggravation de la fracture numérique et de la crise climatique à la pandémie en cours, ont également un impact genré. Par conséquent, les promesses non tenues abondent, notamment en ce qui concerne l'accès à la santé, les droits sexuels et reproductifs et la prévalence de la violence basée sur le genre (VBG).

Le manque de mise en œuvre des politiques et des lois, ainsi que le manque de ressources pour financer le mouvement des droits des femmes, rendent compte actuellement de la stagnation des efforts en faveur de l'égalité des genres. Mais même si toutes les lois étaient appliquées et toutes les politiques étaient mises en œuvre, il n'en demeure pas moins que la plupart des progrès réalisés jusqu'à présent ont été partiels. Bien qu’ils aient été importants et aient fait des progrès significatifs, ils se heurtent également à des limites, car peu d’efforts ont été consacrés à la lutte contre la nature multidimensionnelle et intersectionnelle des formes de discrimination qui affectent les femmes. Pour l'avenir, tous les efforts en faveur de l'égalité des genres et du changement social doivent être fondés sur une compréhension de l'intersectionnalité, de la transformation et de l’émancipation.

La coordination et la collaboration entre des partenaires et des secteurs, y compris les gouvernements, la société civile et le secteur privé, seront également essentielles pour parvenir à un changement transformateur. Il sera également crucial de centrer la prise de décision sur les besoins et les priorités du mouvement des droits des femmes, des leaders féministes, des organisations de base et des jeunes femmes, telles qu'elles les perçoivent elles-mêmes.

Quels sont les principaux domaines d'action sur lesquels il faut mettre l'accent pour que l'objectif de développement durable (ODD) 5 sur l'égalité des genre et l’émancipation des femmes soit atteint d'ici 2030 ?

En nous appuyant sur les priorités énoncées par ONU Femmes, on pense que deux domaines d'action clés sont l'établissement d'un cadre de responsabilisation solide pour les ODD et l'intégration et la priorisation du genre dans tous les ODD, et pas seulement l’ODD 5, étant donné que l'inégalité des genres est un obstacle fondamental à la réalisation de tout objectif de développement mondial. Et en plus d'inclure un objectif spécifique pour atteindre l'égalité des genres, les ODD reconnaissent cette égalité comme un moteur pour obtenir des résultats dans d'autres domaines, notamment la santé, l'éducation et le développement économique.

Étant donné que la mise en œuvre des ODD est principalement dirigée par les États membres, le Secrétaire général des Nations Unies (SGNU) devrait prioriser la participation de la société civile, en mettant un accent particulier sur les organisations féministes, de défense des droits des femmes et de base qui stimulent le changement aux niveaux local et régional.

 

Comment la pandémie de la COVID-19 a-t-elle affecté les femmes et comment les organisations de défense des droits des femmes ont-elles réagi ?

La pandémie, comme d’autres crises et bouleversements sociaux tout au long de l’histoire, aggrave à tous les niveaux et dans tous les domaines les inégalités contre lesquelles le mouvement pour l’égalité des genres lutte depuis des décennies. Les femmes sont aux premières lignes de la lutte contre la pandémie ; en effet, environ 70% des travailleurs de la santé et des services sociaux dans le monde sont des femmes. Au même temps, l'accès des femmes aux services de santé non liés à la COVID-19 est susceptible de décliner ; si les impacts de la COVID-19 ressemblent à ceux de l'épidémie d'Ebola de 2014-2015, nous pourrions voir des réductions des naissances à l'hôpital, des visites de soins prénatals et du planning familial. Dans le cadre de la pandémie, les femmes supportent également des fardeaux supplémentaires liés aux tâches ménagères et à la garde et à l'éducation des enfants, ce qui peut avoir des répercussions négatives sur le marché du travail, où l'on pourrait voir des revers dans les progrès réalisés à travers les décennies. De même, les confinements imposés pour répondre au COVID-19 ont entraîné un risque accru de VBG.

La société civile a travaillé sur ces questions à tous les niveaux, du local au mondial, pour répondre aux impacts négatifs de la pandémie sur les femmes. De nombreuses organisations de défense des droits des femmes ont saisi la pandémie comme une occasion de renforcer les liens de solidarité et de promouvoir le leadership des femmes dans les plans et politiques de relance. Par exemple, plus de 1 600 personnes et OSC de pays du sud et des communautés mal desservies du nord ont signé une déclaration exigeant une réponse féministe au COVID-19. La proposition identifie une série de politiques globales dans neuf domaines clés : sécurité alimentaire, santé, éducation, inégalités sociales, eau et assainissement, VBG, accès à l'information et abus de pouvoir.

Au niveau régional, des mouvements allant dans le même sens peuvent être observés. En Afrique, par exemple, les OSC et les personnalités féministes ont envoyé une lettre ouverte à l'Union africaine pour exiger une reprise économique féministe coordonnée post-COVID-19. La société civile a également formé des coalitions nationales pour exiger des approches similaires dans chaque pays. Aux États-Unis, une Coalition pour une politique étrangère féministe a été formée pour promouvoir une politique étrangère qui promeut l'égalité des genres, les droits humains, la paix et l'intégrité environnementale. ICRW est membre du Comité directeur de la Coalition et, à ce titre, a contribué à cette innovation politique qui vise à introduire une approche transformatrice avec une perspective de droits dans la politique étrangère de notre pays, qui n'inclut pas les femmes comme un agrégat ex post, mais en intégrant le genre dans chaque politique et chaque initiative. Il existe des précédents pour l'adoption de cette approche dans plusieurs pays, dont la Suède en 2014, le Canada en 2017, la France et le Luxembourg en 2019 et le Mexique au début de 2020. Nous considérons qu’il est temps que les États-Unis la mettent également en œuvre.

Afin de souligner à quel point cette politique est innovatrice il suffit de remarquer que depuis plusieurs décennies, les gouvernements ont traité l'inégalité de genre comme distincte et déconnectée de questions « dures » et importantes, telles que le commerce ou la sécurité nationale ; les questions de genre étaient considérées comme faisant partie de la diplomatie « douce ». Ce n'est qu'au milieu des années 1990 que l'ONU a publié une déclaration établissant officiellement l'égalité de genre comme une priorité mondiale et élargissant la perspective afin de la traiter comme faisant partie de systèmes inégaux plus larges, et la suite est Histoire. Une politique étrangère féministe n'est que la dernière version de cette approche évolutive, basée sur un nombre croissant de recherches académiques suggérant qu'une participation économique, politique et sociale accrue des femmes peut aboutir à un monde plus riche et plus pacifique, en établissant un lien direct entre l'égalité de genre et la sécurité nationale.

Pourriez-vous nous parler de la Campagne pour une ONU féministe, dont l'ICRW fait partie ?

On pense qu’un coup de pouce mondial est nécessaire : les gouvernements doivent prendre des engagements internationaux plus forts pour promouvoir l’égalité de genre. Cela signifie adopter une approche féministe dans l'élaboration des politiques, s'assurer que ce programme est financé de manière adéquate et créer des mécanismes de responsabilisation.

La Campagne pour une ONU féministe, lancée en 2016, est un effort pour créer une proposition collective afin d’apporter un changement réel et significatif dans les droits des femmes et l'égalité de genre aux Nations Unies - dans toutes ses politiques et programmes - et évaluer chaque année les progrès dans cette optique. La campagne rassemble des penseuses et activistes féministes de premier plan de la société civile, de la philanthropie et du monde universitaire, ainsi que d'anciens responsables de l'ONU autour d'un programme commun. Cet agenda requiert non seulement du leadership visible et proactif du SGNU, mais aussi une réforme de l'ensemble du système pour surmonter les obstacles internes de l'organisation.

Début 2017, la campagne a élaboré un « bulletin scolaire » en réponse aux déclarations du SGNU, António Guterres, lors de sa prise de fonction, dans lesquelles il s'est identifié comme féministe. Ce bulletin évalue la performance du SGNU dans six domaines :

  • Élaboration et mise en œuvre d'un programme féministe pendant le mandat du SGNU;
  • Mise en œuvre et responsabilité solides pour les ODD, liées aux instruments et forums sur les droits des femmes;
  • Financement transparent et responsable pour l'égalité de genre;
  • Le leadership des femmes au sein du système des Nations Unies et la protection des droits des femmes en son sein;
  • Institutions et forums des droits des femmes plus forts et plus féministes au sein des Nations Unies;
  • Une plus grande liberté d'information dans le système des Nations Unies.

Pour évaluer les progrès et préparer des bulletins, la Campagne mène des entretiens avec des experts de l'ONU et des acteurs de la société civile, administre une enquête mondiale de la société civile et analyse des discours clés, des publications sur les réseaux sociaux, des rendez-vous, des voyages et d'autres initiatives. Les bulletins ont été publiés chaque année pendant ce mandat du SGNU et la campagne prépare actuellement sa quatrième édition.

Le troisième bulletin publié par la Campagne a attribué au Secrétaire général une note médiocre. Pouvez-vous nous en dire plus sur les résultats et leurs implications ?

Les réstultats du troisième bulletin ne sont pas aussi solides que nous le souhaiterions. Alors que le SGNU Guterres a bien performé dans quelques domaines - comme le plaidoyer pour la parité, par exemple, qui est devenu son thème privilégié - les progrès ont été moins prononcés dans d'autres domaines, tels que l’augmentation du financement des droits des femmes ou de la liberté d'information au sein du système.

Selon le bulletin, les messages publics de Guterres sur les droits des femmes et l'égalité des genres ont en fait augmenté en 2019 : ses discours sur l'égalité des genres ont triplé et il a continué d'afficher des références « féministes ».

Les progrès dans le sens de la parité entre les sexes au sein de l'ONU se sont poursuivis à un rythme ininterrompu, même si les réactions négatives à son encontre ont également augmenté. Les progrès ont été bloqués par l'inertie bureaucratique, les fonds limités et l'opposition interne.

Il y a cinq domaines spécifiques dans lesquels nous aimerions voir plus de progrès. Premièrement, dans la prioriisation de l'implication de la société civile et du féminisme dans tous les processus mondiaux et dans les processus des Nations Unies. Deuxièmement, dans la favorisation d’une plus grande transparence dans les activités et les engagements financiers de l'ONU. Troisièmement, sur la politique de tolérance zéro pour le harcèlement sexuel dans tout le système des Nations Unies et la fin de l'exploitation et des abus sexuels dans tous les domaines, y compris les opérations de maintien de la paix des Nations Unies. Quatrièmement, la pleine mise en œuvre de l'ODD 5, c'est-à-dire la mise en œuvre de toutes ses composantes - y compris celles que les États membres sont les plus susceptibles de remettre en question, comme la santé et les droits sexuels et reproductifs - et l'intégration du genre dans tous les ODD. Et cinquièmement, dans l’établissement d’une plus grande responsabilité sur les questions liées à l'égalité de genre, au leadership intergénérationnel, à la solidarité, à la collaboration et à l'intersectionnalité, au financement de programmes, mouvements et initiatives sur les droits des femmes, au changement des relations de pouvoir et à la plus grande inclusivité et l’élargissement de la prise de décisions.

Entrez en contact avec le Centre international de recherche sur les femmes via son site Web ou sa page Facebook, et suivez @ICRW et @lyricthompson sur Twitter. 

 

RUSSIE : « L'activisme des droits humains devrait s'intensifier en réaction à la répression »

CIVICUS s'entretient avec Leonid Drabkin, l'un des coordinateurs d'OVD-Info, une organisation indépendante de défense des droits humains de la société civile (OSC) qui documente et assiste les victimes de persécutions politiques en Russie. Par le biais de sa hotline et d'autres sources, OVD-Info recueille des informations sur les arrestations de manifestants et autres cas de persécution politique, publie des informations et coordonne l'assistance juridique aux détenus.

Leonid Drabkin

Pouvez-vous nous parler du travail de OVD-Info ?

Nous travaillons principalement sur la question de la liberté de réunion pacifique en Russie, en surveillant les violations et en aidant les victimes, bien que nous couvrions également d'autres cas de persécution politique non liés aux manifestations. Nous définissons la persécution politique comme une persécution par le gouvernement ou une personne liée au gouvernement qui implique la violation des libertés civiques, c'est-à-dire de la liberté de réunion pacifique, de la liberté d'expression, de la liberté d'association et de certaines libertés électorales. Nous travaillons dans deux directions : nous aidons les personnes dont les libertés ont été bafouées, et nous recueillons et diffusons des informations, qui à leur tour alimentent notre plaidoyer et nos campagnes pour le changement.

Nous aidons les personnes détenues grâce à une ligne téléphonique qui fonctionne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. C'est à la fois un moyen facile de signaler une persécution et une occasion de consulter des professionnels qui savent à quoi s'attendre dans chaque situation, quoi faire et comment le faire. Notre ligne d'assistance reçoit des appels de partout dans le pays et nous recevons également des SMS via Telegram. Nous offrons une aide juridique par ces moyens et également en envoyant des avocats dans les commissariats de police où des personnes sont détenues. Nous soutenons également ceux qui sont poursuivis devant les tribunaux. Par exemple, en octobre 2020, nous avons fourni une aide juridique dans 135 affaires judiciaires - environ cinq ou six par jour ouvrable - dans différentes régions de Russie, étant donné que cette année a été assez particulière pour diverses raisons, y compris le fait que les grandes protestations à Khabarovsk, le district le plus à l'est de la Fédération, se poursuivent. Dans ce cas particulier, le décalage horaire a été un gros problème pour nous. Nous sommes basés à Moscou et nous recevions normalement des appels pendant nos heures de travail, mais durant cette période nous recevons des appels à 4 ou 5 heures du matin et nous avons dû adapter notre façon de travailler.

Nous travaillons également avec la Cour européenne des droits humains et aidons ceux qui ont besoin de notre aide là-bas. Ce qui nous distingue, c'est notre devise « l'information protège », ce qui signifie que nous aidons non seulement en offrant une assistance directe mais aussi en diffusant des informations, si bien que nous fonctionnons également comme un média et une agence de presse. Nous avons un site Web que nous tenons à jour, et nous avons des journalistes qui font un travail d'enquête et rédigent des articles et des rapports. C'est une autre des façons dont nous aidons les gens, étant donné que ces informations sont utilisées pour tenter de changer les choses à travers un travail de plaidoyer et de clarification de la citoyenneté. Nous publions des bases de données sur une grande variété de sujets. Nous conservons bien les dossiers, donc si quelqu'un veut savoir, par exemple, combien de personnes ont été arrêtées en Russie en 2019, il peut trouver ces informations sur notre site Web.

Je suis fier de dire que 70 à 80% de notre budget provient de sources privées. Cela reflète la force de notre communauté de donateurs, composée de quelque 6 000 personnes qui versent des contributions mensuelles. Notre organisation a vu le jour en décembre 2011, dans le contexte d'une vague de manifestations de masse qui a abouti à des arrestations massives. Cela a commencé avec une publication sur Facebook et a été fondé en tant que petit groupe de bénévoles, et neuf ans plus tard, nous sommes toujours là : nous sommes devenus une organisation plus durable avec un personnel professionnel et spécialisé, où le bénévolat et le soutien communautaire continuent de jouer un rôle important. Nous avons environ 600 bénévoles, dont certains nous aident au quotidien, tandis que d'autres le font sur une base mensuelle ou sporadique.

De votre point de vue, quels sont les principaux risques auxquels les activistes et les journalistes sont actuellement confrontés en Russie ?

Les activistes et les journalistes sont confrontés à de nombreuses menaces, mais peut-être en raison de l'orientation de notre travail, je dirais que les principales sont liées à la restriction de la liberté de réunion pacifique. Ces restrictions opèrent à chaque tournant. Si vous organisez une manifestation pacifique, il est fort probable que vous vous retrouviez en détention, même si cela dépend du problème, de la région où vous vous trouvez et de votre chance. Il y a beaucoup d'incertitude, donc vous ne savez jamais si vous allez être arrêté ou non.

Avant de protester, vous devez informer le gouvernement local que vous souhaitez organiser une réunion, et pour ce faire, vous avez besoin de leur approbation. Dans de nombreux cas, le processus d'approbation échoue. Le fait même que cette procédure existe est en soi une menace. Selon les normes internationales, ce n'est pas ainsi que cela devrait fonctionner. En Russie, il est nécessaire de demander une autorisation à l'avance. Le délai varie d'une région à l'autre, mais supposons que vous deviez soumettre la demande 7 jours à l'avance, puis attendre le permis et alors seulement, s'ils vous le donnent, pouvez-vous faire votre déclaration. Cela signifie que vous n'avez pas la capacité de réagir rapidement lorsque quelque chose de grave se produit, par exemple en cas de meurtre ou en cas de doute sur les résultats des élections. Il n'est pas possible de protester en réaction à ces événements car vous devez soumettre la demande d'autorisation et attendre plusieurs jours à ce qu'elle vous soit remise, et ce si elle vous est donnée. L'enthousiasme et l'énergie que ces événements provoquent ont tendance à diminuer avec le temps, et il est fort probable que dans une semaine ou deux ils se soient calmés, ce que la législation actuelle prévoit.

Si votre rallye est approuvé, ils ne vous arrêteront probablement pas. Mais les protestations sur des questions controversées ne sont généralement pas approuvées, et si vous n'avez pas d'autorisation et que vous vous exprimez de toute façon, il est très probable que vous soyez arrêté, puis envoyé dans un poste de police et ensuite jugé. Lorsque les manifestations sont réprimées, vous pouvez également être frappé par les forces de police. Ce n'est pas si courant, mais parfois la police a frappé les manifestants avec leurs matraques, ou leurs « démocratiseurs » comme nous les appelons.

Si vous êtes poursuivi et qu'il s'agit de votre première violation des règles qui s'appliquent à la manifestation, vous ne serez condamné qu'à une amende, mais si vous êtes un récidiviste, vous pourriez être emprisonné pendant 10 ou 15 jours. Si vous êtes un activiste, vous faire prendre une deuxième ou une troisième fois n'est qu'une question de temps. Or, le système est absurde, car il implique que la nature du crime change lorsqu'il est commis à plusieurs reprises : lorsque vous enfreignez la réglementation pour la première fois, c'est un crime mineur qui est poursuivi par le tribunal administratif, mais quand vous le faites pour la troisième fois, il est considéré comme un crime grave, qui est donc poursuivi par le système pénal, avec d'autres crimes graves tels que le meurtre ou l'enlèvement. Nous disons que c'est le seul article politique de notre Code pénal, car il a été créé pour être utilisé politiquement et constitue une grande menace pour l'activisme.

Les règles ou leur application ont-elles été renforcées pendant la pandémie de la COVID-19 ?

Oui, le gouvernement russe a utilisé la pandémie comme excuse pour violer les droits humains. La Russie a été l'un des pays les plus touchés par les infections et les décès causés par le COVID-19, mais elle a également été l'un des rares pays d'Europe à autoriser les gens à se rendre dans les stades de football, les cinémas et les théâtres ; même le métro, toujours plein, fonctionne comme d'habitude, alors que toutes les mobilisations et manifestations sont interdites, selon l'allégation de la pandémie.

La société civile comprend mieux que le gouvernement tous les impacts négatifs du COVID-19 et n'a pas l'intention de déclencher une grande manifestation. Tout ce que nous voulons, c'est que les gens puissent organiser de petites manifestations, même des manifestations à une personne ou des piquets de grève individuels, qui sont en principe les seuls types de manifestation que nous pourrions faire sans préavis ni demande d'autorisation des autorités. C'est l'une des raisons pour lesquelles les piquets individuels ont augmenté ces dernières années. Mais la répression à leur encontre s'est également intensifiée et les restrictions ont également continué de s'appliquer pendant la pandémie, même si ces manifestations ne présentent aucun risque pour la santé publique. Au cours du premier semestre 2020, quelque 200 manifestants ont été arrêtés, plus que lors de toute année précédente. En fait, j'étais l'une des personnes arrêtées, même si je n'ai pas été arrêtée en relation avec le travail que nous faisons à OVD-Info. En tant qu'OSC, nous essayons de rester politiquement neutres, tandis que moi, en tant qu'individu et activiste, j'ai fait un piquet de grève individuel et j'ai été arrêté pour cela. Je porte actuellement mon cas devant la Cour européenne des droits de l’Homme.

Y a-t-il eu des restrictions sur d'autres libertés civiques ?

Bien que je considère que notre plus gros problème soit la restriction de la liberté de réunion, il y a bien sûr aussi une censure en Russie. Certains sites Web sont parfois interdits, mais ce n'est pas très courant. En fait, là où la liberté d'expression devient souvent problématique, c'est en relation avec la liberté de réunion. Par exemple, il y a eu le cas d'une personne qui a été arrêtée pendant 30 jours pour avoir téléchargé un message sur Facebook invitant d'autres personnes à participer à une manifestation qui n'avait pas été approuvée par le gouvernement. Bien que cette personne ait été arrêtée pour avoir exercé son droit à la liberté d'expression, la violation était associée à la restriction de la liberté de réunion, qui rend illégale la convocation à une manifestation non autorisée.

Il existe un nombre croissant de lois qui interdisent certaines formes de discours, du « manque de respect » envers le gouvernement à la diffusion de la « propagande LGBT ». On peut être accusé d'avoir dit ou posté quelque chose de critique au point d'être perçu comme irrespectueux, ou même juste d’avoir évoqué des droits des personnes LGBTQI +, car en 2013 une loi connue comme « loi sur la propagande gay » ou « loi anti-gay » a été passée ayant supposément pour objectif de protéger les enfants en criminalisant la distribution de « propagande non traditionnelle sur les relations sexuelles » aux mineurs. Cette loi interdit fondamentalement de parler aux mineurs, et dans tout autre contexte, des sujets LGBTQI +.

Ces dernières années, les restrictions à la liberté d'association ont également augmenté. Des dizaines d'OSC ont été classées comme « agents étrangers » et de nombreux groupes d'activistes ont été traités comme des terroristes ou des extrémistes, même s'ils n'ont rien fait. Un exemple clair s'est produit il y a quelques mois, lorsque sept jeunes activistes ont été condamnés pour extrémisme et certains ont été condamnés à plusieurs années de prison. Ils n'avaient eu que des conversations dans un groupe de discussion infiltré par un agent du FSB (Service fédéral de sécurité), qui avait poussé à un agenda politique radical pour tendre un piège aux autres participants, qui ont ensuite été contraints de faire de faux aveux.

Compte tenu de l'accent mis par OVD-Info sur l'information, êtes-vous préoccupé par les tactiques de désinformation utilisées par les responsables du gouvernement russe ?

Je suis de nombreux politiciens sur Facebook et parfois je vois qu'à côté de leurs messages, il y a une légende qui dit quelque chose comme « s'il vous plaît vérifiez cette information car elle pourrait être fausse », comme avec les tweets de Trump. Je ne considère pas que ce soit un si gros problème en Russie, ou peut-être que nous ne sommes pas pleinement conscients parce que cela a toujours été le cas. En interne, je ne vois pas la désinformation comme une nouvelle tactique. En Russie, nous n'avons jamais fait confiance à notre gouvernement, sur aucune question - ni en relation avec les statistiques COVID-19, ni en relation avec l'inflation ou les taux de chômage. Cela a toujours été comme ça. Les chiffres sont inventés et personne ne les croit.

Concernant les sources d'information, je pense qu'en Russie, nous avons deux publics différents, qui se mélangent que très rarement : le public de la télévision et les internautes. Les personnes âgées et celles qui vivent dans des zones plus rurales ont tendance à regarder la télévision, tandis que les plus jeunes et ceux des zones urbaines utilisent Internet. La plupart de ce que l’on voit à la télévision est de la propagande, pas de l'information ; si vous voulez vous y référer en tant qu'information, alors ce serait une « fausse information ». Mais si vous surfez sur Internet, vous avez la possibilité de trouver des informations fiables. Il est nécessaire de bien chercher, car il y a beaucoup d'informations et souvent les informations fausses et vraies sont mélangées, mais au moins vous en avez accès.

Pouvez-vous nous parler du référendum constitutionnel de juin 2020 ?

Je pense que vous, qui le regardez de l'extérieur, y avez prêté plus d'attention que nous en Russie. En fait, référendum n'est même pas le mot juste. Le gouvernement n'a jamais qualifié le vote de référendum ; ils l'appelaient une « enquête nationale ». Il n'est même pas nécessaire de tenir un référendum pour amender la Constitution. En fait, il n'y a pas longtemps, lorsque la Russie a conquis la péninsule de Crimée, la Constitution a dû être amendée pour inclure une région supplémentaire de la Russie, mais aucun référendum n'a eu lieu ; d'autres mécanismes ont été utilisés à la place.

Le gouvernement aurait pu emprunter la voie législative, mais il voulait que les modifications soient légitimées par une grande majorité de la population. Cependant, ils n'ont pas pu organiser de référendum car ce mécanisme devait être appelé des mois à l'avance et les règles permettaient uniquement aux personnes ayant des problèmes de santé de voter de chez elles. Ils ont donc appelé cela une « enquête nationale », une figure qui n'est réglementée par aucune loi - contrairement au référendum, qui doit être organisé selon des directives spécifiques. Cela a donné au gouvernement une grande souplesse en termes de dates et de règlements. Dans de nombreuses régions, les gens pouvaient voter à distance par des moyens électroniques, ce qui ne serait pas en soi négatif, mais dans ce contexte, cela offrait des possibilités supplémentaires de violations. Une semaine complète a été ajoutée pour voter avant le jour du vote, ce qui était une bonne décision du point de vue de la santé publique, mais a ajouté encore plus de possibilités de fraude. Et il n'y a pas eu de contrôle indépendant, donc les résultats ne peuvent être fiables, selon lesquels une écrasante majorité de 70% s'est prononcée en faveur de la réforme.

J'ai été indigné par les modifications possibles de la Constitution, qui comprenaient de nouvelles dispositions faisant référence aux limites du mandat présidentiel et permettaient de ne pas compter les périodes précédemment détenues par ceux qui occupaient le poste, permettant à Poutine de concourir pour deux mandats présidentiels supplémentaires de six ans. Par ailleurs, l'accent était mis sur la « famille traditionnelle », l'introduction de l'éducation patriotique dans les écoles, une mention explicite de la foi en Dieu et une déclaration qui place la Constitution au-dessus du droit international.

J'étais également très préoccupé par le fait que personne autour de moi n'était assez en colère. Les partis politiques et les dirigeants de l'opposition n'ont pas appelé les gens à voter contre ; ils n'ont simplement rien dit. Ils n'étaient même pas opposés au vote pendant la pandémie. Pour moi, c'était une décision criminelle, mettant inutilement en danger des dizaines de millions de personnes en les faisant voter en pleine pandémie. Je fais partie d'un comité électoral et à toutes les élections je travaille aux tables de vote ; je me présente à l'école locale et je reste assis toute la journée à chercher les noms des électeurs dans les registres, à leur remettre leurs bulletins de vote et à signer à côté de leurs noms, mais cette fois-ci je ne l'ai pas fait parce que j'avais peur pour ma santé. Je ne voulais pas être dans une pièce avec autant de monde en pleine pandémie.

La société civile n'était pas non plus très active. L'une des OSC russes les plus connues, Golos, qui travaille sur les questions d'observation électorale, a fait la lumière sur la question, dénonçant que le vote a été manipulé et que les résultats ont été falsifiés. Mais la société civile dans son ensemble n'a pas vraiment été confrontée au problème, et je pense que la pandémie pourrait avoir quelque chose à voir avec cela, car en temps normal, elle serait sortie pour protester, mais à l'heure actuelle, la pandémie rend les choses extrêmement compliquées.

Les activistes des droits humains ont-ils trouvé des formes de résistance créatives et alternatives ?

Les activistes des droits humains sont comme des champignons après la pluie : nous nous multiplions en réaction aux violations des droits humains. Après chaque nouvelle vague de répression, l'activisme augmente et de nouvelles OSC émergent. OVD-Info est né en réaction à la répression des grandes manifestations qui ont eu lieu après les élections législatives, et neuf ans plus tard, nous continuons à grandir. 2019 a été une année de persécutions massives et de nombreux projets prometteurs ont été développés en conséquence. Par exemple, nous avons maintenant un excellent tchat Telegram appelé « paquets aux postes de police », qui est activé lorsqu'une personne est détenue et a besoin d'eau, de nourriture, d'un chargeur de téléphone portable ou de tout autre élément essentiel, et à travers laquelle nous nous coordonnons afin que quelqu'un aille tout simplement au poste de police et remette les éléments à la personne détenue. De cette manière, tout le monde peut exprimer sa solidarité. En participant à cette initiative, même ceux qui ont peur de protester peuvent être utiles sans risque. Nous avons une autre initiative, « taxi pour prisonniers », à travers laquelle les gens se portent volontaires pour vous chercher ou vous chercher un taxi si vous êtes détenu et ils vous libèrent au milieu de la nuit, quand il n'y a pas de transports publics. Lorsqu'ils m'ont arrêté plus tôt cette année, ils m'ont infligé une amende, et alors j'ai bénéficié d'une autre initiative qui soutient le piquetage individuel en utilisant « crowdfunding » afin de recueillir les fonds nécessaires au paiement de l'amende. De nouvelles initiatives continuent de voir le jour pour lutter contre chaque nouvelle violation des droits, et à mesure que de nouvelles restrictions sont imposées, on peut s'attendre à ce que l'activisme des droits humains s'intensifie.

L'espace civique en Russie est qualifié de « répressif » par le CIVICUS Monitor.
Entrez en contact avec OVD-Info via leur site Web ou page Facebook, et suivez @Ovdinfo sur Twitter. 

 

OUGANDA : « Personne ne peut gagner les élections sans le vote des jeunes »

CIVICUS s'entretient avec Mohammed Ndifuna, directeur exécutif de Justice Access Point-Uganda (JAP). Établi en 2018, le JAP cherche à faire avancer, encourager et renforcer la lutte pour la justice dans le contexte du processus de justice transitionnelle bloqué en Ouganda, des difficultés du pays à mettre en œuvre les recommandations de ses premier et deuxième examens périodiques universels au Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies, et face à la réaction de certains États africains contre la Cour pénale internationale.

Mohammed est un défenseur des droits humains et un travailleur de la paix expérimenté et passionné, avec plus de 15 ans d'activisme des droits humains et de prévention des atrocités aux niveaux local, national et international. En 2014, il a reçu le Prix des droits de l’Homme de l'Union européenne pour l'Ouganda ; Il a siégé au comité directeur de la Coalition for the Criminal Court (2007-2018) et au conseil consultatif du Human Rights House Network à Oslo (2007-2012). Il siège actuellement au comité de gestion du Comité national ougandais pour la prévention du génocide et des atrocités de masse.

Mohammed Ndifuna

Quel est l'état de l'espace civique en Ouganda à l'approche des élections tant attendues en 2021 ?

L'espace civique en Ouganda peut être caractérisé comme un espace harcelé, étouffé et pillé. La société civile semble être sur une sorte de pente glissante alors que les choses tournent de mal en pis. Par exemple, les organisations de la société civile (OSC) ont subi une vague d'attaques effrontées contre leur espace physique qui ont pris la forme d'effractions dans leurs bureaux en plein jour. Pendant ce temps, les attaques contre les OSC en général, et en particulier celles qui défendent les droits humains et encouragent la responsabilité, se sont poursuivies. Ces dernières années, un certain nombre de mesures législatives et administratives ont été adoptées à l'encontre des OSC et d'autres secteurs, comme la loi sur la gestion de l'ordre public (2012) et la loi sur les ONG (2016).

Face aux élections générales et présidentielles, qui se tiendront le 14 janvier 2021, le ministre de l'Intérieur a établi que toutes les OSC doivent passer par un processus obligatoire de validation et de vérification pour pouvoir fonctionner. De nombreuses OSC n'ont pas été en mesure d'achever le processus. De ce fait, au 19 octobre 2020, seulement 2 257 OSC avaient terminé avec succès le processus de vérification et de validation, et celles-ci ne comprenaient que quelques OSC qui plaident en faveur des questions de gouvernance.

Les OSC ougandaises sont fortement dépendantes des donateurs et étaient déjà aux prises avec des ressources financières réduites, ce qui a fortement affecté la portée de leur travail. Cette situation a été exacerbée par l'épidémie de COVID-19 et les mesures de verrouillage prises en réponse, qui ont sapé les efforts de mobilisation des ressources des OSC. Ainsi, la combinaison de ces trois forces - harcèlement, restrictions et accès limité au financement - a affaibli les OSC, obligeant la plupart à concentrer leurs efforts sur leur propre survie.

Il semblerait que les enjeux des élections de 2021 soient bien plus importants que les années précédentes. Qu'est ce qui a changé ?

La situation a commencé à changer en juillet 2019, lorsque Robert Kyagulanyi, mieux connu sous son nom de scène, Bobi Wine, a annoncé qu'il se présenterait à la présidence en tant que candidat à la plate-forme de l'opposition nationale pour l'unité. Bobi Wine est un chanteur, acteur, activiste et politicien. En tant que leader du mouvement du Pouvoir Populaire, Notre Pouvoir, il a été élu législateur en 2017.

L'attention que Bobi reçoit des jeunes est énorme et il faut tenir compte du fait que plus de 75% de la population ougandaise a moins de 30 ans. Cela fait des jeunes un groupe qu'il est essentiel d'attirer. Aucun candidat ne peut remporter les élections ougandaises s'il ne recueille pas la majorité des voix des jeunes. Lors de la prochaine course présidentielle, Bobi Wine semble être le candidat le plus capable d'attirer ces votes. Bien qu'il n'ait pas beaucoup d'expérience en tant que politicien, Bobi est une personnalité très charismatique et a réussi à attirer non seulement des jeunes mais aussi de nombreux politiciens des partis traditionnels dans son mouvement de masse.

Longtemps connu comme le « président du ghetto », Bobi Wine a utilisé son appel en tant que star de la musique populaire pour produire des chansons politiques et mobiliser les gens. Ses racines dans le ghetto l'ont également rendu plus attractif dans les zones urbaines. On pense que cela a motivé de nombreux jeunes à s'inscrire pour voter, il est donc possible que l'apathie des jeunes électeurs diminue par rapport aux élections précédentes.

Face à la lutte acharnée actuelle pour les votes des jeunes, il n'est pas étonnant que l'appareil de sécurité se soit violemment attaqué aux jeunes, dans une tentative évidente de contenir la pression qu'ils exercent. De nombreux activistes politiques liés au Pouvoir Populaire ont été harcelés et, dans certains cas, tués. Plusieurs dirigeants politiques du Pouvoir Populaire ont été détenus intermittemment et poursuivis devant les tribunaux, ou auraient été enlevés et torturés dans des lieux clandestins. Dans une tentative évidente d'attirer les jeunes du ghetto, le président Yoweri Museveni a nommé trois personnes du ghetto comme conseillers présidentiels. Cela ouvre la possibilité que les gangs du ghetto et la violence jouent un rôle dans les prochaines élections présidentielles. 

 

Lors des élections précédentes, la liberté d'expression et l'utilisation d'Internet ont été restreintes. Peut-on s’attendre à voir des tendances similaires cette fois ?

Nous les voyons déjà. La préoccupation concernant la restriction de la liberté d'expression et d'information est valable non seulement rétrospectivement, mais aussi en raison de plusieurs événements récents. Par exemple, le 7 septembre 2020, la Commission ougandaise des communications (CCU) a publié un avis public indiquant que toute personne souhaitant publier des informations sur Internet doit demander et obtenir une licence de la CCU avant le 5 octobre 2020. Cela affectera principalement les internautes, tels que les blogueurs, qui sont payés pour le contenu qu'ils publient. De toute évidence, cela tente de supprimer les activités politiques des jeunes sur Internet. Et c'est aussi particulièrement inquiétant car, étant donné que les réunions et assemblées publiques sont limitées en raison des mesures de prévention de la COVID-19, les médias numériques seront la seule méthode autorisée de campagne pour les élections de 2021.

La surveillance électronique a également augmenté, et la possibilité d'un arrêt des plateformes de médias sociaux à la veille des élections n'est pas écartée.

Comment la pandémie de COVID-19 a-t-elle affecté la société civile et sa capacité à répondre aux restrictions d'espace civique ?

La pandémie de COVID-19 et les mesures prises en réponse ont exacerbé l'état déjà précaire des OSC. Par exemple, la capacité de la société civile d'organiser des rassemblements publics et des manifestations pacifiques en faveur des droits et libertés fondamentaux, ou de protester contre leur violation, a été limitée par la manière dont les procédures opérationnelles standard (POS) ont été appliquées pour faire face à la COVID-19. Cela a entraîné des violations et des attaques contre l'espace civique. Par exemple, le 17 octobre 2020, les forces de police ougandaises et les unités de défense locales ont effectué une effraction conjointe lors d'une réunion de prière de Thanksgiving qui se tenait dans le district de Mityana et ont gazé gratuitement la congrégation, qui comprenait des enfants, des femmes, des hommes, des personnes âgées et des chefs religieux ; la raison alléguée était que les personnes rassemblées avaient désobéi aux POS pour la COVID-19.

Dès que la mise en œuvre des POS pour la COVID-19 entre en contact avec la pression électorale, il est possible que la répression des libertés de réunion pacifique et d'association s'aggrave. Malheureusement, les OSC sont déjà fortement restreintes.

Comment la société civile internationale peut-elle aider la société civile ougandaise ?

La situation de la société civile ougandaise est telle qu’elle nécessite l’appui et la réponse urgents de la communauté internationale. Vous devez prêter attention à ce qui se passe en Ouganda et vous exprimer d'une manière qui amplifie les voix d'une société civile locale de plus en plus étouffée. Plus spécifiquement, les OSC ougandaises devraient être soutenues afin qu'elles puissent mieux répondre aux violations flagrantes des libertés, atténuer les risques impliqués dans leur travail et améliorer leur résilience dans le contexte actuel.

L'espace civique en Ouganda est classé comme « répressif » par le CIVICUS Monitor.
Contactez Justice Access Point via leur site Web ou leur page Facebook, et suivez @JusticessP sur Twitter.

 

CORÉE DU SUD : « Les activistes et déserteurs nord-coréens subissent une pression croissante pour les faire taire »

Ethan Hee Seok ShinCIVICUS s'entretient avec Ethan Hee-Seok Shin, analyste juridique pour le Transitional Justice Working Group (TJWG), une organisation de la société civile (OSC) basée à Séoul et fondée par des défenseurs des droits humains et des chercheurs de cinq pays. Créée en 2014, elle est la première OSC basée en Corée qui se concentre sur les mécanismes de justice transitionnelle dans les régimes les plus répressifs du monde, y compris la Corée du Nord. Le TJWG poursuit l'objectif de développer des méthodes pratiques pour lutter contre les violations massives des droits humains et promouvoir la justice pour les victimes avant et après la transition. Ethan travaille au Central Repository Project du TJWG, qui utilise une plate-forme sécurisée pour documenter et faire connaître les cas de disparitions forcées en Corée du Nord. Il utilise des actions législatives et juridiques pour sensibiliser à la situation des droits humains en Corée du Nord.

 

Pouvez-vous nous parler du travail que font les groupes de la société civile sud-coréenne sur les droits humains en Corée du Nord ?

Il existe un éventail assez large d'OSC travaillant sur les questions des droits humains en Corée du Nord. TJWG a travaillé pour ouvrir la voie à la justice transitionnelle en Corée du Nord, remplissant sa mission principale, la documentation des droits humains.

Le projet phare du TJWG a abouti à la publication d'une série de rapports sur les exécutions publiques en Corée du Nord, sur la base d'entretiens avec des personnes en fuite vivant maintenant en Corée du Sud. Nous enregistrons les informations géo-spatiales des sites de tuerie, des lieux de sépulture et des lieux de stockage des enregistrements, tels que les tribunaux et les établissements chargés de l'application de la loi, en demandant à nos personnes interrogées d'identifier les emplacements sur Google Earth. La première édition du rapport a été publiée en juillet 2017 et reposait sur 375 entretiens, et la deuxième édition a été lancée en juin 2019, à la suite de 610 entretiens.

Nous sommes également en train de constituer une base de données en ligne, FOOTPRINTS, qui enregistre les enlèvements et les disparitions forcées commis en Corée du Nord et par la Corée du Nord. La plateforme utilise Uwazi, une technologie gratuite et open source qui permet d'organiser, d'analyser et de publier des documents, développée par l'OSC HURIDOCS. Une fois rendu public, FOOTPRINTS offrira une plate-forme facilement accessible et de recherche simple pour retrouver les personnes capturées et disparues en Corée du Nord.

Outre le travail de documentation et d'établissement de rapports, nous avons été activement impliqués dans des initiatives de plaidoyer nationales et internationales. En collaboration avec d'autres OSC des droits humains, le TJWG a rédigé et présenté une lettre ouverte exhortant l'Union européenne à renforcer le libellé et les recommandations des résolutions annuelles sur les droits humains adoptées par l'Assemblée générale des Nations Unies (ONU) et le Conseil des droits de l’Homme sur la Corée du Nord. Nous avons également présenté des cas au Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire, au Groupe de travail des Nations Unies sur les disparitions forcées ou involontaires et à d'autres experts des droits humains des Nations Unies.

En juillet 2020, le gouvernement sud-coréen a révoqué l'enregistrement de deux OSC et a publié un avis d'examen administratif et d'inspection aux groupes « dirigés par des fugitifs » axés sur les droits humains en Corée du Nord. Pourquoi ces groupes sont-ils ciblés ?

Le catalyseur direct a été les provocations nord-coréennes de juin 2020. Le 4 juin, Kim Yo-Jong, sœur du guide suprême Kim Jong-Un et premier directeur adjoint du département du Comité central du Parti des travailleurs de Corée, a critiqué les « brochures anti-RPDC » [République populaire démocratique de Corée] distribuées en Corée du Nord par des « fugitifs de Corée du Nord » et a menacé d’arrêter le tourisme sur le mont Kumgang, de démolir complètement la région industrielle de Kaesong, de fermer le bureau de liaison intercoréen, et de résilier l'accord militaire de 2018 qui créait des zones tampons démilitarisées, tout ce à moins que les autorités sud-coréennes ne prennent « des mesures appropriées ».

Quatre heures seulement après le bombardement matinal de Kim Yo-Jong, le Ministère sud-coréen de l'Unification (MOU) a annoncé qu'il préparerait un projet de loi interdisant la distribution de tracts en Corée du Nord. C'était un changement radical dans la position de longue date du gouvernement, qui avait constamment contourné une telle législation par crainte de violer la liberté d'expression.

Le 10 juin 2020, le MOU a annoncé qu'il déposerait des accusations criminelles contre Park Sang-Hak et Park Jung-Oh, deux fugitifs nord-coréens, pour violation de l'article 13 de la loi sur l'échange et la coopération intercoréennes, qui doit être approuvée avant tout échange intercoréen de marchandises, et qu'il révoquerait la reconnaissance juridique de leurs organisations, Fighters For Free North Korea (FFNK) et KuenSaem, pour l'envoi de brochures en Corée du Nord par l'utilisation de montgolfières et des bouteilles en PET pleines de riz jetées dans les courants océaniques, tel qu’ils l’ont fait le 31 mai 2020.

Alors que le gouvernement nord-coréen a finalement atténué sa rhétorique, le gouvernement sud-coréen a commencé à sévir contre les organisations de défense des droits humains et les groupes de déserteurs nord-coréens, considérés comme un obstacle à la paix intercoréenne.

Le 29 juin 2020, le MOU a tenu une audience et le 17 juillet il s'est appuyé sur l'article 38 du Code civil, vestige de l'époque autoritaire, pour annoncer la révocation de la reconnaissance légale de la FFNK et de KuenSaem pour avoir enfreint les conditions d’obtenir un statut juridique en entravant gravement la politique de réunification du gouvernement, en distribuant des brochures et des articles en Corée du Nord au-delà des objectifs déclarés de sa charte et en fomentant des tensions dans la péninsule coréenne.

Le protocole d'entente a également lancé des « inspections commerciales » d'autres groupes nord-coréens de défense des droits humains et de transfert et de réinstallation, parmi les plus de 400 associations reconnues avec l'autorisation du protocole d'accord, peut-être en vue de révoquer leur reconnaissance légale. Le 15 juillet 2020, la North Korean Defectors Association a reçu un avis du MOU lui indiquant qu'elle serait inspectée pour la première fois depuis sa reconnaissance en 2010. Le lendemain, les autorités du MOU ont informé les journalistes qu'elles procéderaient d'abord à des inspections commerciales sur 25 groupes nord-coréens de soutien et d'implantation et de défense des droits humains, 13 d'entre eux dirigés par des transfuges nord-coréens, et que d'autres seraient inspectés à l'avenir. Tout en reconnaissant que la question des brochures avait déclenché les inspections, le protocole d'entente a ajouté que les inspections commerciales ne seraient pas limitées aux personnes impliquées dans la campagne de distribution de brochures.

Combien de groupes ont été inspectés après les annonces ?

En raison du tollé national et international sur la nature manifestement discriminatoire des inspections des groupes de défense des droits humains et des personnes évadées de Corée du Nord, le mémorandum d'accord a quelque peu modéré son approche et a commencé tardivement à faire valoir qu'il vérifiait toutes les OSC enregistrées dans le cadre du PE.

Le 6 octobre 2020, le protocole d'entente a déclaré aux journalistes qu'il avait décidé d'inspecter 109 OSC, sur un total de 433, en raison qu’elles n’avaient pas soumis leurs rapports annuels, ou que les documents soumis étaient incomplets. Selon les informations fournies, 13 des 109 groupes à inspecter sont dirigés par des personnes qui ont fui la Corée du Nord; 22 (dont 16 qui travaillent sur les droits humains en Corée du Nord et la relocalisation des déserteurs, cinq qui travaillent dans le domaine social et culturel et un qui travaille dans le domaine de la politique d'unification) ont déjà été inspectés et aucun n'a révélé de motifs sérieux de se voir retirer la reconnaissance; et le protocole d'entente prévoit d'achever l'inspection des 87 OSC restantes d'ici la fin de 2020.

En tout état de cause, le gouvernement semble avoir déjà atteint son objectif de signaler clairement à la Corée du Nord qu'il est prêt à répondre à ses demandes en échange de liens plus étroits, quitte à sacrifier certains principes fondamentaux de la démocratie libérale. Le gouvernement a également envoyé un signal clair au transfuge nord-coréen et aux groupes de défense des droits humains, qui a eu l'effet dissuasif auquel on pourrait s'attendre.

Comment la société civile a-t-elle répondu à ces initiatives gouvernementales ?

Malheureusement, la société civile sud-coréenne est aussi polarisée que sa politique. Les progressistes actuellement au gouvernement perçoivent les conservateurs comme les héritiers illégitimes des collaborateurs du régime colonial japonais de 1910-1945 et du régime autoritaire postindépendance, en vigueur jusqu'en 1987. L’ancien président progressiste, Roh Moo-Hyun, au pouvoir entre 2003 et 2008, s'est suicidé en 2009 lors d'une enquête pour corruption à son encontre, généralement considérée comme politiquement motivée, menée par son successeur conservateur. L'actuel président, Moon Jae-In, a été élu en 2017, au milieu d'une vague d'indignation publique face à la destitution de son prédécesseur de droite pour corruption et abus de pouvoir.

La plupart des OSC sont dominées par des progressistes qui s’alignent politiquement avec le gouvernement actuel de Moon. Les progressistes sont relativement favorables à l'agenda des droits humains, mais restent généralement silencieux en ce qui concerne les droits humains en Corée du Nord, étant donné leur attachement au rapprochement intercoréen. Les mêmes personnes qui parlent haut et fort des « femmes de réconfort » japonaises soumises à l'esclavage sexuel par le Japon impérial avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, ou des outrages de l'ère autoritaire, ignorent les outrages actuels, à savoir les atrocités nord-coréennes au nom de la réconciliation nationale.

La plupart des groupes de défense des droits humains nord-coréens sont structurés autour de déserteurs nord-coréens et d'églises chrétiennes de droite politique qui caractérisent passionnément les gauchistes comme des marionnettes nord-coréennes. Beaucoup adoptent également une position hostile sur d'autres questions contemporaines des droits humains, telles que les droits des personnes LGBTQI+, ce qui est assez ironique étant donné que le juge australien Michael Kirby, auteur principal du rapport de l'ONU qui en 2014 a condamné les violations graves des droits humains en Corée du Nord en tant que crimes contre l'humanité, est homosexuel.

Les OSC établies, pour la plupart progressistes, n'ont pas été ciblées par le gouvernement dirigé par le président Moon ; au contraire, des personnalités éminentes de la société civile ont été nommées ou élues à divers postes ou ont reçu de généreuses subventions. Il y a ceux qui expriment en privé leur consternation et leur inquiétude face aux tendances illibérales du gouvernement, mais peu de gens sont prêts à soulever la question publiquement en raison de la profonde polarisation politique.

L'espace de la société civile - structuré par les libertés d'association, de réunion pacifique et d'expression - devient-il plus restrictif sous l'actuel gouvernement sud-coréen ?

Le gouvernement Moon a montré des tendances inquiétantes et illibérales envers les groupes qui, selon lui, se dressent sur son chemin, tels que les groupes nord-coréens de défense des droits humains et les transfuges, qui font face à une pression croissante pour garder le silence et cesser leur travail de plaidoyer.

Le président Moon a rouvert le dialogue avec le gouvernement nord-coréen pour établir des relations pacifiques, neutraliser la menace nucléaire venant du Nord et ouvrir la voie au regroupement familial, entre autres objectifs louables.

Cependant, conjointement au président américain Donald Trump, le président Moon a utilisé une stratégie diplomatique qui minimise le souci des droits humains. En particulier, ni la déclaration de Panmunjom de 2018 entre la Corée du Nord et la Corée du Sud ni la déclaration conjointe publiée après le sommet Trump-Kim de 2018 à Singapour ne mentionnent les violations flagrantes des droits humains commises par la Corée du Nord.

Dans les semaines qui ont précédé la rencontre du président Moon avec le dirigeant nord-coréen Kim à Panmunjom, il a été signalé que les activistes nord-coréens étaient empêchés de mener leur activisme. En octobre 2018, la Corée du Sud s'est conformée à la demande de la Corée du Nord d'exclure un journaliste déserteur de la couverture d'une réunion en Corée du Nord. Le 7 juillet 2019, deux déserteurs, des pêcheurs présentés comme des tueurs fugitifs, ont été livrés en Corée du Nord cinq jours après leur arrivée et sans même maintenir l'apparence d'une procédure régulière.

Le gouvernement Moon a également eu recours à des tactiques illibérales contre d'autres opposants présumés. Un homme qui, le 24 novembre 2019, avait accroché une affiche se moquant du président Moon en le qualifiant de « chien de poche de Xi Jinping » (faisant référence au président chinois) sur le campus de l'université Dankook, a été inculpé et le 23 juin 2020, le tribunal lui a infligé une amende pour « intrusion dans un bâtiment », conformément à l'article 319 (1) du Code pénal, alors que les autorités universitaires avaient clairement indiqué qu'elles ne souhaitaient pas porter plainte contre lui pour cet exercice de leur liberté d’expression. Beaucoup ont critiqué le processus pénal et la condamnation comme un retour aux vieux jours militaires.

Le gouvernement a également pris des mesures pour exercer un contrôle croissant sur les procureurs. Le ministre de la Justice Choo Mi-ae a attaqué des procureurs qui ont osé enquêter sur des allégations de corruption et d'abus de pouvoir contre le gouvernement, alléguant l'existence d'un complot visant à saper le président Moon.

Une autre tendance inquiétante est la tactique populiste des politiciens du parti au pouvoir, et du législateur Lee Jae-jung en particulier, d'utiliser Internet pour inciter leurs partisans à s'engager dans des actions de cyber-intimidation contre les journalistes.

Que peut faire la communauté internationale pour soutenir les groupes attaqués ?

En avril 2020, le parti au pouvoir a remporté les élections législatives, obtenant une écrasante majorité, remportant 180 sièges sur 300, grâce à son succès relatif à la contention de la pandémie de la COVID-19. L'opposition est désorganisée. Plutôt que de l'appeler à l'humilité, tout cela a enhardi le gouvernement, de sorte que ses tendances illibérales risquent de perdurer. En raison de la forte polarisation politique, il est peu probable que les politiciens du parti au pouvoir et leurs partisans prêtent beaucoup d'attention aux critiques internes.

C’est pourquoi la voix de la communauté internationale sera essentielle. Il est beaucoup plus difficile pour le gouvernement d'ignorer les préoccupations soulevées par les OSC internationales et de les écarter comme des attaques à motivation politique. Une déclaration conjointe ou une lettre ouverte dirigée par CIVICUS serait utile pour transmettre fermement le message que les droits humains en Corée du Nord concernent réellement la communauté internationale.

En outre, la Corée du Sud soumettra prochainement son cinquième rapport périodique au Comité des droits de l’Homme des Nations Unies, élaboré en fonction de la liste de points à traiter préalables à la soumission des rapports. Étant donné que les questions et préoccupations concernant la Corée du Nord ne sont pas incluses dans cette liste, il serait utile que les OSC internationales unissent leurs forces pour les inclure dans la discussion orale avec les membres du Comité des droits de l’Homme et dans leurs observations finales.

À court terme, des visites en Corée du Sud du Rapporteur spécial des Nations Unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression, du Rapporteur spécial sur le droit à la liberté de réunion pacifique et d'association et du Rapporteur spécial sur la situation des défenseurs des droits humains seraient d’excellentes occasions d’internationaliser la question et de faire pression sur notre gouvernement.

Même les progressistes pourraient soutenir une réforme de la loi obsolète sur l'enregistrement des OSC, par exemple, par intérêt personnel, si non pas par principe, en cas de changement de gouvernement.

L'espace civique en Corée du Sud est classé « étroit » par le CIVICUS MonitorContactez le Groupe de travail sur la justice transitionnelle via son site Web ou sa page Facebook, et suivez @TJWGSeoul sur Twitter.

 

 

ITALIE : « Le mouvement des Sardines cherche à susciter la confiance en soi dans le camp progressiste »

CIVICUS s'entretient avec Andrea Garreffa, l'un des fondateurs du mouvement des Sardines (Movimento delle Sardine), un mouvement politique populaire qui a débuté en novembre 2019 à Bologne, en Italie, pour protester contre la rhétorique haineuse du leader populiste de droite Matteo Salvini.

Andrea Garreffa

Qu'est-ce qui vous a inspiré pour démarrer ce mouvement ?

Le 26 janvier 2020, il y avait des élections régionales en Émilie-Romagne, notre région d'origine - et quand je dis la nôtre, je veux dire la mienne et celle des autres co-fondateurs du mouvement, Mattia Santori, Roberto Morotti et Giulia Trappoloni. À cette époque, il y avait une grande vague d’extrême droite, représentée par la Ligue et son leader, Matteo Salvini. Il y avait des signes très effrayants en rapport avec la situation politique générale en Italie, dont le manque de respect envers la survivante de l’Holocauste Liliana Segre, déportée à Auschwitz et seule survivante de toute sa famille. À partir des années 1990, Segre a commencé à parler publiquement de son expérience et en 2018, elle a été nommée sénatrice à vie. Elle a reçu tellement d’insultes et de menaces sur les réseaux sociaux qu’en novembre 2019, elle a été placée sous protection policière. La situation était terrifiante ; je n’ai pas honte d’admettre que je pleurais en lisant les nouvelles de ces épisodes dans le journal.

Comment s'est organisée la première manifestation des Sardines ?

À l’approche des élections, mes amis et moi avons commencé à réfléchir à un moyen de nous exprimer et d’avertir la Ligue que le match n’était pas encore terminé. Nous voulions que cela soit très clair, tant pour les partis d’extrême droite que pour tous les citoyens qui recherchaient un stimulant pour se responsabiliser. La Ligue venait de gagner en Ombrie et s’était également annoncée comme vainqueur en Émilie-Romagne ; elle comptait sur cette victoire pour déstabiliser le gouvernement de coalition et revenir au pouvoir. Nous voulions faire quelque chose pour freiner ce processus. Nous avons commencé à y réfléchir le 6 ou 7 novembre 2019, juste une semaine avant que Matteo Salvini, avec Lucia Borgonzoni, la candidate de la Ligue à la présidence du gouvernement régional, commencent leur campagne avec un événement au stade de Bologne. Nous étions très conscients que la dernière fois que Salvini était venu à Bologne, il avait dit que la Piazza Maggiore, la place principale de la ville, pouvait accueillir jusqu'à 100 000 personnes, en indiquant implicitement que c’était le nombre de personnes qui avaient assisté à son événement, ce qui est physiquement impossible, puisque la capacité maximale de la place est d’environ 30 000 personnes entassées. D’une certaine manière, nous voulions également attirer l’attention sur les informations diffusées par les médias et nous assurer qu’ils ne pouvaient pas tricher.

Bref, notre idée était d’organiser une démonstration de type flashmob sur la Piazza Maggiore de Bologne, le jour même où Salvini faisait son acte. Nous l’avons appelé « 6 000 sardines contre Salvini » car notre objectif était de rassembler environ 6 000 personnes et notre tactique était de montrer que nous étions nombreux ; nous avons donc utilisé l’image de foules entassées comme des sardines sur un banc de sable. Dans les quelques jours que nous avons eus pour nous organiser, nous avons établi le récit principal et préparé des modèles personnalisables afin que chaque participant ait la liberté de s’exprimer et d’utiliser sa créativité. Le nôtre était un message que tout le monde pouvait comprendre, et les actions requises étaient des choses que n’importe qui pouvait faire. Nous voulions nous débarrasser de tous les sentiments négatifs liés aux partis politiques existants, donc l’initiative était inclusive dès le départ. Elle n’était liée à aucun parti, mais ouverte à quiconque partageait les valeurs fondamentales de l’antifascisme et de l’antiracisme.

Nous avons envoyé une invitation, non seulement via Facebook, mais aussi, et surtout, en descendant dans la rue pour distribuer des dépliants et parler aux gens, afin que les gens puissent comprendre que l’événement était réel et que cela allait vraiment arriver. Nous avons été surpris de voir que deux jours seulement après le lancement de la campagne sur Facebook, nous distribuions des dépliants et les gens nous disaient qu’ils étaient déjà au courant de l’événement. Le bouche à oreille fonctionnait incroyablement bien ; à mon avis, cela reflétait un besoin très fort pour les gens de faire quelque chose pour que Matteo Salvini ne gagne pas à Bologne et en Émilie-Romagne. Les gens ont compris à quel point ce choix était important. Au cours de l'été, Salvini avait déstabilisé le gouvernement national en se « montrant » à Milano Marittima et en exigeant des pieni poteri - pleins pouvoirs, une expression que Mussolini utilisait d’habitude. Les citoyens ne pouvaient pas risquer qu’un tel spectacle se reproduise et ont vraiment ressenti l’appel à l’action lorsque la propagande d'extrême droite a commencé à diffuser des messages tels que « Liberiamo l’Emilia-Romagna » (Libérons l’Émilie-Romagne), comme si les gens avaient oublié leurs cours d’histoire : la région n’avait pas besoin d’être libérée car cela s’était déjà produit à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les gens ont estimé que leur intelligence n’était pas respectée et nous nous sommes levés pour la rendre visible et tangible. Les gens sont moins stupides que ce que les personnes au pouvoir ont tendance à penser.

Comment saviez-vous que les gens y assisteraient ?

Nous n’avions aucune idée. Dans la nuit du 14 novembre, nous nous sommes retrouvés entourés d’une foule incroyable - les médias ont rapporté qu’il y avait 15 000 personnes - et nous ne pouvions pas le croire.

Nous nous attendions à ce que quelques personnes soient présentes ; nous avons commencé à croire au succès de l’initiative lorsque nous avons vu que dès le premier jour, nous atteignions chacun des objectifs que nous nous étions fixés. Par exemple, nous avons mis en place la page Facebook avec l’objectif initial d’atteindre un millier de personnes, et le lendemain il y en avait déjà plus de trois ou quatre mille. C’était principalement pour deux raisons : premièrement, parce que c'était le bon moment, car évidemment les gens étaient prêts pour une initiative comme celle-ci ; et deuxièmement, par le fait que nous vivons nous-mêmes à Bologne, nous connaissons beaucoup de monde et pouvions donc facilement diffuser le message.

Mais le 14 novembre, personne ne savait ce qui allait se passer. Nous avions dit aux gens qu’il y aurait une surprise et nous l’avons gardée secrète jusqu'à ce que tout le monde se soit réuni, et à 20h30 nous avons joué une chanson de Lucio Dalla, Com'è profondo il mare, qui se traduit par « combien la mer est profonde ». Dans une partie de la chanson, les paroles disent que nous sommes nombreux, que nous descendons tous du poisson et que vous ne pouvez pas arrêter le poisson parce que vous ne pouvez pas bloquer l’océan, vous ne pouvez pas l’encercler. Cela a généré beaucoup d’émotion et les gens ont même pleuré parce que c’était un sentiment très puissant ; beaucoup de gens ne pouvaient pas croire que cela se produisait vraiment. Les personnes âgées se sentaient à nouveau jeunes, éprouvant des émotions qu’elles croyaient perdues à jamais dans les années 70. Les jeunes enfants ont eu l’occasion de participer à une fête massive et joyeuse, ce qui les a amenés à remettre en question l’idée que la politique est ennuyeuse et sans émotion. Je pense que toute la vague qui a suivi a été générée cette première nuit ; elle est née de cette émotion initiale. Nous n’étions pas 6 000 mais bien plus, et nous avons envoyé le message que le match était loin d'être terminé et que, par conséquent, Salvini ne pouvait pas encore être considéré comme le vainqueur. C’est la clé : quel que soit le sport que vous pratiquez, si vous entrez sur le court en pensant que vous allez perdre, vous perdrez. C’était l’ambiance qui prévalait parmi les partis de gauche et les citoyens progressistes. Nous avons fait ce que nous avons pu pour faire croire à « notre équipe » en elle-même et en ses chances de victoire. On pourrait dire que ce que cherche le mouvement des Sardines, c’est de susciter la confiance en soi dans le camp progressiste.

Qui a organisé toutes les manifestations suivantes ?

L’excitation de la première manifestation s’est propagée grâce à une impressionnante photographie prise du toit du bâtiment municipal, montrant une fourgonnette rouge entourée de milliers de personnes. L’image s’est répandue sur internet et les réseaux sociaux. Elle a aidé à concentrer l’attention sur les élections régionales. Tous les médias internationaux étaient là, alors on leur a offert l’image et ainsi tout a commencé. L’image reflétait le fait que quelque chose d’important se passait, alors quand des gens dans d’autres villes et même d’autres pays ont commencé à nous contacter, nous avons créé une adresse e-mail pour que n’importe qui puisse nous contacter.

Nous avons partagé notre expérience et expliqué à ceux qui nous ont contactés comment nous avions tout mis en place en seulement six jours : comment nous avions demandé des permis pour la manifestation et pour jouer de la musique, comment nous prenions soin des gens, ce genre de choses. Nous avons ensuite organisé toutes les informations afin qu’elles puissent être partagées avec toute personne souhaitant faire quelque chose de similaire ailleurs. Nous avons également enregistré le nom de l’initiative, non pas parce que nous voulions la posséder, mais pour empêcher son utilisation abusive et protéger ses valeurs sous-jacentes. Nous avons passé des heures et des jours à parler au téléphone avec des gens de toute l’Émilie-Romagne, puis d’autres régions, jusqu’à ce que le mouvement soit devenu si grand que nous avons été en mesure d’annoncer une manifestation massive qui se tiendrait à Rome en décembre.

Pour l’événement de Rome, nous n’avons même pas eu grand-chose à faire, car il y avait déjà des gens à Rome qui organisaient eux-mêmes la manifestation et ils nous ont invités comme orateurs. C’était en effet un aspect positif, car il ne s’agissait plus de gens de Bologne qui organisaient un événement pour Rome, mais de gens de Rome s’organisant, mobilisant leurs amis et voisins et invitant les gens à se joindre à eux.

Juste avant les élections, le 19 janvier, nous avons organisé un grand concert à Bologne, dans le but d’encourager la participation électorale. Nous ne voulions pas faire pression sur les gens pour qu’ils votent pour tel ou tel parti, mais pour encourager leur participation. Lors des précédentes élections régionales, l’indifférence avait prévalu : seuls 37 % des électeurs ont exercé leur droit. Le taux de participation le plus élevé que nous avons atteint cette fois, lorsque 69 % ont voté, était en soi une victoire pour la démocratie.

Vous avez mentionné que le mouvement s’est répandu à l’échelle nationale et internationale. Avez-vous également établi des liens avec d’autres mouvements pour la justice dans d’autres pays ?

Le mouvement s’est développé à l’échelle internationale depuis le début, grâce aux Italiens vivant à l’étranger qui ont lu l’actualité, compris ce qui se passait et nous ont contactés. Nous communiquons avec des personnes dans des dizaines de grandes villes de nombreux pays du monde entier, notamment en Australie, aux États-Unis et aux Pays-Bas.

Ce fut le premier pas vers le niveau international, et aussi la raison pour laquelle nous avons ensuite été invités à participer au Forum Culturel Européen, qui a eu lieu à Amsterdam en septembre 2020. Nous avons assisté au festival et là nous avons eu l’occasion de rencontrer des représentants d’Extinction Rebellion du Royaume-Uni, des gilets jaunes français, d’Un Million de Moments pour la Démocratie, une organisation de protestation de la République tchèque, Demosisto de Hong Kong et Queer & Trans Black Resistance, une organisation LGBTQI+ des Pays-Bas. Nous nous sommes connectés à d’autres réalités et avons rencontré d’autres mouvements. Nous avons commencé à parler et à rêver d’un événement qui rassemblerait une grande variété de mouvements de protestation dans les mois ou années à venir, suite à la fin de la pandémie du COVID-19. Maintenant, nous sommes ouverts et curieux de savoir ce que font les autres, tout en restant indépendants. Nous avons notre projet, ils ont le leur et nous collaborons lorsque nous en avons l’occasion.

La page Facebook « 6 000 Sardines » contient de nombreuses expressions de solidarité avec le mouvement pro-démocratie au Bélarus, #EndSARS au Nigéria et Black Lives Matter aux États-Unis. Travaillez-vous en solidarité avec eux ?

Ce que nous avons fait, c’est entrer en contact avec ces mouvements, si possible, et leur faire savoir que nous allons envoyer une communication de solidarité, mais c’est tout. Nous sommes trop occupés à essayer de créer notre propre organisation pour investir de l’énergie en essayant de suivre et de comprendre tout ce que les autres font pour construire leurs propres mouvements.

Nous partageons également l’idée que le mouvement est bien plus que la page Facebook. Pour nous, Facebook est un canal de communication et un moyen utile de diffuser des messages, mais ce n’est pas le cœur du mouvement. Parfois, cela fonctionne plus comme un panneau d'affichage où les gens partagent des informations et échangent des messages, et tout ce qui y apparaît n’est pas le résultat d’une décision commune au niveau de l’organisation. Pour être honnête, parfois j’ouvre notre page Facebook et je ne suis pas forcément d’accord avec tout ce que j’y trouve. Cela se produit en raison de la délégation des tâches et de l’ouverture à la participation.

Quels sont les objectifs actuels du mouvement et comment ont-ils évolué ?

Nous y avons beaucoup réfléchi car tout a commencé très spontanément et avec un événement fortement lié aux élections, mais ensuite il a continué à se développer. Par conséquent, nous nous sentons responsables de gérer toute cette énergie que nous avons générée. Nous avons fait de notre mieux pour diffuser les bons messages sans alimenter l’illusion. Nous sommes toujours les mêmes que nous étions l’année dernière, quelles que soient les expériences que nous avons vécues ; cependant, nous n’étions pas préparés à tout cela. Jour après jour, nous apprenons à gérer l’attention, les médias et tout ce qui va avec. Nous nous concentrons sur la nécessité de fixer des objectifs et une vision.

Nous y étions lorsque la pandémie de COVID-19 nous a frappés. D'une part, cela nous a affectés négativement parce que nous n’avons pas pu continuer à nous mobiliser ; d’un autre côté, cependant, il s’est avéré avoir un effet étrangement positif, car il nous a obligés à ralentir. Nous avons profité du confinement pour faire la seule chose que nous pouvions faire : s’asseoir et réfléchir. Nous avons ainsi réussi à construire notre manifeste, qui a été le résultat de multiples débats au sein de notre cercle intime.

Le manifeste a marqué un jalon, et nos prochaines étapes ont consisté à travailler pour rendre chacun de ses composants visible et tangible dans la vie réelle. C’est ce sur quoi nous nous concentrons actuellement. Suivant la métaphore de la mer, après la marée haute est venue la marée basse, qui est plus gérable, et nous essayons de nourrir le mouvement pour qu’il pousse à partir des racines, plus lent mais moins chaotique et instable. Nous essayons d’être un point de référence pour quiconque recherche des idées progressistes, sans être un parti mais en montrant le chemin.

Je voudrais souligner le fait que nous avons lancé ce mouvement avec l’idée que nous ne devrions pas simplement blâmer les politiciens ou les partis, mais plutôt nous demander ce que nous faisons nous-mêmes pour apporter au monde le changement que nous voulons voir. Cela signifie que nous n’excluons pas les approches centrées sur de petites choses, comme prendre soin de son quartier. Nous incluons ce type d’approche, ainsi que d’autres plus ambitieuses, telles que la mise en place d’un cap pour les partis progressistes de gauche. Nous considérons que les deux approches sont également valides.

Nous n’excluons pas non plus un discours qui converge avec le nôtre et défend nos valeurs fondamentales. Par exemple, en ce moment, on parle beaucoup de la progressivité du pape ; nous avons donc invité certaines personnes à en parler, non pas parce que nous sommes un mouvement religieux, mais pour diffuser le genre de message positif qui est actuellement assez difficile à trouver dans l’arène politique.

Il y a quelques mois, nous avons organisé notre première École de Politique, Justice et Paix. Nous l’avons fait dans une petite ville, Supino, parce que cela correspond mieux au modèle d’auto-organisation locale que nous voulons promouvoir. Nous avons invité des acteurs politiques à interagir avec des militants d’une vingtaine d’années. L’idée était de fusionner ces mondes pour créer ce type de communication qui est si rare sur les plateformes de réseaux sociaux. Nous voulons créer des opportunités pour que les personnes d’idées progressistes puissent se rencontrer et discuter, pas nécessairement pour trouver la solution à un problème spécifique, mais pour établir un lien entre des personnes ayant un pouvoir de décision et des personnes intéressées à participer et à changer les choses mais qui ne savent pas vraiment comment le faire.

Comment le mouvement est-il resté en vie pendant le confinement lié à la pandémie du COVID-19 ?

Nous avons invité des gens de toute l’Italie à se concentrer sur le niveau local, car c’était la seule chose qu’ils pouvaient faire de toute façon. Et pour être crédibles, nous avons donné l’exemple. À Bologne, de nombreuses personnes ont mis leur énergie au service des autres, par exemple en faisant les courses pour ceux qui ne pouvaient pas quitter leur maison et en s’impliquant dans d’innombrables initiatives, mouvements et associations locaux. Nous avons encouragé cette implication car nous n’avons jamais eu l’intention de remplacer les organisations existantes, mais plutôt de revitaliser l’activisme et la participation aux affaires publiques.

Mais nous avons demandé aux gens de rester en contact, et nous organisions régulièrement des conversations et des événements spécifiques. Par exemple, pour le 25 avril, Jour de la Libération, nous avons lancé une initiative à travers laquelle nous avons partagé des clips vidéo illustrant la résistance au fascisme et au nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale et nous avons invité les gens à les projeter de ses fenêtres sur les murs des bâtiments voisins, et à filmer l’événement. Nous avons récolté les enregistrements et les avons rassemblés dans une vidéo que nous avons diffusée sur les réseaux sociaux. Notre message central était que nous pouvions tous être présents même lorsque nous ne pouvions pas sortir physiquement.

Début mai, nous avons également organisé un flashmob symbolique sur la Piazza Maggiore à Bologne : au lieu de personnes, nous avons mis en place environ 6 000 plantes, que nous avons ensuite vendues en ligne. Nos bénévoles les ont livrés à vélo, et tous les fonds que nous avons collectés sont allés à la municipalité locale, qui s’était engagée à les doubler avec une contribution de ses propres fonds et à investir le montant total pour soutenir des événements culturels pendant l’été. Avant de remettre les plantes, nous avons réalisé une performance artistique sur la place ; puis nous avons déplacé les plantes pour tracer avec elles la silhouette d’un vélo au sol. À la suite de cette initiative, nous avons non seulement marqué notre présence dans l’espace public, mais nous avons également canalisé environ 60 000 euros (environ 69 800 dollars) vers des événements culturels. Plus tard, de nombreuses personnes dans d’autres régions d’Italie ont reproduit l’initiative ou nous ont fait part de leur intérêt à le faire ; cependant, certains n’ont pas pu le faire car elle présentait des complexités logistiques.

Et puis un jour, la municipalité nous a dit qu’elle avait des parcelles de terrain inutilisées qui pourraient être transformées en jardins urbains et elle nous les a offertes. Nous avons organisé des volontaires qui voulaient y travailler, de sorte qu’ils sont maintenant devenus des espaces avec des jardins où l’on cultive des légumes. Ceux qui décident d’investir leur temps et leurs efforts dans ces jardins conservent la moitié des produits qu’ils cultivent et livrent l’autre moitié aux cuisines communautaires qui aident ceux qui n’ont pas assez de ressources pour acheter de la nourriture.

Même pendant le confinement nous avons pensé à Bologne comme un laboratoire où nous pourrions mettre en œuvre et tester nos idées et encourager d’autres personnes à faire de même, soit en reproduisant nos initiatives, soit en essayant quelque chose de différent pour voir ce qui se passe. Si vous testez des initiatives potentiellement reproductibles et faciles à mettre en œuvre, et que de nombreuses personnes emboîtent le pas, vous pouvez réaliser des changements à une échelle considérable.

L’espace civique en Italie est classé comme « limité » par le CIVICUS Monitor.
Entrez en contact avec le mouvement des Sardines via leur site internet ou leur page Facebook.

 

COVID-19 : « Cette crise n'est pas seulement une crise sanitaire, c'est aussi une crise de justice »

CIVICUS s'entretient avec Abigail Moy, directrice du Legal Empowerment Network, la plus grande communauté mondiale de défenseurs de la justice au niveau local. Dirigé par l'organisation internationale de la société civile (OSC) Namati, le réseau rassemble 2 343 organisations et 8 761 individus de plus de 160 pays, tous travaillant à promouvoir la justice pour tous. Il y a environ trois ans, le réseau a lancé la campagne « Justice pour tous », qui vise à accroître le financement et la protection des défenseurs de la justice dans les communautés du monde entier.

Abigail Moy

 Quel est le travail du Legal Empowerment Network ?

Le Legal Empowerment Network est un réseau mondial et multidisciplinaire qui rassemble les défenseurs de la justice à la base. Nous sommes plus de 2 000 organisations de base dans environ 160 pays du monde entier. Ce qui unit tous les membres du réseau, c'est leur dévouement à aider les communautés à comprendre, utiliser et façonner le droit. Ainsi, qu'ils travaillent sur la justice environnementale, les droits des femmes, la santé, l'éducation ou toute autre question, ces défenseurs aident les communautés à comprendre comment les politiques, les lois et l'action gouvernementale les affectent et comment elles peuvent se donner les moyens de participer à ces processus, de les utiliser et, si nécessaire, de les modifier pour créer une société plus juste.

Notre travail repose sur trois piliers principaux. Le premier est l'apprentissage : nous sommes un centre d'apprentissage où les organisations de base échangent leurs expériences et apprennent les unes des autres sur leurs méthodes et l'impact de leur travail d'autonomisation juridique. Avant la pandémie de la COVID-19, nous concevions et organisions chaque année des événements d'apprentissage qui aidaient nos membres à explorer des solutions pratiques aux problèmes de justice. Nos offres comprenaient un cours annuel de leadership, des échanges d'apprentissage en face à face et des séminaires en ligne. Pendant la pandémie, nous avons développé de nouvelles possibilités d'apprentissage en ligne.

Notre deuxième pilier est la sensibilisation et l'action collective. Nous travaillons avec nos membres pour transformer le domaine des politiques publiques afin de remédier aux injustices et de promouvoir l'autonomisation juridique aux niveaux national, régional et mondial. Nous nous mobilisons souvent autour des objectifs de développement durable (ODD) pour répondre aux besoins de justice sur le territoire. Deux de nos principaux appels à la sensibilisation et à l'action collective portent sur l'augmentation du financement et de la protection des personnes qui défendent la justice à tous les niveaux. Ces deux priorités touchent nos membres au-delà du pays dans lequel ils se trouvent ; c'est pourquoi le financement et la protection sont au cœur de notre campagne Justice pour tous.

Le troisième pilier est la construction de la communauté. Nous cherchons à construire une communauté plus forte de défenseurs de la justice sur le territoire afin qu'ils puissent se soutenir et apprendre les uns des autres. Notre objectif est de développer un noyau de direction plus fort pour le mouvement et de trouver des moyens pour que les défenseurs puissent améliorer leur travail en se connectant, en développant leur réflexion et en travaillant en collaboration.

Les trois piliers - apprentissage, défense des droits et communauté - nourrissent notre vision, qui est de cultiver un mouvement mondial pour l'autonomisation juridique qui mobilise des millions de personnes pour s'attaquer collectivement aux plus grandes injustices de notre temps.

Quel est le rôle de Namati au sein du Legal Empowerment Network ?

Namati est l'organisation qui convoque le réseau et, à bien des égards, en assure l’administration. Nous nous considérons comme un membre actif du réseau qui s'occupe d'aspects tels que le financement, la coordination et la maintenance des infrastructures. Nous travaillons avec le comité directeur du réseau, un conseil de membres, pour décider des priorités et des stratégies du réseau et pour organiser des opportunités d'apprentissage et de défense. Chaque année, nous sondons les membres du réseau pour savoir ce qu'ils veulent faire, et ces informations servent d'outil de planification. En tant que membre du réseau, Namati participe à ce processus, mais n'est qu'une voix parmi d'autres.

Namati a également des programmes nationaux. Les membres du réseau travaillent sur un large éventail de problèmes de justice dans le monde entier, et Namati travaille en étroite collaboration avec certains d'entre eux pour traiter trois problèmes urgents - la justice environnementale et territoriale, la justice sanitaire et la justice citoyenne - dans six pays : l'Inde, le Kenya, le Mozambique, le Myanmar, la Sierra Leone et les États-Unis.

Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur la campagne Justice pour tous ?

Nous avons lancé la campagne Justice pour tous il y a près de trois ans. Notre précédente campagne, intitulée Justice 2015, était un appel à intégrer la justice dans les ODD. Nous avons réussi, mais après l'adoption des ODD, personne ne s'est concentré sur la réalisation de la promesse de l'objectif 16, qui est celle de garantir l'égalité d'accès à la justice pour tous. En réponse, nous avons lancé la campagne Justice pour tous, qui met l'accent sur le fait que le financement et la protection des défenseurs des droits humains sont les fondements nécessaires à la réalisation de l'objectif 16, et en fait de tous les ODD, et qu'il est donc nécessaire de promouvoir l'autonomisation juridique.

Les membres du réseau font la promotion de la campagne Justice pour tous de différentes manières dans leurs pays et régions et au niveau mondial. Certains membres ont organisé des réunions avec leurs gouvernements, d'autres acteurs de la société civile et d'autres parties prenantes pour discuter de ces questions et essayer de trouver des solutions de politique publique pour augmenter le financement et la protection des défenseurs de la justice sur le terrain. D'autres membres se sont concentrés sur l'arène mondiale, en contactant des donateurs internationaux et en participant à des événements mondiaux tels que le Forum politique de haut niveau sur les ODD (FPHN). Et d'autres membres se sont concentrés sur leurs régions respectives, en essayant d'influencer les organismes ou les accords régionaux.

En tant que membre du réseau doté de solides connexions mondiales, Namati relie les expériences des membres au niveau national à la sphère mondiale. Nous avons énormément travaillé pour mettre en lumière les expériences de base en matière de plaidoyer au sein du FPHN, de l'Assemblée générale des Nations unies et d'autres conférences et événements de haut niveau, et nous avons collaboré avec les principaux donateurs du monde entier pour les amener à reconnaître la valeur de l'autonomisation juridique et la nécessité d'un financement.

Avez-vous dû effectuer des changements en réponse à la pandémie de la COVID-19 ?

Pendant la pandémie, le Legal Empowerment Network a pris le parti de répondre directement et globalement aux besoins de ses membres générés par la crise. Pour comprendre quels étaient leurs besoins les plus urgents, nous avons mené une enquête. Nous avons demandé aux membres du Réseau comment la pandémie les affectait, comment ils s'adaptaient, de quels types de ressources ils avaient besoin pour continuer à faire leur travail, quels types d'interventions de politiques publiques ils estimaient nécessaires pour assurer une réponse juste, et comment nous pouvions les aider.

En ce qui concerne les défis auxquels sont confrontés les membres du réseau, nous avons classé les réponses à l'enquête en quatre catégories : défis du télétravail, défis financiers, défis de la logistique et de la mobilité, et défis de la sûreté, de la sécurité et de la santé. Le travail à distance s'est avéré être un défi majeur pour les membres du réseau, tout comme les finances, en raison à la fois de l'augmentation des dépenses et de la réduction des revenus.

En réaction à l'enquête, nous avons rassemblé des ressources qui correspondaient aux besoins. Tout d'abord, nous avons créé un centre virtuel qui offre des ressources multilingues pour aider les groupes d'autonomisation juridique à comprendre la pandémie, à obtenir des informations précises et fiables, et à identifier les moyens d'atténuer les dommages. Nous avons élaboré un document contenant des réponses aux questions fréquemment posées sur la COVID-19, avec des conseils utiles sur la manière dont les organisations de base d'accès à la justice peuvent se préparer et se protéger. Nous avons adapté ces informations pour répondre aux défis auxquels sont confrontés des sous-ensembles spécifiques de membres du réseau, par exemple, ceux qui vivent ou travaillent dans des zones à forte densité de population. Les informations ont été obtenues auprès des principales autorités de santé publique, telles que l'Organisation mondiale de la santé, et ont été compilées par des experts en santé publique.

Ensuite, nous avons publié un rapport intitulé « Grassroots Justice in the Pandemic : Ensuring a Just Response and Recovery » (Justice de base en pandémie : assurant une réponse et une reprise justes), qui formule des recommandations à l'intention des décideurs politiques, des donateurs et des institutions multilatérales sur la manière de financer et de protéger ceux qui favorisent l'accès à la justice sur le terrain pendant et après la pandémie. Nous le partageons largement avec diverses parties prenantes, telles que les donateurs gouvernementaux et philanthropiques.

Troisièmement, nous avons facilité une série de conversations entre les défenseurs de base, en examinant le travail d'autonomisation juridique pendant la pandémie, par une série de conférences téléphoniques et de webinaires. Ces derniers ont eu lieu au cours des derniers mois. Des centaines de membres ont participé à ces conversations. Les conversations thématiques et régionales qui ont suivi ont servi d'espaces de discussion sur les bonnes pratiques et ont permis de tirer des enseignements sur la manière dont les membres adaptent leurs efforts, surveillent et répondent aux violations des droits humains commises pendant la crise, et accèdent au soutien financier et aux autres ressources nécessaires. Dans ces conversations, nous explorons également ce que nous pouvons faire ensemble pour réussir à bien nous en sortir. Nous avons compilé les meilleures pratiques pour le travail à distance et préparons d'autres documents sur les ressources, les services et les techniques qui peuvent être utilisés pour travailler pendant la pandémie.

Nous nous sommes rendu compte que dans une crise comme celle-ci, nous ne pouvons plus agir comme d'habitude, alors nous nous sommes débarrassés de notre plan annuel et nous sommes partis de zéro afin de faire ce que nous devions faire.

Quels sont les résultats obtenus jusqu'à présent par la campagne Justice pour tous ?

La campagne a permis de mettre en place un discours commun qui met en lumière les perspectives de base lors d'événements mondiaux de haut niveau, favorise le dialogue et la compréhension du public et appelle à l'action sur deux questions clés, à savoir le financement et la protection des personnes qui promeuvent la justice sur le terrain.

Au niveau national, elle a aidé les gens à exprimer leurs besoins et à les traduire en efforts de sensibilisation à long terme. Les membres du réseau ont déclaré que le rapport produit par la campagne leur a été très utile dans leurs discussions avec leurs gouvernements nationaux sur les raisons pour lesquelles il devrait y avoir un financement local pour les groupes communautaires de soutien juridique.

Au niveau mondial, nous avons changé la conversation et les règles. Auparavant, il n'y avait pas de discussion sur ce qui devrait être fait pour promouvoir l'accès à la justice et atteindre l'objectif 16 ; on ne reconnaissait pas que les services de justice avaient besoin de financement et que ceux qui effectuaient ce travail nécessitaient une garantie de sécurité. Ces questions sont maintenant désormais traitées à un haut niveau et ont été intégrées dans les rapports et les programmes pertinents. Nous avons donc le sentiment d'avoir influencé le dialogue international autour des défenseurs de l'accès à la justice, et bien qu'il reste encore du travail à faire, c'est une victoire en soi.

Sur le plan financier, la campagne "Justice pour tous" a incité les donateurs à engager de nouvelles ressources pour l'accès à la justice et l'autonomisation juridique. Pendant la pandémie, la campagne a adapté son approche : elle a créé un Fonds COVID-19 pour la justice de base et a réussi à convaincre plusieurs donateurs de contribuer. Il s'agissait d’une réponse au besoin désespéré de financement de nos membres dans le cadre de la pandémie. Nous nous sommes rendu compte qu'ils n'avaient pas besoin de montants excessifs ; beaucoup pouvait être réalisé avec de petites injections de fonds, par exemple, sous la forme de subventions uniques de quelques milliers de dollars. Ces fonds relativement modestes pourraient faire une grande différence en termes de traitement des questions urgentes d'accès à la justice liées à la pandémie. Nous avons lancé ce fonds en juillet avec l'objectif de réunir un million de dollars, et nous sommes convaincus que nous y parviendrons. Nous avons reçu beaucoup de soutien ; nous avons déjà accepté les premières demandes, et l'argent devrait être distribué au cours du prochain mois. Il s'agit de petites sommes, entre 3 000 et 20 000 dollars, destinées à des groupes de base promouvant l'accès à la justice pour couvrir les frais de fournitures, de formation, de salaires et tout ce dont ils ont besoin pour se maintenir à flot. L'idée sous-jacente est que la pandémie n'est pas seulement une crise sanitaire, mais aussi une crise de justice, et que nous devons soutenir les défenseurs qui aident les communautés à y faire face.

De quel type de soutien de la société civile internationale auriez-vous besoin pour continuer à accomplir ce travail ?

Notre enquête a posé cette question à nos membres, et 58 % ont répondu qu'ils avaient besoin d'un soutien technologique. La nature du travail d'autonomisation juridique est en grande partie un exercice de construction de confiance qui nécessite généralement des interactions en face à face. La plupart des groupes de base avec lesquels nous travaillons ont l'habitude de sortir et de parler aux membres de la communauté, d'organiser des réunions communautaires en face à face et d'éduquer les gens. Ils ne sont pas habitués à travailler à distance ; ils ne sont pas familiarisés avec le travail avec des applications et n'ont pas assez d'appareils pour le faire. En outre, 67 % ont répondu qu'ils avaient besoin d'un soutien pour le renforcement des compétences. Ils ont besoin de ce soutien à la fois pour s'adapter à la technologie et pour imaginer de nouvelles façons de faire leur travail à distance ou avec une distanciation sociale. Enfin, 88 % des répondants ont répondu que ce dont ils ont besoin de la part de la société civile internationale est un soutien financier. Et ils ont clairement indiqué qu'il ne s'agit pas seulement d'obtenir plus de fonds ici et maintenant, mais plutôt de garantir un financement plus durable et plus fiable à long terme.

Contactez le Legal Empowerment Network via le site web de Namati ou son profil Facebook, et suivez @GlobalNamati sur Twitter. 

 

ARGENTINE : « Le changement culturel a permis le changement juridique et le changement juridique a approfondi le changement culturel »

Dix ans après l’approbation en Argentine de la loi sur le mariage pour tous, qui a marqué un jalon pour l’Amérique latine, CIVICUS s’entretient avec la dirigeante LGBTQI+ María Rachid sur les stratégies utilisées et les tactiques qui ont le mieux fonctionné pour faire avancer l’agenda de l’égalité, et qui peuvent encore être utiles aujourd’hui. María dirige actuellement l’Institut contre la Discrimination du Défenseur des peuples de la ville de Buenos Aires et fait partie de la Commission Directive de la Fédération Argentine de Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Trans (Fédération Argentine LGBT). En 1996, elle a fondé l’organisation féministe lesbienne La Fulana et en 2006, elle a cofondé la Fédération argentine LGBT, qui rassemble des organisations de diversité sexuelle et a joué un rôle central dans l’approbation de la loi sur le mariage pour tous.

maria rachid

Quelle était la situation de la diversité sexuelle en Argentine lorsque la campagne pour le mariage pour tous a commencé ?

Nous venions d'une situation où la relation des organisations de diversité sexuelle avec l'État était de confrontation. C'était de l'État que provenaient la plupart des discriminations, violences et harcèlement envers la communauté LGBT+, et en particulier envers les personnes trans, à travers les forces de sécurité et les institutions en général. La discrimination était permanente et l’incapacité d’accéder aux droits était constante. C'est pour cela que dans les années 80 et 90, nous faisions des escraches, c’est-à-dire, des manifestations de répudiation par honte publique, devant les commissariats de police, afin de dénoncer la police et les outils qu'elle employait, tels que les codes d'infraction et la loi sur le casier judiciaire, et nous avons rencontré d'autres organisations de défense des droits humains qui se battaient pour la même cause. Les outils de discrimination de l'État étaient utilisés contre divers groupes ; nous étions l'un d'entre eux, mais il y en avait d'autres qui étaient également harcelés et persécutés avec les mêmes outils qui alimentaient la petite caisse de la police.

Après l'énorme crise économique, sociale et politique de 2001, il y a eu un affaiblissement des institutions et un renforcement de la mobilisation sociale. Très opportunément, à ce stade, la Communauté Homosexuelle Argentine (CHA), l'une des plus anciennes organisations de diversité sexuelle dans le pays, a présenté un projet d'union civile à l'Assemblée législative de la ville de Buenos Aires, la capitale. La loi qui a fini par être approuvée était très courte, de moins d'une page, et établissait fondamentalement que dans la ville de Buenos Aires, les couples de personnes du même sexe devraient être traités d'une manière « similaire » aux mariages hétérosexuels. Bien sûr, le projet original ne disait pas « similaire », mais l'expression a été introduite pour garantir son approbation. Aujourd’hui, cela serait perçu comme humiliant, mais dans ce contexte, c’était une énorme réussite. Parallèlement à cette loi, d'autres projets ont également été approuvés, reflétant également des revendications de la citoyenneté mobilisée, tel que l'expropriation d'une entreprise récupérée par ses travailleurs et l'établissement de normes pour permettre le travail des cartonniers.

Après l'approbation de la loi sur l'union civile à Buenos Aires, nous avons commencé à réfléchir à la prochaine étape. Certaines organisations ont proposé d'étendre l'union civile à d'autres districts, comme cela s'est produit plus tard dans la province de Río Negro et dans la ville de Córdoba, et d'essayer de l'étendre au niveau national. Mais d'autres organisations ont commencé à réfléchir à l'idée du mariage, même si à cette époque-là cela semblait fou, car seuls deux pays dans le monde le reconnaissaient - la Belgique et les Pays-Bas – et il s’agissait deux pays culturellement très différents de l’Argentine, sans une Église catholique politiquement influente, qui constitue l’obstacle principal à la reconnaissance de nos droits.

Comment l’impossible est-il devenu réalisable ?

Dans ce contexte de violence institutionnelle, où il n'y avait eu qu'une petite avancée grâce à laquelle nos couples seraient traités de manière « similaire » aux couples hétérosexuels dans certains parties du pays, certaines choses ont commencé à changer, tant au niveau national qu’international, qui ont placé l'aspiration à l'égalité sur le terrain du possible.

L'une de ces choses était qu'en 2003, le gouvernement récemment inauguré de Néstor Kirchner a abrogé les soi-disant « lois sur l'impunité », qui empêchaient la poursuite ou l'exécution de peines contre les auteurs de crimes contre l'humanité commis pendant la dernière dictature. C'était un changement du paradigme des droits humains en Argentine, et au début nous nous sommes demandé si cette fois cela nous inclurait. Depuis le retour à la démocratie on avait parlé des droits humains dans notre pays, mais ils ne nous avaient jamais inclus. Les personnes trans continuaient d'être persécutées, détenues et torturées dans les commissariats de police. Mais avec l'abrogation des lois sur l'impunité, nous pensions que les choses pouvaient changer.

Peu de temps après, en 2004, nous avons été convoqués à élaborer un plan national contre la discrimination. C'était la première fois que l'État convoquait les organisations de la diversité à développer un plan de politique publique qui allait comporter un chapitre spécifique sur la diversité. Nous y sommes allés avec méfiance, pensant que nos propositions allaient rester dans le tiroir d'un fonctionnaire. Nous avons fait notre diagnostic et nos propositions, nous avons participé à beaucoup de rencontres dans différentes provinces et nous avons pensé que tout n'aboutirait à rien. Mais avant longtemps, on nous a appelés et demandés si nous pouvions revoir le plan avant sa publication, car on voulait s'assurer que nous étions d'accord avec le contenu. Nous avons commencé à le regarder en pensant qu'ils auraient sûrement effacer tout ce que nous avions écrit, mais tout était là, rien ne manquait. Il y avait l'égalité des droits, il y avait la reconnaissance de l'identité de genre des personnes trans, il y avait tout sauf le mariage pour tous, car en 2004, même les organisations de la diversité ne parlaient pas du mariage pour tous en Argentine. Nous ne l'avons jamais mentionné dans les réunions et pour cette raison, même s'il incluait l'objectif « d'assimiler les droits des couples de même sexe à ceux des familles hétérosexuelles », il ne mentionnait pas expressément le mariage pour tous. Le Plan National contre la Discrimination est sorti par décret présidentiel : ainsi, nos revendications historiques ont été traduites en un plan de politique publique et c'est le président lui-même qui a dit à ses fonctionnaires ce qu'ils avaient à faire en matière de diversité sexuelle, ce qui était exactement ce que nous avions réclamé.

Au milieu de ce changement de paradigme des droits humains qui pour la première fois semblait inclure la diversité sexuelle, il y a eu un énorme changement au niveau international : en 2005 le mariage pour tous a été approuvé en Espagne, un pays culturellement similaire au nôtre et avec une forte présence de l'Église catholique. En effet, l'Église avait rallié un million et demi de personnes dans les rues contre l'égalité du mariage en Espagne, et la loi avait été adoptée tout de même. Dans un contexte aussi favorable tant au niveau national qu'international, un groupe d'organisations de la diversité sexuelle s'est réuni pour lutter pour le mariage pour tous en Argentine.

Quel était le rôle de la Fédération Argentine LGBT dans la promotion du mariage pour tous ?

La Fédération Argentine LGBT a été créée précisément à cette époque, à partir de la convergence d'un certain nombre d'organisations avec une grande expérience non seulement dans la ville de Buenos Aires mais aussi dans plusieurs provinces, pour plaider en faveur d'un agenda qui avait initialement cinq points. Premièrement, le mariage pour tous avec la possibilité d'adoption d’enfants ; nous avons spécifiquement demandé la reconnaissance du droit d'adoption car nous avons vu que dans certains pays, on a dû renoncer à l'adoption pour obtenir l’approbation du mariage pour tous. Deuxièmement, une loi sur la reconnaissance de l'identité de genre. Troisièmement, une loi anti-discrimination au niveau national. Quatrièmement, l'inclusion de la diversité dans un programme d’éducation sexuelle. Et cinquièmement, l'abrogation des articles des codes d'infraction qui, dans 16 provinces, criminalisaient toujours « l'homosexualité » et le « travestissement », en ces termes.

La Fédération a réuni presque toutes les organisations importantes de la diversité sexuelle ; seules deux anciennes organisations ont été laissées de côté, la CHA et la SIGLA (Société d’Intégration des Gays et Lesbiennes), très en désaccord l’une avec l’autre et dirigées presque entièrement par des hommes, avec très peu de participation des femmes. Cependant, la SIGLA a soutenu la Fédération sur tout le chemin vers le mariage pour tous, tandis que la CHA était en désaccord avec cette proposition car elle pensait qu'en Amérique latine, étant donné la forte présence de l'Église catholique, ce ne serait pas possible, et donc elle a continué à parier sur l'union civile.

Quelles ont été les principales stratégies et tactiques utilisées ?

La première chose que nous avons faite a été de convoquer des activistes de différentes professions et de différentes disciplines. Nous avons constitué une équipe d'avocats et une équipe de communicateurs, nous avons convoqué une table de journalistes et nous avons constitué des équipes qui pourraient apporter différentes contributions à la campagne.

Nous pensions que nous devions emprunter toutes les voies possibles en même temps. Nous avons d'abord examiné les différentes voies par lesquelles ces lois avaient été adoptées ailleurs. Par exemple, au moment où nous avons déposé le premier appel judiciaire, le mariage pour tous avait déjà été prononcé en Afrique du Sud par la Cour suprême. Nous avons également étudié les débats qui avaient eu lieu dans différents pays du monde, non seulement sur le mariage pour tous, mais aussi sur d'autres questions telles que le vote des femmes, le mariage civil, le divorce et les droits sexuels et reproductifs. Les arguments utilisés pour nier les droits étaient toujours identiques, et ils s’appuyaient sur le fondamentalisme religieux.

La conclusion de notre analyse était qu'il fallait emprunter simultanément les voies du pouvoir exécutif, du pouvoir législatif et du pouvoir judiciaire. En même temps, il fallait s'adresser aux médias et installer la question dans la société. Cela nous a semblé d’autant plus clair après une rencontre avec le ministre de l'Intérieur de l'époque, qui nous a dit que nous avions l'accord du pouvoir exécutif, mais que nous devions créer les conditions pour ne pas perdre le vote au Congrès. Depuis lors, on a travaillé pendant des années pour atteindre l'opinion publique et créer ainsi les conditions pour faire basculer la balance en notre faveur au Congrès.

En 2007, nous avons présenté le premier appel à la protection pour le mariage pour tous ; nous présenterions plus d'une centaine. À la suite d'une injonction, en 2009, un couple homosexuel a réussi à se marier avec une autorisation judiciaire à Ushuaia, et en 2010 huit autres couples ont pu se marier, dont une de lesbiennes, dans la ville et dans la province de Buenos Aires. À ce moment-là, nous avions changé de stratégie : au début, nous avions plaidé dans la juridiction civile de la famille, où la présence de l'Opus Dei et de son catholicisme pur et dur était très forte. De nombreux juges civiles de famille étaient des militants de l'Église catholique et en particulier de l'Opus Dei, il était donc très difficile d'obtenir une décision favorable dans cette juridiction. Le changement s'est produit lorsque nous nous sommes rendu compte que, comme nous introduisions une action judiciaire contre le Registre civil, dépendant du gouvernement de la ville de Buenos Aires, nous pouvions recourir au tribunal contentieux administratif et fiscal dès lors que l’Etat était partie au conflit. Comme il s'agit d'une juridiction qui traite principalement de questions liées à la fiscalité, et qu'en Argentine l'Église catholique est exonérée de payer des impôts, nous n'y allions pas trouver des juges militants de l'Église catholique ou de l'Opus Dei, car c'est une juridiction qui n’a pas d'intérêt politique pour eux. Dès ce changement de stratégie, toutes les décisions dans la ville et la province de Buenos Aires ont été en notre faveur.

Bien qu'au début nous pensions aux amparos (procédure de protection des droits fondamentaux) de manière littérale, comme une recherche du soutien de la justice envers nos revendications, ils ont fini par être avant tout une excellente stratégie de communication, car chacun de ces litiges était en fait une histoire que nous racontions à la société sur les raisons pour lesquelles il était juste, nécessaire et opportun d'approuver le mariage pour tous. Pour cela faire, nous avons beaucoup préparé les couples qui présentaient leurs amparos, en particulier les premiers, dont nous savions qu'ils auraient une belle exposition médiatique. Cela a donc fini par être une stratégie de communication plus qu'une stratégie judiciaire.

Comment avez-vous conquis l'opinion publique ?

Nous avons beaucoup travaillé avec les médias. Nous organisions des petits déjeuners avec des journalistes, dans un premier temps seulement avec quelques alliés, mais plus tard, ces rencontres ont été élargies. Tant était le travail en ce sens que dans les derniers mois, il n'y avait plus d’articles de presse signées contre le mariage pour tous, y compris dans le journal traditionnel La Nación, qui ne s'y est opposé que par ses éditoriaux, puisque les notes signées par ses journalistes étaient également favorables. En d'autres termes, même dans les médias hostiles, les journalistes ont fini par être nos alliés. Nous avons fait un livret pour les communicateurs expliquant en quoi consistait le projet, pourquoi il était important, quels étaient les arguments. Nous avons également fait des spots publicitaires, mais comme nous n'avions pas d'argent pour les transmettre, nous avons demandé aux journalistes et aux responsables des médias de les diffuser en tant que contenu des émissions, et de fait ils les ont beaucoup diffusés. C'était des spots amusants qui attiraient l'attention.

Pour gagner du soutien, nous devions montrer à la société le soutien que nous recevions déjà dans certains secteurs et de la part de personnes respectées. Nous avons donc commencé par publier une liste de supporters, qui au début était très courte, mais qui a fini par devenir une énorme newsletter contenant les noms de toutes les centrales syndicales, les différents syndicats, des référents politiques de presque tous les partis, des références de l'art, des médias, des religions.

À l'approche du débat parlementaire, nous avons commencé à organiser des événements, généralement au Sénat, pour montrer le soutien que nous recevions dans différents secteurs, et qui ont eu de grandes répercussions dans les médias. L'événement « La culture dit oui au mariage pour tous » a réuni des musiciens et des artistes ; l'événement « La science dit oui au mariage pour tous » a réuni des académiques et des scientifiques, et nous avons recueilli 600 signatures d'universités, de chercheurs et d'associations professionnelles de psychologie et de pédiatrie, entre autres. Contrairement aux précédents, nous avons organisé l'événement « La religion dit oui au mariage pour tous » dans une église évangélique au quartier de Flores, auquel ont participé des prêtres catholiques, des rabbins et des rabbines, et des pasteurs évangéliques et d'autres églises protestantes. Au-delà de ce que nous pensions individuellement des religions et de la séparation de l'Église et de l'État, nous voulions montrer aux gens qu'ils n'avaient pas besoin de choisir entre leur religion et le mariage pour tous, car ils pouvaient être en faveur du mariage pour tous quelle que soit leur orientation religieuse. À cause de leur participation à l'événement, le lendemain, quelques prêtres catholiques ont été expulsés de l'église.

Comment ces manifestations de soutien ont-elles aidé à modifier des positions de législateurs ?

Dès le départ, nous avons utilisé la stratégie du lobbying en affichant ce soutien, ainsi que ceux qui émergeaient des sondages d'opinion. La première enquête que nous avons eue a été réalisée par le journal Página/12 et montrait que dans la ville de Buenos Aires, le taux d'approbation dépassait le 60 %. Peu de temps après, le gouvernement a commandé une enquête très importante, qui était même basée sur des groupes de discussion dans les provinces, ce qui nous a permis non seulement de savoir si les gens étaient pour ou contre, mais aussi quels arguments étaient les plus efficaces. Dans les groupes de discussion, nous avons présenté différents arguments en faveur du mariage pour tous et nous avons observé les réactions des gens ; ainsi nous avons identifié les arguments qui fonctionnaient le mieux.

Bien sûr, nous avons toujours montré la partie de l'enquête qui nous convenait le mieux, parce que les réponses dépendaient beaucoup de la manière dont la question était posée. Par exemple, lorsque nous avons demandé aux gens s'ils croyaient que les personnes homosexuelles et hétérosexuelles avaient les mêmes droits, environ 90 % ont répondu oui ; mais si nous leur demandions s'ils acceptaient qu’elles puissent se marier, le pourcentage tombait à 60% ; et si nous leur posions la question sur les droits d'adoption, l'approbation tombait à 40 %. Mais si nous les informions qu'en réalité les personnes homosexuelles en Argentine étaient déjà légalement autorisées à adopter de manière individuelle, et nous leur demandions ensuite s'ils accepteraient de retirer ce droit, la majorité disait non. Si seulement un 40 % était en principe favorable à l'adoption par des couples de personnes du même sexe, plus du 50 % refusait de l'interdire si elle était déjà autorisée. Une partie de la discussion consistait donc à informer les gens et à expliquer que les enfants adoptés par des personnes homosexuelles avaient la moitié de leurs droits, car puisque leurs parents ne pouvaient pas se marier, l'un d'eux ne pouvait pas, par exemple, leur laisser une pension. Quand nous leur avons demandé s'ils ne pensaient pas que ces personnes devraient pouvoir se marier pour que leurs enfants puissent obtenir la garantie de tous leurs droits, plus du 80 % ont répondu oui.

A partir du travail avec ces arguments, le soutien a grandi tout au long de la campagne, au point que des adhésions inattendues ont commencé à arriver, par exemple, du Centre étudiant d'une université catholique qui nous a appelés pour nous rejoindre. À la fin je dirais que tous les référents de l'art, de la culture, du monde syndical et du journalisme nous ont soutenus. Tous ceux qui continuaient d'être contre représentaient une religion, mais parmi nos partisans, il y avait aussi de nombreux référents religieux. Avec les chiffres de l'opinion publique et les listes de partisans en main, nous avons fait le tour des commissions parlementaires et les chambres législatives, et nous avons opéré politiquement pendant les débats jusqu'au moment même où la loi a été approuvée.

Je pense que la stratégie consistant à parcourir toutes les voies possibles, à avoir une grande capacité de dialogue et d'articulation, et à rechercher tous les alliés possibles, a été très réussie. Même à une époque de forte polarisation politique, nous avons parlé avec tous les partis, avec les jeunes et les groupes féministes des partis, avec certains alliés LGBT+ des partis, et plus tard, au fur et à mesure qu'ils sont apparus, avec les divisions de diversité des partis. C'était très difficile, mais dans la lutte pour le mariage pour tous, nous avons réussi à prendre la « photo impossible », dans laquelle des politiciens du gouvernement et de l'opposition se sont alignés derrière la même cause.

Pour changer la loi, il fallait d'abord générer un changement des attitudes sociales. Pensez-vous que l'adoption de la loi a entraîné d'autres changements sociaux et culturels plus profonds ?

L'approbation de la loi a généré un certain climat dans la société, je dirais même de fierté d'être le dixième pays au monde à avoir consacré le mariage pour tous. Le secteur politique qui avait voté contre la loi se sentait exclu et ne voulait pas que cela se reproduise, ce qui s'est reflété dans l'approbation, en 2012, de la loi sur l'identité de genre, bien plus révolutionnaire que celle du mariage pour tous, pratiquement à l'unanimité. Il s'agit d'une loi à la pointe dans le monde entier, et même les plus grands opposants au mariage pour tous l'ont défendue et ont voté pour elle au Sénat.

Ces lois ont eu de grands impacts institutionnels et l'action institutionnelle a approfondi le changement culturel. Après son approbation, tous les ministères, de nombreuses municipalités et de nombreuses provinces ont mis en place des espaces de diversité sexuelle. En conséquence, il s'est avéré qu'il y avait de nombreuses agences publiques à différents niveaux générant des politiques publiques sur la diversité, qui ont eu un impact dans de nombreux domaines, y compris les écoles. Cela a généré un changement culturel important, car il a modifié la perception de nos familles. Bien sûr, il existe des poches de résistance et des actes de discrimination continuent à se produire, mais maintenant ces actes de discrimination sont signalés et répudiés par la société et la condamnation sociale est amplifiée par le journalisme et les médias. La discrimination, qui dans le passé était légitimée par l'État, manque désormais de légitimité. L'État non seulement ne la légitime plus mais génère également des politiques publiques en faveur de la diversité. La loi n'a jamais été notre objectif ultime et ce n'est pas non plus une solution miracle pour mettre fin à la discrimination, mais c'est un outil sans lequel il est impossible de mettre fin à la discrimination.

L'espace civique en Argentine est classé « étroit » par le CIVICUS MonitorContactez María via son siteweb ou sa page Facebook, et suivez @Defensorialgbt sur Twitter. Contactez la Federation Argentine LGBT via son siteweb ou sa page Facebook, et suivez @FALGBT sur Twitter. 

 

MYANMAR : « Les partis d'opposition se plaignent que le corps électoral censure leur discours »

Cape DiamondCIVICUS s'entretient avec le journaliste lauréat Cape Diamond (Pyae Sone Win) au sujet des prochaines élections au Myanmar. Cape est un journaliste multimédia basé au Myanmar qui s’intéresse au domaine des droits humains, des crises et des conflits. Il travaille actuellement de manière indépendante pour l'Associated Press (AP). Il a assuré une couverture critique de la crise des réfugiés rohingyas et a travaillé avec de nombreux médias internationaux, dont Al Jazeera, ABC News et CBS. Il a également contribué au documentaire lauréat du BAFTA, Myanmar’s Killing Fields, et au film The Rohingya Exodus, médaillé d'or au Festival du film de New York.

Prévues pour le 8 novembre 2020, ces élections seront les premières depuis 2015, date à laquelle elles ont abouti à une victoire écrasante de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), et ne seront que les deuxièmes élections compétitives depuis 1990, date à laquelle la victoire écrasante de la LND a été annulée par l’armée.

Quel est l'état des libertés civiles et de la société civile à l'approche des élections ?

La situation de la liberté d'expression est très préoccupante. Au fil des années, des journalistes et des militants des droits de l'homme au Myanmar ont fait l'objet d'accusations pénales en raison de leur travail. Des lois restrictives, telles que la loi sur les télécommunications, la loi sur les associations illicites, la loi sur les secrets officiels et les dispositions du code pénal relatives à la diffamation, continuent d'être utilisées pour poursuivre les militants et les journalistes. La loi sur les défilés et rassemblements pacifiques a également été utilisée contre les manifestants.

De nombreux partis politiques se sont plaints du fait que la Commission électorale de l'Union (CEU), l'organe électoral, a censuré des messages devant être diffusés à la télévision nationale avant les élections. Par exemple, Ko Ko Gyi, président du parti populaire, a déclaré que les changements apportés par la CEU dans son discours de campagne l'empêchaient d'exprimer pleinement la position politique de son parti sur les élections. Deux partis, le Parti démocratique pour une nouvelle société et la Force démocratique nationale, ont annulé leurs émissions électorales pour protester contre la censure.

En même temps, les adversaires disent que le corps électoral est biaisé en faveur du parti au pouvoir, la LND, dirigé par Aung San Suu Kyi. C'est une question à laquelle nous devons être attentifs et dont nous devons parler afin de garantir des élections crédibles.

Le corps électoral s’est-il rapproché de la société civile ?

J'ai entendu dire que l'actuel CEU n'a pas cherché activement à établir un lien avec la société civile. Le CEU a d'abord interdit à l'Alliance du peuple pour des élections crédibles (APEC), l'un des plus grands groupes de surveillance des élections du pays, de surveiller les élections. La CEU a accusé l'APEC de ne pas être enregistrée en vertu de la loi régissant les organisations de la société civile et de recevoir des fonds de sources internationales. Bien que la CEU l'ait finalement autorisée à fonctionner, l'organisation éprouve des difficultés à le faire en raison des restrictions récemment imposées à cause de la COVID-19.

Quelles sont les principales questions autour desquelles la campagne s'articulera ?

La pandémie de la COVID-19 et la guerre civile en cours dans le pays sont nos principaux problèmes pour le moment. Il est très clair que le parti au pouvoir et le gouvernement ne prêtent pas suffisamment attention à la situation des minorités dans les régions qui souffrent de la guerre civile.

Il est inquiétant que le pays traverse une pandémie, dont je pense qu'il n'a pas la capacité suffisante pour y faire face. Au 29 septembre 2020, nous avons eu un total de 11 000 cas signalés et 284 décès dus à la COVID-19. L'augmentation des infections au cours des dernières semaines est inquiétante, puisque nous n'avions eu qu'environ 400 cas confirmés en août. Je crains que la situation ne permette aux gens d'aller voter aux élections en toute sécurité.

Plus de 20 partis politiques ont envoyé des demandes au corps électoral pour reporter les élections en raison de la pandémie, mais celles-ci ont été rejetées. Le parti au pouvoir n'est pas prêt à reporter les élections.

Est-il possible de développer une campagne « normale » dans ce contexte ?

Je ne pense pas qu'il soit possible d'avoir des rassemblements de campagne normaux comme ceux des dernières élections, celles de 2015, car nous sommes en pleine pandémie. Le gouvernement a pris plusieurs mesures pour lutter contre la propagation de la maladie, notamment l'interdiction de se réunir. Les partis politiques ne peuvent pas faire campagne dans des zones qui sont en situation de semi-confinement.

Les grandes villes, telles que Yangon et sa région métropolitaine, ainsi que certaines municipalités de Mandalay, sont en semi-confinement, dans le cadre d'un programme que le gouvernement a appelé « Restez à la maison ». Au même temps, l'ensemble de l'État de Rakhine, qui connaît une guerre civile, est également en semi-confinement. J'ai bien peur que les habitants de la zone de guerre civile ne puissent pas aller voter.

Pour s'adresser à leur public, les candidats utilisent à la fois les réseaux sociaux et les médias traditionnels. Toutefois, comme je l'ai déjà souligné, certains partis de l'opposition ont été censurés par la CSU. Certains membres de l'opposition ont dénoncé le traitement inéquitable de la CEU et du gouvernement, tandis que le parti au pouvoir utilise son pouvoir pour accroître sa popularité. Cela va clairement nuire aux chances électorales de l'opposition.

Quels sont les défis spécifiques auxquels sont confrontés les candidats dans l'État de Rakhine ?

Étant donné que tout l'État de Rakhine est soumis à des restrictions en raison de la COVID-19, les candidats ne peuvent pas faire campagne personnellement. C'est pourquoi ils font généralement campagne sur les réseaux sociaux. En même temps, dans de nombreuses municipalités de l'État de Rakhine, une coupure du service Internet a été imposée de façon prolongée en raison des combats continus entre l'armée arakanienne et les forces militaires. Je crains que les gens là-bas ne puissent pas obtenir suffisamment d'informations sur les élections.

Le gouvernement du Myanmar utilise également la loi discriminatoire de 1982 sur la citoyenneté et la loi électorale pour priver les Rohingyas de leurs droits et les empêcher de se présenter aux élections. Les autorités électorales ont empêché le leader du Parti de la démocratie et des droits humains (PDDH) dirigé par les Rohingyas, Kyaw Min, de se présenter aux élections. Kyaw Min a été disqualifié avec deux autres candidats du PDDH parce que ses parents n'auraient pas été citoyens, comme l'exige la loi électorale. C'est l'un des nombreux outils utilisés pour opprimer le peuple Rohingya.

En octobre, la CEU a lancé une application pour smartphone qui a été critiquée pour l'utilisation d'un label dérogatoire en référence aux musulmans rohingyas. L'application mVoter2020, qui vise à sensibiliser les électeurs, désigne au moins deux candidats de l'ethnie rohingya comme des « Bengalis », ce qui laisse entendre qu'ils sont des immigrants du Bangladesh, même si la plupart des Rohingyas vivent au Myanmar depuis des générations. Ce label est rejeté par de nombreux Rohingyas. De plus, aucun des plus d'un million de réfugiés Rohingyas au Bangladesh, ni des centaines de milliers de personnes dispersées dans d'autres pays, ne pourra voter.

L'espace civique au Myanmar est décrit comme « répressif » par le CIVICUS Monitor.
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#UN75 : « La société civile doit être la conscience de la communauté mondiale »

En commémoration du 75e anniversaire de la fondation des Nations Unies (ONU), CIVICUS organise des discussions avec des activistes, des avocats et des professionnels de la société civile sur les rôles que l'ONU a joués jusqu'à présent, ses succès et les défis qu'elle doit relever pour l'avenir. CIVICUS s'entretient avec Keith Best, directeur exécutif par intérim du Mouvement fédéraliste mondial - Institut de politique mondiale (WFM/IGP), une organisation non partisane à but non lucratif qui s'engage à réaliser la paix et la justice dans le monde par le développement d'institutions démocratiques et l'application du droit international. Fondé en 1947, le WFM/IGP s'emploie à protéger les civils des menaces de génocide, de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité, à faciliter la transparence de la gouvernance, à améliorer l'accès à la justice et à promouvoir l'État de droit.

Keith best

Quel type de relation la société civile a-t-elle entretenu avec l'ONU tout au long de ses 75 ans d'histoire ?

La relation de la société civile avec l'ONU tout au long de son histoire a été principalement celle d'un ami critique, et l'expérience du WFM/IGP en témoigne. Ce sentiment a souvent été réciproque. Je me souviens très bien que lorsqu'il était Secrétaire général des Nations Unies (SGNU), lors d'une réunion avec des organisations de la société civile (OSC), Boutros Boutros-Ghali nous a demandé de l'aider à obtenir des États-Unis qu'ils paient leurs arriérés - ce qu'ils ont fait dès qu'ils ont eu besoin de soutien pour la guerre du Golfe ! L'ancien directeur exécutif du WFM/IGP, Bill Pace, a également écrit que « Kofi Annan était un secrétaire général très important, avec lequel j'ai eu la chance de développer une relation à la fois professionnelle et personnelle. Bien que son héritage soit toujours débattu, je crois qu'il s'est engagé à faire face aux grandes puissances et à s'opposer à la corruption des principes énoncés dans la charte ». C'est grâce à Kofi Annan que la doctrine de la responsabilité de protéger a été adoptée à l'unanimité.

En quoi le travail de l'ONU a-t-il fait une différence positive ?

On a tendance à ne considérer l'ONU que sous l'angle de son rôle de maintien de la paix et de ses efforts plus visibles pour tenter de maintenir la paix mondiale, en négligeant le travail moins célèbre mais parfois plus efficace accompli par ses agences. Je n'en mentionnerai que trois. Malgré la récente controverse concernant la COVID-19, où les principaux problèmes semblent avoir été ses pouvoirs limités et son manque de coordination, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a obtenu un succès durable. Elle a été officiellement créée le 7 avril 1948 dans le but « d'atteindre pour tous les peuples le niveau de santé le plus élevé possible », la santé étant entendue non seulement comme l'absence de maladie ou d'infirmité, mais aussi comme le plein bien-être physique, mental et social de chaque individu. Son plus grand triomphe a été l'éradication de la variole en 1977 ; de même, ses efforts mondiaux pour mettre fin à la polio sont maintenant dans leur phase finale. Ces dernières années, l'OMS a également coordonné les luttes contre les épidémies virales d'Ebola en République démocratique du Congo et de Zika au Brésil. Ce serait une catastrophe si les États-Unis se retirent de l'organisation au lieu de l'aider à mettre en place un mécanisme d'alerte plus efficace et à coordonner la distribution de médicaments dans le sillage d'une pandémie qui sera certainement suivie par d'autres.

Un autre héros méconnu est l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, qui a travaillé dur pour améliorer la situation des petits agriculteurs, la préservation et l'amélioration des méthodes agricoles et la connaissance des biotechnologies, entre autres choses. En outre, le Programme des Nations Unies pour le développement, fondé en 1965, encourage la coopération technique et la coopération en matière d'investissement entre les nations et plaide en faveur du changement en mettant les pays en contact avec les connaissances, l'expérience et les ressources nécessaires pour aider les gens à se construire une vie meilleure ; il fournit des conseils d'experts, des formations et des subventions aux pays en développement, en mettant de plus en plus l'accent sur l'aide aux pays les moins avancés. Certaines de ces agences ont été critiquées non pas tant pour le travail qu'elles font mais plutôt pour la conduite et les actions de certains de leurs employés. Le mode de sélection de certains d'entre eux est une question en suspens pour le WFM/IGP.

En grande partie grâce au travail des Nations Unies, des développements importants ont eu lieu, tels que la création de la Cour pénale internationale (CPI) et la responsabilité de protéger. Sur la base des recommandations de la Commission du droit international et des tribunaux de Nuremberg, Tokyo, Rwanda et Yougoslavie, la CPI a consacré pour la première fois dans l'histoire la responsabilité individuelle des chefs d'État et autres personnes en position d'autorité pour crimes contre l'humanité, crimes de guerre et de génocide et, plus récemment, crimes d'agression. Avec le recul, on peut considérer qu'il s'agit là d'une évolution importante du concept de responsabilité internationale qui, jusqu'à présent, n'était attribuée qu'aux États, et non aux individus. Le concept de responsabilité de protéger, approuvé à une écrasante majorité en 2005 lors du sommet mondial des Nations Unies, le plus grand rassemblement de chefs de l'État et de gouvernement de l'histoire, a fait basculer des siècles d'obligations du citoyen envers l'État - une obligation non seulement de payer des impôts, mais aussi, en fin de compte, de donner sa vie - sur la responsabilité de l'État de protéger ses citoyens, pour souligner son contraire. Elle pourrait mettre fin à 400 ans d'inviolabilité de l'État pour répondre à ses pairs, consacrée par le traité de Westphalie, dans la mesure où le concept de non-intervention n'a pas survécu au siècle dernier.

Quelles sont les choses qui ne fonctionnent pas actuellement et qui devraient changer, et comment la société civile travaille-t-elle pour que cela se produise ?

Ce qui a été décevant, bien sûr, c'est l'incapacité de l'ONU à se réformer de l'intérieur de manière efficace et, principalement en raison de l'intérêt des grandes puissances à maintenir le statu quo, le fait qu'elle soit devenue inadéquate pour remplir sa mission dans le monde moderne. Le meilleur exemple en est l'utilisation ou la menace d'utilisation du veto au Conseil de sécurité des Nations Unies (CSNU). Le P5, c'est-à-dire ses cinq membres permanents, est encore constitué par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, sauf qu'en 1971, la République populaire de Chine a remplacé le Taïwan/République de Chine. Jusqu'au Brexit, deux sièges étaient occupés par des États qui faisaient partie de l'Union européenne. Ni la plus grande démocratie du monde, l'Inde, ni sa troisième économie, le Japon, ne sont représentées. Ces dernières années, l'utilisation ou la menace d'utilisation du veto a rendu l'ONU incapable de prévenir les conflits dans un certain nombre de situations. Dans un livre récent, Existing Legal Limits to Security Council Veto Power in the Face of Atrocity Crimes (Les limites juridiques actuelles du pouvoir de veto du Conseil de sécurité face aux crimes d'atrocité), Jennifer Trahan explique que cet abus de pouvoir est en fait contraire à l'esprit et à la lettre de la Charte des Nations Unies. D'autres États exercent une pression croissante pour réduire ces abus, et nous espérons que les campagnes de la société civile à cet effet apporteront des changements.

Une autre chose qui doit changer est la manière dont le Secrétaire général des Nations Unies est nommé, qui dans le passé a été en coulisse, ce qui n'a peut-être pas permis de prendre en compte tous les candidats compétents. Mais grâce à la Campagne 1 pour 7 milliards, à laquelle le WFM/IGP a activement participé avec de nombreux autres acteurs, y compris des gouvernements, le processus de sélection du SGNU a peut-être changé à jamais, car l'espace où il se déroulait, et qui permettait des accords entre les grandes puissances, s’est déplacé du CSNU à l'Assemblée générale des Nations Unies (AGNU). L'actuel Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, a souvent fait l'éloge et soutenu le nouveau processus par lequel il a été sélectionné. Ce processus est le résultat du travail conjoint de nombreuses organisations dirigées par un comité directeur informel composé d'Avaaz, de la Fondation Friedrich Ebert-New York, de l'Association des Nations Unies-Royaume-Uni et du WFM/IGP, et a été soutenu par plus de 750 OSC, avec une portée estimée à plus de 170 millions de personnes. Nombre d'entre eux espèrent donner un nouveau souffle à une campagne visant à consolider et à améliorer les résultats obtenus jusqu'à présent. L'un des points sensibles est que la campagne initiale favorisait un mandat unique et plus long pour le SGNU plutôt que deux mandats potentiels ; cet objectif restera en place et, espérons-le, le titulaire actuel ne le considérera pas comme une menace pour sa propre position.

De nombreuses organisations demandent maintenant une conférence de révision en vertu de l'article 109 de la Charte des Nations Unies, mais nous devons faire attention à ce que nous souhaitons. Dans le climat actuel, dominé par un nationalisme et un populisme à courte vue, nous pourrions bien nous retrouver avec une version édulcorée de la Charte actuelle. Il vaudrait beaucoup mieux encourager un changement évolutif et progressif, qui sera probablement plus durable.

Pensez-vous qu'il est nécessaire et possible de démocratiser l'ONU ?

Oui, tout à fait. Les principales faiblesses du système des Nations Unies appellent non seulement à une réforme du Conseil de sécurité de l'ONU afin que ses membres permanents - et beaucoup soutiennent qu'il ne devrait pas y en avoir, ou du moins qu'aucun nouveau membre ne devrait être ajouté - reflètent plus fidèlement la puissance économique et diplomatique dans le monde actuel, mais aussi à remédier à son manque fréquent de transparence et de responsabilité et à l'absence d'éléments démocratiques ; d'où la campagne « 1 pour 7 milliards ».

Dans un avenir prévisible, l'ONU continuera probablement à s'appuyer sur les États-nations, dont l'égalité au sein de l'AGNU est l'une des caractéristiques les plus intéressantes. Cependant, il existe un appel croissant en faveur d'une plus grande démocratie pour réaliser le principe « nous, peuples des Nations Unies », par opposition à la simple représentation gouvernementale. D'où l'appel à la création d'une assemblée parlementaire de l'ONU, peut-être créée en vertu de l'article 22, qui débuterait non pas comme un organe législatif mais comme un organe de contrôle de l'ONU et de ses agences, puisque toute attribution de pouvoirs législatifs garantirait son échec en faisant en sorte que les États s'y opposent dès le départ. Lorsqu’autant d'organisations et de traités internationaux comprennent des assemblées parlementaires avec divers pouvoirs, il ne devrait y avoir aucune raison, au-delà de la mécanique électorale, pour que cela ne se produise pas également au niveau mondial.

Quels enseignements peut-on tirer de la pandémie de la COVID-19 pour la coopération internationale ? Qu’est-ce qui devrait changer suite à la crise ? 

La pandémie de la COVID-19 a certainement focalisé notre attention, mais il reste à voir si elle sera finalement assez cataclysmique pour devenir un moteur du type de changement qui a été stimulé par les guerres mondiales dans le passé. La pandémie a souligné que nous sommes « tous dans le même bateau », qu'un croisement entre l'animal et l'homme ou le développement d'un nouveau virus dans une région éloignée de la planète peut très rapidement produire des effets partout, sans frontière pour l'arrêter. Elle a clairement mis en évidence que les sociétés les plus touchées sont celles qui étaient déjà les plus vulnérables, les plus pauvres, les moins préparées et les moins équipées d'un point de vue sanitaire. Il est révélateur que les compagnies pharmaceutiques enseignent actuellement l'éthique en matière de distribution équitable des médicaments aux politiciens, afin de s'assurer que ce n'est pas la richesse qui en détermine l'accès. C'est une leçon qui a une applicabilité plus large. Elle a mis en évidence la nécessité de décisions mondiales exécutoires dans l'intérêt de l'humanité tout entière. Il s'agit là encore d'un message d'une plus grande pertinence dans le contexte du changement climatique et de la crise environnementale.

Une grande partie de l'idéalisme des années 1960 et 1970, qui ont été des périodes passionnantes pour ceux d'entre nous qui les ont vécues, a été traduite dans le réalisme de l'époque actuelle. Cela n’a rien de mauvais, car ces questions doivent résister à un examen minutieux. La technologie a mis en évidence le fait que les guerres sont désormais menées contre des civils plutôt que contre des soldats en uniforme, et que les cyber-attaques contre l'approvisionnement en énergie et en eau sont plus susceptibles de neutraliser l'ennemi que les armements, qui sont maintenant si coûteux qu'ils sont confrontés à des contraintes de durabilité et ne sont utiles qu'aux États qui peuvent se les permettre. Le monde est devenu plus petit, au point que nous sommes plus susceptibles de savoir ce qui se passe à l'autre bout du monde que chez notre voisin. Grâce aux médias numériques, les voix des gens sont de plus en plus présentes et mieux articulées ; les gens veulent que leur voix soit entendue. La technologie des satellites permet non seulement l'extraction précise des individus, mais aussi l'observation de leurs actions jusqu'au niveau le plus élémentaire : il n'y a plus d'endroit où se cacher. Si elle est utilisée de manière responsable pour promouvoir la justice internationale selon des normes universellement acceptées, cette technologie moderne peut constituer un acteur du bien, mais si elle est mal utilisée, elle peut aussi nous conduire à la destruction.

Le défi du multilatéralisme aujourd'hui est de diffuser ces messages d'interdépendance et de faire comprendre que, de plus en plus, pour atteindre leurs objectifs et répondre aux aspirations de leurs citoyens, les États doivent travailler ensemble, en partenariat et sur la base d'une compréhension mutuelle. En soi, cette compréhension conduira inévitablement à la nécessité de mettre en place des mécanismes permettant de gérer notre climat et notre comportement, sachant que l'action de chacun provoquera une réaction ailleurs susceptible de nous affecter. Qu'il s'agisse de la destruction de la forêt amazonienne ou de l'appauvrissement d'un peuple par le pillage et l'autoritarisme, le reste de l'humanité sera touché. La pauvreté détruit les marchés des nations industrialisées, ce qui produit ensuite l'instabilité, qui à son tour entraîne une augmentation des dépenses pour la prévention ou la résolution des conflits. La réponse aux flux migratoires ne consiste pas en la clôture et le renforcement des frontières, mais à s'attaquer aux causes profondes de la migration.

Nous vivons l'époque la plus rapide de l'histoire, où même les certitudes récentes sont remises en question et mises de côté. Cela est perturbateur, mais cela peut aussi nous ouvrir de nouvelles possibilités et à de nouvelles façons de faire les choses. Dans un tel climat politique, la capacité du WFM/IGP et de la société civile à être la conscience de la communauté mondiale et à viser une meilleure forme de gouvernance, qui soit fédéraliste et permette à la voix du peuple d'être entendue, est plus importante que jamais.

Contactez le World Federalist Movement-Global Policy Institute via son site web ou sa page Facebook, et suivez @worldfederalist sur Twitter. 

 

LIBAN : « Cette crise doit être gérée avec une vision féministe »

CIVICUS s'entretient avec Lina Abou Habib, une activiste féministe basée à Beyrouth, au Liban, sur la réponse de la société civile face à l'urgence provoquée par l’explosion du 4 août 2020. Lina enseigne les Féminismes Mondiaux à l'Université Américaine de Beyrouth, où elle est membre de l'Institut Asfari, et préside le Collectif pour la Recherche et la Formation sur l’Action pour le Développement, une organisation féministe régionale qui travaille au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Elle siège également au conseil d'administration de Gender at Work et en tant que conseillère stratégique du Fonds Mondial pour les Femmes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Lina Abou Habib

Pourriez-vous nous parler du moment où l’explosion s’est produite ?

L’explosion de Beyrouth s’est produite le 4 août 2020, vers 18 h 10, heure de Beyrouth. J'étais chez moi et je savais depuis une heure qu’il y avait eu un grand incendie dans le port de Beyrouth. Lorsque le feu a commencé à se propager, le ciel s’est assombri de fumée. Je regardais dehors, et la première chose que j’ai ressentie a été une sensation terrifiante, semblable à un tremblement de terre, et juste une fraction de seconde plus tard, une énorme explosion s’est produite. Les vitres autour de moi se sont brisées. Il m’a fallu quelques minutes pour comprendre ce qui venait de se passer. La première chose que nous avons tous faite a été de téléphoner à nos familles et à nos amis proches pour nous assurer qu’ils allaient bien. Tout le monde était dans un état d’incrédulité totale. L’explosion a été si puissante que chacun de nous a ressenti que cela se passait juste à côté de nous.

Quelle a été la réponse immédiate de la société civile ?

Il est important de souligner qu’en plus de la réponse de la société civile, il y a eu aussi une réponse individuelle. Les gens sont descendus dans la rue pour essayer d’aider les autres. Personne ne faisait confiance à l’État pour qu’il aide de quelque manière que ce soit ; en fait, l’État était responsable de ce qui s’était passé. Les gens ont pris la responsabilité de s’entraider, ce qui signifiait s’attaquer aux problèmes immédiats, comme nettoyer les rues des débris et parler à d’autres personnes pour savoir ce dont elles avaient besoin, comme de l’abri et de la nourriture. Environ 300 000 personnes se sont retrouvées sans abri et ont tout perdu en une fraction de seconde. Il y a eu une réaction extraordinaire de la part des gens ordinaires qui se sont mis à aider : des gens avec des balais et des pelles ont commencé à enlever les débris et d’autres ont distribué de la nourriture et de l’eau. L'indignation s'est transformée en solidarité.

Ce fut un moment de grande autonomisation, qui continue toujours. En ce moment même, il y a des volontaires et des organisations de la société civile (OSC) qui prennent essentiellement en charge la situation et non seulement apportent de l’aide immédiate, mais offrent également toutes sortes de soutien aux personnes en difficulté.

Cependant, ces actes de solidarité et de bienveillance ont aussi été critiqués. La principale critique a été de dire qu’ils sont contre-productifs car dispensent l’État de s’acquitter de ses obligations et de ses devoirs. Je comprends cette critique, mais je ne suis pas d’accord avec elle. Pour moi, les actes de solidarité menés par la société civile et les gens ordinaires ont été nos principales réussites, des histoires de pouvoir et de résistance dont il est bon de parler. Il faut souligner la réponse immédiate apportée individuellement par les mêmes personnes qui avaient subi des blessures ou avaient beaucoup perdu. Les communautés de travailleurs migrants elles-mêmes, vivant dans des conditions extrêmes d’exploitation, de racisme et d’abus, sont sorties pour nettoyer les décombres et aider les autres. Je ne pense pas qu’il faille ignorer le sens de ces actes de solidarité.

Le Liban subissait déjà une crise économique profonde, qui a été encore exacerbée par la pandémie du COVID-19 et l’explosion. Quels ont été les groupes les plus touchés ?

Les pires effets ont été ressentis par ceux qui se trouvaient déjà dans les situations les plus vulnérables. Un exemple clair de multiples formes de discrimination qui se chevauchent et se renforcent réciproquement est la situation des travailleuses migrantes au Liban. Ce n’est pas une situation nouvelle, cela fait déjà des décennies. Premièrement, les femmes migrantes travaillent dans la sphère privée, ce qui les rend encore plus invisibles et vulnérables. Deuxièmement, il n'y a absolument aucune règle à suivre pour les embaucher, alors elles sont essentiellement à la merci de leurs employeurs. Elles sont maintenues dans des conditions de quasi-esclavage sur la base des soi-disant « contrats de parrainage ». Même l’air qu’elles respirent dépend de la volonté de leurs employeurs, donc elles sont complètement liées à eux. En bref, c’est une population de femmes des pays pauvres du sud global qui sont employées comme travailleuses domestiques et soignantes, des postes qui les rendent incroyablement vulnérables aux abus. Il n’y a pas de lois que les protègent, et il en a toujours été ainsi. Par conséquent, ce sont elles qui sont laissées pour compte en cas de crise sécuritaire ou politique.

Trois événements consécutifs ont affecté leur situation. Le premier a été la révolution commencée le 17 octobre 2019, un moment incroyablement important qui a été le point culminant d’années d’activisme, et auquel ont également participé des travailleuses migrantes, qui ont été appuyées, soutenues et guidées par de jeunes féministes libanaises. En conséquence, il y a eu des travailleuses migrantes au sein de la révolution, qui se sont rebellées contre le système de parrainage qui les prive de leur humanité et les expose à des conditions de travail équivalentes à l'esclavage, et ont exigé un travail décent et une vie digne.

À cela s’ajoute l’effondrement économique et la pandémie du COVID-19, qui se sont produits alors que les manifestations se poursuivaient. En raison de la crise économique, certaines personnes ont choisi de ne pas payer les salaires des travailleuses domestiques et des travailleurs migrants, ou pire, ces personnes se sont simplement débarrassées d’eux en les laissant dans la rue pendant la pandémie.

Et puis l’explosion du port de Beyrouth s’est produite, frappant à nouveau particulièrement durement les travailleurs migrants. Il a eu une succession de crises qui ont touché avant tout les travailleurs migrants, et les femmes en particulier, car ils se trouvaient déjà dans des conditions précaires dans lesquelles ils subissaient des abus, leur travail était tenu pour acquis et ils ont ensuite été jetés dans la rue, oubliés par leurs ambassades et ignorés par le gouvernement libanais.

En tant qu’activiste et féministe, comment évaluez-vous la réponse du gouvernement à l'explosion ?

Il n’y a pas eu de réponse responsable du gouvernement. Je n’appellerais même pas ce que nous avons « gouvernement », mais plutôt « régime ». C'est une dictature corrompue, un régime autoritaire qui continue de se faire passer pour démocratique et même progressiste. Le régime dit qu’il incarne les réformes, mais ne les met jamais en œuvre. Par exemple, dix jours après la révolution, en octobre 2019, le président s’est adressé à la nation et nous a promis une loi civile égalitaire sur la famille, ce que les activistes féministes réclament depuis des décennies. C’était assez surprenant, mais il s’est avéré que ce n’était pas vrai, car rien n’a été fait à ce sujet. Les autorités disent simplement ce qu’elles pensent que les gens veulent entendre et elles semblent convaincues que le public est trop ignorant pour le remarquer.

Il faut donc replacer la réponse à l’explosion dans le contexte du récent soulèvement. La réponse du gouvernement à la révolution a été de ne pas reconnaître les problèmes que les gens signalaient : qu’il avait vidé les coffres publics, qu’il continuait à exercer le népotisme et la corruption et, pire que tout, qu’il démantelait les institutions publiques. La seule réponse du gouvernement a été de fermer l’espace de la société civile et d’attaquer les libertés d’association et d’expression et le droit de réunion. J’ai habité dans ce pays la plupart de ma vie, j’ai donc traversé une guerre civile et je crois que nous n’avons jamais connu une répression des libertés de l’ampleur que nous constatons actuellement sous ce régime. Nous n’avions jamais vu des personnes citées par la police ou les institutions de sécurité pour ce qu’elles ont dit ou publié sur les réseaux sociaux. C’est exactement ce que ce régime fait et continue de faire. Le président agit comme si nous avions une loi de lèse-majesté et n’accepte aucune critique ; ceux qui le critiquent le paient de leur liberté. C’est la première fois que nous voyons des activistes arrêtés pour cette cause.

Bref, le régime n’a rien fait de significatif en réponse à l’explosion. Le fait qu’il ait envoyé l’armée pour distribuer des colis d’aide alimentaire n’a pas une grande importance. En fait, ils ont refusé de livrer des articles d’aide alimentaire aux personnes non libanaises qui étaient touchées. Cela met en évidence la manière dont les couches successives de corruption, d’intolérance et de mauvaise gestion interagissent dans ce processus.

Après l'explosion, les gens sont descendus dans la rue à nouveau pour protester. Pensez-vous que les manifestations ont eu un impact ?

Le samedi après l’explosion, des gens manifestaient dans les rues. J’étais là-bas et j’ai eu peur du déploiement de la violence par les forces de sécurité.

Face à tant de calamités, la seule raison pour laquelle les gens ne sont pas descendus en masse dans la rue est la pandémie de COVID-19. En ce sens, la pandémie a été une aubaine pour le régime. Il a imposé un couvre-feu, détruit les tentes que les révolutionnaires avaient installées sur la Place des Martyrs et procédé à des arrestations et des détentions, le tout sous prétexte de protéger les gens du virus. Mais, bien sûr, cela ne trompe personne. Les niveaux de contagion augmentent plutôt qu’ils ne diminuent. Le fait que le régime soit tellement corrompu que nous n’avons fondamentalement pas de service de santé vraiment fonctionnel n’aide pas.

Les limites créées par la pandémie et les craintes des gens pour leur propre santé limitent sérieusement les actions contre le régime ; cependant, je ne pense pas que cela arrêtera la révolution. Les gens en ont assez. Beaucoup de gens ont tout perdu. Et quand ils vous mettent contre le mur, vous n’avez nulle part où aller d’autre que de l’avant. Le régime continuera à utiliser la force brutale, il continuera à mentir et à mal gérer les fonds et les ressources, mais cela devient totalement inacceptable pour une partie croissante de la population.

Je pense que la mobilisation de rue a été un succès à plusieurs niveaux. On peut ne pas être d'accord et faire remarquer que le régime est toujours au pouvoir, et il est vrai qu’il faudra encore beaucoup de temps pour qu’il tombe. Mais le succès immédiat des manifestations a été de briser un tabou. Il y avait une sorte de halo ou de sainteté autour de certains dirigeants considérés comme intouchables. Maintenant, il est évident qu’ils ne bénéficient plus de cette protection. Bien que le régime ne soit pas disposé à céder, il ne fait que gagner du temps.

À mon avis, une réalisation importante a été le rôle de leadership joué par les groupes féministes lorsqu’il s’agit de réfléchir au pays que nous voulons, aux droits et prérogatives que nous exigeons et à la forme de gouvernement que nous voulons. Avec 40 organisations féministes, nous avons lancé une liste de revendications. Nous avons réfléchi ensemble et établi à quoi devrait ressembler une reconstruction humanitaire dans une perspective féministe et nous l’utilisons comme un outil de plaidoyer devant la communauté internationale. La manière dont nous intervenons indique que cette crise doit être gérée avec une vision féministe.

De plus, pour la première fois, la communauté LGBTQI+ a joué un rôle essentiel dans le façonnement du processus de réforme, du processus de transition et du façonnement du pays que nous voulons, à la fois en termes de forme de l'État et en termes de relations humaines. La voix de la communauté des migrants a également été amplifiée. Pour moi, ces réalisations sont irréversibles.

De quel soutien de la part de la communauté internationale a besoin la société civile de Beyrouth et du Liban ?

Il y a plusieurs choses à faire. Tout d'abord, nous avons besoin de formes tangibles de solidarité dans le domaine des communications, pour amplifier notre voix. Deuxièmement, nous devons faire pression sur la communauté internationale, au nom du mouvement féministe libanais, pour qu’elle tienne le régime libanais responsable de chaque centime qu’il reçoit. Pour donner un exemple : nous avons reçu environ 1,700 kilos de thé du Sri Lanka, mais le thé a disparu ; il semble que le président l’ait distribué aux gardes présidentiels. Nous avons besoin de l’influence et de la pression de la communauté internationale pour demander des comptes à ce régime. Troisièmement, il faut que les principaux médias internationaux amplifient ces voix.

Je tiens à souligner le fait que l’aide internationale ne doit pas être sans conditions, car le régime en place n’opère pas avec transparence et responsabilité. Bien entendu, il n’appartient pas à la société civile de reconstruire ce qui a été endommagé ou de remettre l’infrastructure sur pied. Mais chaque centime qui va au régime pour ces tâches doit être livré dans des conditions de transparence, de responsabilité et de diligence raisonnable. La société civile doit être habilitée à exercer des fonctions de contrôle. Cela signifie que les OSC doivent avoir la voix et les outils pour surveiller. Sinon, rien ne changera. L’aide internationale s’évanouira ; cela ne fera qu’aider le régime à prolonger son règne tant que la ville reste en ruine.

L’espace civique au Liban est classé comme « obstrué » par le CIVICUS Monitor.
Entrez en contact avec le Collectif pour la Recherche et la Formation sur l’Action pour le Développement à travers son site Web et suivez @LinaAH1 sur Twitter.

 

POLOGNE : « La crise de la démocratie et des droits humains va s'aggraver »

CIVICUS parle à Małgorzata Szuleka à propos de la récente élection présidentielle en Pologne, qui s'est tenue pendant la pandémie COVID-19, et sur l'utilisation par le parti au pouvoir de la rhétorique anti-LGBTQI+ pour mobiliser son électorat. Małgorzata est avocate à la Fondation Helsinki pour les droits humains (HFHR) - Pologne, l'une des plus grandes et des plus anciennes organisations de défense des droits humains en Pologne et dans la région. La HFHR Pologne représente les victimes de violations des droits humains dans les procédures judiciaires, mène des enquêtes et surveille les violations des droits humains. Depuis 2015, elle surveille activement les violations croissantes de l'État de droit en Pologne. Elle travaille avec des organisations partenaires en Europe de l'Est, en Asie centrale, dans l'Union européenne (UE) et aux États-Unis.

Małgorzata Szuleka

Après avoir été reprogrammées, les élections polonaises ont eu lieu en juin et juillet 2020. Quelle était la position de la société civile sur la tenue d'élections pendant la pandémie de la COVID-19 ?

Les élections étaient initialement prévues pour mai 2020 et leur organisation posait un gros problème juridique car il n'y avait pas de mécanisme légal pour les reporter. La seule façon de les reporter était de déclarer l'état d'urgence, comme le prévoit la Constitution. Les élections ne peuvent pas être organisées pendant l'état d'urgence ou dans les 90 jours suivant sa fin. D'un point de vue constitutionnel, une déclaration officielle reconnaissant que le pays subissait une épidémie aurait donné au gouvernement la prérogative d'imposer l'état d'urgence. Cela aurait automatiquement prolongé le mandat du président jusqu'à ce que des élections régulières puissent être programmées, une fois l'épidémie terminée. Cependant, le gouvernement n'a pas suivi cette procédure. Les élections ont été reprogrammées et le second tour entre les deux principaux candidats a été reporté au 12 juillet 2020 sur la base d'arguments juridiques très douteux. Cependant, cela n'a été contesté ni par la majorité gouvernementale ni par l'opposition.

Les organisations de la société civile (OSC) ont d'abord fait pression sur le gouvernement pour que les élections se déroulent correctement, l'exhortant à déclarer l'état d'urgence. Lorsque cela ne s'est pas produit, les OSC ont essayé de soulever la question du contrôle international, principalement en termes d'équité et de financement des campagnes. Le problème était qu’on s’attendait à ce que les élections soient libres mais non justes. Les médias publics ont fait preuve de partialité à l'égard du président Andrzej Duda, le candidat soutenu par le parti au pouvoir Droit et Justice (PiS), et se sont montrés extrêmement critiques et plutôt peu professionnels à l'égard de tout candidat de l'opposition. Bien que l'état d'urgence n'ait pas été déclaré, de nombreux droits fondamentaux, tels que la liberté de réunion et l'accès à l'information, se sont vus limités. Telles étaient les principales préoccupations.

Il y avait aussi le problème de la Cour suprême qui confirmait la validité des élections. Le 12 juillet, le président Duda a été réélu pour un second mandat avec une faible marge. Il a obtenu 51 % des voix, tandis que son adversaire de l'opposition, la Coalition civique, en a obtenu 49 %. Le taux de participation a été légèrement supérieur à 68 % et plus de 5 800 plaintes pour irrégularités ont été déposées. La Cour suprême a jugé que 92 de ces plaintes étaient justifiées mais n'avaient aucune influence sur le résultat final, elle a donc déclaré les résultats valables. Malheureusement, cette décision a complètement négligé le problème des bases constitutionnelles et juridiques sur lesquelles ces élections avaient été convoquées.

Des mesures ont-elles été prises pour protéger les gens pendant la campagne et le processus de vote ? La pandémie a-t-elle eu un impact sur la participation électorale ?

L'organisation de la campagne a impliqué des mesures sanitaires en termes de distanciation sociale et d'utilisation de masques. Mais ces dispositions n'ont pas été pleinement respectées par les deux parties. Pour les besoins de la campagne, le gouvernement a assoupli certaines restrictions ; par exemple, bien que le port du masque facial soit obligatoire, des photographies ont été publiées dans lesquelles le premier ministre n'en portait pas en public. Le fait que de nombreux fonctionnaires aient participé à la campagne électorale aux côtés du président Duda est également préoccupant. Les institutions publiques ont été instrumentalisées par les hommes politiques du parti au pouvoir. Le centre de sécurité du gouvernement, responsable de la coordination et de l'information en cas d'urgence ou de catastrophe naturelle, a envoyé des SMS de masse le jour des élections. Chaque électeur a reçu un message disant que les personnes de plus de 60 ans, les femmes enceintes et les personnes handicapées pouvaient voter sans faire la queue. Cela aurait pu être utilisé pour mobiliser l'électorat du parti au pouvoir. Ce n'est qu'un exemple, mais il pourrait être révélateur du rôle joué par les institutions de l'État pour faire pencher la balance en faveur du parti PiS.

 

La couverture médiatique pendant les élections a-t-elle été équitable ?

La couverture médiatique publique était absolument injuste. Le reste de la couverture, principalement par les médias privés, a été assez bon ; il n'a certainement pas été aussi mauvais que les médias publics, qui ont été utilisés à des fins de propagande et ont renforcé la campagne du président Duda.

 

L'une des plaintes électorales déposées auprès de la Cour suprême portait spécifiquement sur la couverture médiatique. Elle a déclaré que la télévision publique soutenait le président tout en discréditant systématiquement son rival, et que les institutions et les fonctionnaires publics ont violé à plusieurs reprises le code de conduite en soutenant un seul des candidats. Mais le problème avec le mécanisme de plaintes électorales est qu'il exige la preuve non seulement que l'irrégularité alléguée a eu lieu, mais aussi qu'elle a eu un impact sur les résultats des élections. Lors d'élections présidentielles comme celle-ci, c'est une chose très difficile à prouver. De plus, le code électoral ne réglemente pas le travail des médias, il est donc difficile de soutenir juridiquement que les médias devraient fonctionner différemment. Et si on y parvient, il est également difficile de prouver que la couverture (ou l'absence de couverture) reçue d'un média par un candidat particulier a abouti à un résultat électoral particulier. C'est une chose que nous pouvons intuitivement supposer, en particulier face à des résultats aussi serrés, mais il est très difficile de créer un argument juridique solide.

Quelles sont les implications de la réélection du président Duda pour la démocratie et les droits humains en Pologne ?

Elle représente la poursuite d'une tendance très inquiétante. Parmi tous les objets de campagne possibles, le président Duda a choisi d'alimenter l'homophobie. La campagne s'est déroulée dans le contexte d'un processus de longue date de recul de l'État de droit, au milieu d'une crise dans les relations entre la Pologne et l'UE, au cours d'un énorme défi sanitaire et au bord d'une crise économique qui touchera tous les Polonais. Mais aucune de ces questions n'a été au centre de la campagne électorale et du débat public. Le président Duda a surtout parlé des personnes LGBTQI+ qui représentent une menace pour notre héritage chrétien traditionnel, assimilant l'homosexualité à la pédophilie. La question s'est distillée dans le récit diviseur, scandaleux et déshumanisant du parti PiS. C'était un geste très pragmatique des astucieux propagandistes du PiS car il a mobilisé le noyau même de l'électorat. Soudain, les groupes et communautés LGBTQI+ sont devenus le bouc émissaire de tout ce qui ne va pas en Pologne. Il est scandaleux de constater à quel point cette question a été politisée et comment elle a été utilisée pour déshumaniser cette minorité. Ce fut un spectacle douloureux et déchirant.

Et cela ne s'est pas terminé avec la campagne. Le président Duda n'est qu'un représentant du parti PiS, il dira donc tout ce qu'il faut pour le maintenir aligné. Ce n'est rien d'autre qu'une question de calcul et de lutte de pouvoir interne. En juin, le parti PiS a ciblé la population LGBTQI+. En juillet, elle a ciblé les victimes de violence domestique en lançant un débat sur le retrait de la Convention d'Istanbul. En août, il a proposé un système de registre pour les OSC qui reçoivent des fonds de l'étranger. Maintenant, je ne sais pas qui sera son prochain ennemi. Ce n'est pas seulement que la majorité actuelle au pouvoir est homophobe, mais aussi qu'elle a tout le temps besoin d'avoir un ennemi à affronter ou à blâmer.

Nous venons d'entrer dans une phase où il n'y aura pas d'élections pendant trois ans, alors attendez-vous à une consolidation majeure du pouvoir qui permettra au gouvernement de faire ce qu'il veut : exercer plus de pression sur les OSC, polariser davantage les médias, attaquer les groupes minoritaires et intensifier le conflit avec l'UE, entre autres choses. On peut s'attendre à ce que tout cela se produise au cours des trois prochaines années. La seule chose qui pourrait les arrêter est l'évaluation pragmatique de la question de savoir si c'est quelque chose qui répond au besoin du moment ou s'il pourrait y avoir autre chose de plus important. Mais je crois que la crise de la démocratie et les droits humains en Pologne va s'aggraver.

L'espace civique en Pologne est classé « rétréci » par le CIVICUS Monitor.
Contactez la Fondation Helsinki pour les droits humains - Pologne via son site web ou sa page Facebook, et suivez @hfhrpl et @m_szuleka sur Twitter. 

 

BURUNDI: «Élire de nouveaux dirigeants n’est pas synonyme de démocratie»

CIVICUS parle des récentes élections au Burundi avec un activiste de la société civile qui, pour des raisons de sécurité, a préféré rester anonyme.

Le 20 mai 2020, dans le cadre de la pandémie COVID-19, des élections présidentielles, parlementaires et municipales ont eu lieu au Burundi. En mars, deux mois avant les élections, la Commission d'Enquête des Nations Unies sur le Burundi a lancé un appel à la communauté internationale, y compris le Conseil de Sécurité des Nations Unies et les institutions régionales, pour qu'elle unisse ses forces pour encourager le gouvernement du Burundi à rouvrir les espaces démocratiques, civils et politiques. Le jour des élections, le président de la Commission d'Enquête a déclaré que les conditions n'étaient pas réunies pour organiser des élections libres et crédibles. Comme l'a rapporté le CIVICUS Monitor, de nombreux politiciens de l'opposition ont reçu des menaces de mort et ont subi des agressions physiques, et les partis d'opposition se sont heurtés à des obstacles administratifs, car plusieurs demandes d’inscription des candidatures ont été rejetées. Le chef d'un parti d'opposition a été assassiné et d'autres candidats ont été arrêtés sur la base de fausses accusations. Le journalisme indépendant s'est heurté à des obstacles systématiques, tels que l'arrestation de journalistes et le blocage des plateformes de réseaux sociaux.

Burundi Elections

Photo by Spencer Platt/Getty Images

La réponse du gouvernement du Burundi à la pandémie de COVID-19 a-t-il amplifié les restrictions croissantes sur l'espace civique?

L'espace civique au Burundi est fermé depuis avril 2015, à la suite de troubles politiques déclenchés par la décision de l'ancien président burundais récemment décédé, Pierre Nkurunziza, d’obtenir un troisième mandat malgré les controverses. Cela a déclenché une violence généralisée qui a fait au moins 1 200 morts et contraint 400 000 personnes à fuir le pays. Étonnamment, en mars 2020, alors que la pandémie de COVID-19 se propageait dans presque tous les pays africains, les autorités burundaises ont ouvert un espace pour que des campagnes aient lieu pour les élections présidentielles, parlementaires et municipales de mai. Mais on peut conclure que l'espace civique continue d'être fermé en ce qui concerne les possibilités d'expression de toute critique ouverte de la façon dont le pays est géré politiquement, ce qui inclut la critique de la façon dont le gouvernement a géré la pandémie au cours de la période électorale.

Quelle a été la position de la société civile concernant la décision de tenir des élections pendant la pandémie?

La décision des autorités burundaises de permettre le déroulement des campagnes électorales à une époque où de nombreux autres pays africains prenaient des mesures de confinement pour arrêter la propagation du COVID-19 a été interprétée comme un déni de la réalité de la pandémie visant à sauver les intérêts politiques du parti au pouvoir, le CNDD-FDD (Conseil National pour la Défense de la Démocratie - Forces pour la Défense de la Démocratie), au détriment de la santé de la population.

Malgré les craintes d'une propagation massive du COVID-19, l'une des raisons pour lesquelles le gouvernement s'est précipité pour organiser les élections a été l'opportunité de mener un processus électoral en l'absence d'un nombre important d'observateurs indépendants et internationaux qui pourraient signaler tout acte répréhensible. La Commission Électorale Nationale Indépendante étant principalement composée de membres du parti au pouvoir, cette décision a mis le gouvernement en mesure de manipuler les résultats des élections autant qu'il le voulait.

 

Le résultat des élections a-t-il été accepté par la majorité des gens?

Le 20 mai 2020, Évariste Ndayishimiye, le candidat du parti au pouvoir, le CNDD-FDD, a été élu président avec 71% des voix. Le CNDD-FDD a également remporté 72 des 100 sièges à l'Assemblée Nationale.

Dès l'annonce de ces résultats par la commission électorale, des partis d'opposition comme le Congrès National pour la Liberté, placé comme lointain second, ont déclaré aux médias étrangers que les chiffres officiels n'étaient pas crédibles et qu’ils étaient le résultat de fraude massive. La vérité est que les élections se sont déroulées dans un contexte de répression permanente de l'opposition politique, des médias indépendants et de la société civile. Il n'y avait pas d'observateurs internationaux car le gouvernement les avait avertis qu'en raison de la pandémie, ceux qui venaient devraient rester en quarantaine pendant 14 jours à compter de leur arrivée.

Il y a eu quelques critiques discrètes, notamment de la part de l'Église catholique, à propos des incidents qui ont marqué le processus électoral. D'autres ont chuchoté (car il n'est pas facile de faire une critique ouverte au Burundi) que les résultats des élections avaient été truqués. Mais ce fut tout. Des membres puissants de la communauté internationale, comme le gouvernement de la Belgique et des États-Unis, se sont précipités pour saluer le président élu, et la Communauté de l'Afrique de l'Est a félicité le Burundi pour avoir organisé des élections «pacifiques et réussies».

À mon avis, le résultat des élections a finalement été accepté car beaucoup craignaient l'effusion de sang qui pourrait se produire si le rejet ouvert des résultats des élections par l'opposition était suivi de manifestations de rue.

Quelles sont les chances que les résultats des élections conduisent à une amélioration de la démocratie et de l'espace civique?

Il y a ceux qui disent croire qu’élire de nouveaux dirigeants est synonyme de démocratie. Le résultat des élections de mai 2020 a aidé le Burundi à changer le visage des hauts dirigeants et à montrer que le dictateur qui nous gouvernait depuis 15 ans ne dirige plus le pays. Cependant, les violations des droits humains qui ont eu lieu pendant la campagne électorale, la nomination de responsables sous sanctions économiques américaines ou européennes pour avoir commis des violations des droits humains et la rhétorique politique utilisée pour dépeindre certains pays et leurs dirigeants comme des colonialistes montrent que la démocratie au Burundi a encore un long chemin à parcourir.

Cependant, certaines mesures de lutte contre la corruption et autres abus que le président Ndayishimiye a prises depuis son entrée en fonction laissent penser que l'impunité dont jouissaient certaines autorités locales sous le gouvernement Nkurunziza pourrait prendre fin.

Beaucoup pensaient que le plan pour l'ancien président Nkurunziza était de continuer à détenir le pouvoir en coulisse. Les perspectives ont-elles changé à la suite de son décès?

L'ancien président Nkurunziza est décédé subitement en juin, avant que son successeur ne prenne ses fonctions. Comme il y avait déjà un président élu, la Cour Constitutionnelle a décidé qu'il devait prêter serment deux mois à l'avance.

Beaucoup pensaient que la mort de Nkurunziza permettrait au président Ndayishimiye de gouverner en toute indépendance, et il a semblé le confirmer dans son discours inaugural, où il a promis d'engager un large dialogue sur toutes les questions. Il est trop tôt pour s'assurer que le fait que Nkurunziza ait été exclu de l'équation permettra au nouveau gouvernement d'ouvrir l'espace civique et que le nouveau président saisira cette opportunité. Cependant, il est encourageant de voir que le nouveau président a déjà rencontré les dirigeants d'autres partis politiques, les anciens présidents du Burundi, les évêques catholiques et anglicans, et a promis de promouvoir le dialogue. Nous sommes impatients de voir si ses paroles se traduiront en action.

Au même temps, cependant, le Ministre de l’intérieur a récemment publié une résolution visant à suspendre jusqu’à nouvel ordre l’enregistrement des nouvelles organisations de la société civile et des églises et la reconnaissance des nouvelles autorités des organisations existantes. Cette décision est incompatible avec le changement qu’on désire. Si elle est maintenue, elle empêchera la société civile de se développer et de devenir un interlocuteur légitime et publiquement reconnu.

Que devrait faire la communauté internationale pour contribuer à améliorer l'espace civique au Burundi?

Il est difficile de fixer des priorités, car il y a beaucoup de choses à mettre en place si le Burundi veut devenir une terre de liberté. Cependant, il serait vital d'impliquer le gouvernement du Burundi dans un dialogue multidimensionnel. La coopération internationale doit être relancée afin d’aider le gouvernement burundais à mettre fin à la pauvreté endémique. La communauté internationale doit plaider pour le rapatriement de tous les réfugiés, y compris ceux qui ont des ordres d'arrêt du gouvernement burundais, et assurer leur protection. Et elle doit également offrir sa médiation pour résoudre le conflit entre le Burundi et ses pays voisins, notamment le Rwanda, afin de faciliter la circulation des personnes et des biens et la restauration des relations diplomatiques.

Si les priorités suggérées sont poursuivies, les autorités burundaises pourraient se rendre compte que le Burundi n’est pas isolé et que la communauté internationale n’agit pas pour saboter ses intérêts, mais plutôt pour renforcer les aspects positifs de la mondialisation dans tous les domaines.

L'espace civique au Burundi est classé comme «fermé» par le CIVICUS Monitor.

 

TUNISIE : « La réponse officielle n'a pas pris en compte les aspects de genre de la pandémie »

 À la veille du 25ème anniversaire du Programme d’Action de Beijing, qui aura lieu en septembre 2020, CIVICUS s’entretient avec des personnes activistes, dirigeantes et expertes de la société civile pour évaluer les progrès accomplis et les défis qu’il faut encore surmonter. Adopté en 1995 lors de la Quatrième Conférence Mondiale sur les Femmes des Nations Unies, le Programme d'Action de Beijing poursuit les objectifs d'éliminer la violence à l'égard des femmes, de garantir l'accès à la planification familiale et à la santé reproductive, d'éliminer les obstacles de la participation des femmes à la prise de décisions, et à la création d'emplois décents et d'un salaire égal pour le même travail. Vingt-cinq ans plus tard, des progrès importants mais inégaux ont été réalisés, en grande partie grâce aux efforts inlassables de la société civile, mais aucun pays n'a encore atteint l'égalité des sexes.

CIVICUS et le Réseau des ONG Arabes pour le Développement (ANND) s'entretiennent avec Ramy Khouili, directeur de l'Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD). Fondée en 1989 par le mouvement féministe autonome en réponse au féminisme d'État, ATFD promeut l'égalité des sexes dans tous les domaines, de la sphère politique aux droits socio-économiques, y compris les droits sexuels, corporels et reproductifs des femmes, et lutte contre toutes les formes de discrimination et de violence à l'égard des femmes.

Tunisia Interview

Quelle est la situation des droits des femmes en Tunisie ? Quels ont été les progrès jusqu'à présent ?

Environ un mois après l'indépendance, en 1956, le Code du Statut Personnel a été promulgué. À ce jour, ce code est toujours considéré comme le plus progressiste et révolutionnaire de la région, car il a aboli la polygamie, institué le mariage civil et aboli la répudiation et de nombreuses autres formes de dégradation des femmes. Depuis lors, nous avons eu une situation très particulière, puisque le féminisme d'État a prévalu dans la sphère publique. Bien que nous ayons vécu sous une dictature pendant près de 50 ans, la Tunisie a toujours été saluée comme un bon exemple pour la région en matière de droits des femmes. Cet éloge a pris les femmes en otage, leur refusant le droit à une véritable égalité. En réponse à cela, un mouvement féministe autonome a été fondé qui s'est donné pour mission de dénoncer le fait que la situation n'était pas aussi bonne que le régime la présentait, ce qui lui a provoqué de nombreux problèmes.

Après la révolution de 2011, il y a eu une résurgence des groupes islamistes et conservateurs, de sorte que les droits des femmes ont été menacés. Entre 2011 et 2014, lors du processus d'élaboration d'une nouvelle constitution, la majorité islamiste a tenté d'imposer le concept de « complémentarité » entre hommes et femmes, remplaçant celui d'égalité. Les organisations de la société civile (OSC) ont dû faire de nombreux efforts et de nombreuses mobilisations de rue ont dû être organisées pour l'éviter. Par conséquent, l'article 21 de la Constitution tunisienne établit désormais clairement que les femmes et les hommes sont égaux devant la loi et interdit toutes les formes de discrimination.

C'est grâce à ce mouvement social qu'une constitution a été obtenue qui est considérée comme la plus progressiste de la région. Son article 46, un ajout de dernière minute, reconnaît le rôle de l'État dans la lutte contre la violence à l'égard des femmes. Il établit que l'État a la responsabilité de promouvoir et de protéger les droits des femmes et interdit tout retour en arrière dans la reconnaissance de ces droits.

Depuis lors, nous avons obtenu d'autres modifications juridiques. En 2016, une loi contre la traite a été approuvée, et en 2017, une loi contre la violence a été approuvée. Celle-ci était la première de ce type dans la région et a été rédigée principalement par des activistes de la société civile et des organisations féministes. En termes de représentation politique, la loi sur les partis politiques adoptée en 2011 a établi que toutes les listes électorales doivent avoir une parité hommes-femmes.

Quels défis persistent ?

La situation réelle diffère de ce que dit la loi, car les inégalités sont encore très présentes. De nombreuses pratiques discriminatoires persistent de fait. Les statistiques sont alarmantes. La moitié des femmes ont été victimes d'au moins une forme de violence. Les crises socioéconomiques ont des effets plus graves sur les femmes que sur les hommes. Chez les femmes, le taux de chômage est presque le double de celui des hommes. L'accès des femmes à la terre est limité : seulement 4% des femmes possèdent des terres, bien qu'elles constituent près de 90% de la main d'œuvre agricole.

Pendant longtemps, la Tunisie a été présentée comme un bon exemple en matière de planification familiale et de santé reproductive, car elle a mis en place des programmes de planification familiale et de santé reproductive dès les années 1950 et 1960 et a accordé aux femmes le droit à l'avortement au début des années 1970, avant même de nombreux pays européens. Cependant, depuis la révolution, nous avons remarqué que les autorités de l'État ont pris du recul dans le domaine des services sociaux, en particulier l'éducation, la santé et la santé sexuelle et reproductive. L'accès aux méthodes contraceptives et à l'avortement devient de plus en plus limité et les besoins non satisfaits en matière de droits sexuels et reproductifs augmentent, ce qui est alarmant.

En 2019, avec d'autres OSC tunisiennes, nous avons présenté un rapport alternatif retraçant les progrès accomplis vers les objectifs de la Déclaration et du Programme d'Action de Beijing et soulignant les défis futurs. Notre rapport offrait une perspective différente de celle du gouvernement tunisien. L'une de nos plus grandes préoccupations est que la Tunisie est un pays à majorité musulmane et lorsque la Déclaration et le Programme d'Action de Pékin ont été adoptés, l'État tunisien a présenté, en commun avec d'autres pays à majorité musulmane, une déclaration avertissant qu'il ne s'engagerait dans aucune mesure qui pourrait contredire les valeurs de l'islam. L'article 1 de la nouvelle Constitution établit que la Tunisie est un pays musulman. La déclaration susmentionnée est toujours valable. Bien qu'il ait levé la plupart de ses réserves concernant la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, l'État tunisien n'a pas levé toutes ses réserves concernant la Déclaration et le Programme d'Action de Beijing. Il reste donc des défis à relever tant en droit qu'en pratique.

Comment la pandémie du COVID-19 a-t-elle exacerbé ces défis et que fait la société civile pour y faire face ?

Au début de la pandémie du COVID-19, l'ATFD a lancé un avertissement aux autorités tunisiennes dans lequel elle exprimait ses inquiétudes concernant la période de quarantaine, durant laquelle de nombreuses femmes ont dû rester chez elles avec leurs agresseurs. Nous avions raison, car le nombre de cas de violence sexiste a continué de croître pendant la quarantaine. Le Ministère des Affaires de la Femme a déclaré que le nombre d'appels reçus via le numéro de téléphone d'urgence créé par le gouvernement a été multiplié par cinq. Dans nos centres d'attention, nous avons également observé une recrudescence, car le nombre de femmes victimes de violence qui ont sollicité notre soutien a augmenté. La situation est devenue plus difficile lorsque les gens ont commencé à agir de manière plus agressive. Par ailleurs, il est devenu de plus en plus difficile de se rendre au poste de police ou de demander des services de santé, de sorte que l'accès aux services a diminué. Les femmes se sont senties isolées et ont été forcées de continuer à vivre avec leurs agresseurs pendant la quarantaine.

La plupart des tribunaux ont fermé pendant la quarantaine et nous avons dû faire du lobby auprès du Conseil Supérieur de la Magistrature et du Ministère de la Justice pour inclure les cas de violence à l'égard des femmes parmi les cas d'urgence qui seraient traités pendant la quarantaine. Heureusement, notre demande a été acceptée.

L'accès aux services de santé sexuelle et reproductive a également été affecté car, par crainte du virus, les femmes n'ont pas pu sortir et chercher ces services. Nous avons dû collaborer avec le Ministère de la Santé Publique et le Ministère des Affaires de la Femme pour trouver des solutions à cette situation, et maintenant nous essayons de trouver un moyen d'assurer la continuité des services de santé reproductive.

En outre, les droits socio-économiques des femmes ont été gravement affectés. En raison de la crise économique provoquée par la pandémie, de nombreuses femmes ont perdu leurs emplois ou ne perçoivent pas leurs salaires. De nombreuses femmes en Tunisie travaillent dans le secteur informel, elles n'ont donc pas pu continuer à travailler et se sont retrouvées sans aucun revenu. Cela affecte leur capacité à prendre soin d'elles-mêmes et de leurs familles. Avec un groupe de travailleurs domestiques, nous avons fait une étude sur la situation des travailleurs domestiques en Tunisie. La situation est vraiment alarmante car les travailleurs domestiques ne peuvent pas travailler pendant la quarantaine et n'ont pas d'autre source de revenus. Malgré le fait que le secteur informel représente une grande partie de l'économie, les mesures prises par le gouvernement pour accorder une aide d'urgence ne s'appliquent qu'au secteur formel. À son tour, le soutien du gouvernement a été destiné aux familles et, selon la loi tunisienne, les hommes sont les chefs de famille, donc l'argent a été reçu principalement par des hommes. En cas de conflit, violence ou séparation, les femmes n'ont pas accès à l'aide gouvernementale.

Nous avons fait beaucoup de travail de plaidoyer auprès des autorités car la réponse officielle n'a pas pris en compte les aspects de genre de la pandémie. Nous avons travaillé avec la plupart des ministres. Nous avons eu rendez-vous avec la plupart des départements ministériels pour les sensibiliser. Nous avons envoyé des documents politiques et publié des lettres ouvertes. Nous continuons à fournir des services dans nos centres d'attention, qui continuent de fonctionner. Nous avons également adapté ces services afin qu'ils puissent être fournis par téléphone. Nous avons lancé une campagne contre la violence à l'égard des femmes pendant la pandémie, qui a été suivie par des milliers de personnes et a connu un grand succès. En conséquence, le département Facebook pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord nous a contactés et nous travaillons maintenant avec eux pour amplifier l'impact de nos futures campagnes. Nous établirons également des canaux de communication avec Facebook pour signaler les violences et les expressions de haine sur les réseaux sociaux.

Quelles restrictions aux libertés d'association, d'expression et de manifestation avez-vous rencontrées pendant la pandémie, et comment tentez-vous de les surmonter ?

Nous n'avons fait face à aucune restriction de la part du gouvernement, mais notre présence dans les espaces publics a été affectée par l'impossibilité d'organiser des manifestations. Nous sommes habitués à sortir lors de manifestations, car occuper l'espace public pour dire « nous sommes ici et revendiquons ceci ou cela » est une tactique qui fonctionne. Et maintenant, nous ne pouvons pas le faire. Mais nous sommes en train d'entrer dans une nouvelle phase de mise en quarantaine et ce sera peut-être bientôt un peu plus facile, donc nous pensons déjà à de nouvelles manières de protester tout en respectant les mesures de distanciation sociale. Nous réfléchissons à la manière d'adapter nos tactiques de mobilisation. Nous nous concentrons sur les réseaux sociaux, ainsi que les médias traditionnels, pour communiquer nos messages et parler des problèmes auxquels nous sommes confrontés, et toucher la plus grande quantité possible de personnes. Nous essayons également de diversifier nos médias pour atteindre différents publics.

Nous établissons également une coalition avec le syndicat des journalistes, la Ligue Tunisienne des Droits de l'Homme et d'autres organisations pour travailler sur l'impact de la réponse à la pandémie sur les droits humains.

De nombreux donateurs et partenaires ont été très flexibles car il était évident que nous ne pouvions pas continuer à fonctionner comme si rien n'avait changé. Nous avons dû adapter bon nombre de nos activités, en reporter d'autres et utiliser plus du budget pour l'aide sociale. La plupart de nos homologues ont été compréhensifs et nous avons eu de bonnes discussions avec eux pour réajuster nos plans à la situation causée par la pandémie. Cependant, nous avons eu des problèmes avec des donateurs qui ont baissé les salaires pendant cette période.

En plus de faire face aux problèmes les plus urgents, nous sommes également impliqués dans un processus de réflexion interne et avec nos partenaires. Nous voulons voir des changements positifs à la suite de la pandémie. Nous voulons une société plus juste et plus égalitaire où toutes les personnes se sentent incluses. La pandémie a révélé certains problèmes sous-jacents que le gouvernement a longtemps préféré ignorer, mais qui devront maintenant être résolus, tels que la défaillance du système de santé.

De quel soutien la société civile tunisienne a-t-elle besoin de la part de la communauté internationale ?

La principale forme de soutien est de travailler ensemble. Nous devons travailler ensemble parce que nous avons de l'expérience sur le terrain, tandis que les organisations internationales ont des réseaux plus larges, sont capables de travailler dans une variété de contextes, ont accès aux mécanismes internationaux et ont la capacité d'influencer l'agenda international. Pour qu'une alliance soit efficace, elle doit travailler simultanément pour influencer à la fois aux niveaux national et international. La pandémie a montré que certains des plus grands problèmes ne peuvent pas être attaqués au niveau national, mais que nous devons travailler au niveau international et en collaboration avec des réseaux régionaux. Si nous mettons ces deux choses ensemble, je pense que nous pouvons avoir un impact plus important.

L'espace civique en Tunisie est classé comme « obstrué » par le CIVICUS Monitor.
Contactez l'Association Tunisienne des Femmes Démocrates via sa page Facebook et suivez @atfd_tunisie sur Twitter et femmes_democrates sur Instagram. 

 

#UN75 : « Le système est lent et pas du tout agile »

yolette etienneL’an 2020 marque 75 ans depuis la fondation des Nations Unies (ONU). CIVICUS s'entretient avec des militants, des défenseurs et des praticiens de la société civile sur le rôle que l'ONU a joué jusqu'à présent, les succès qu'elle a obtenus et les défis à venir. CIVICUS en parle avec Yolette Etienne, directrice nationale d'Action Aid en Haïti.

Dans l'ensemble, quels seraient, selon vous, les plus grands succès de l'ONU en 75 ans d’histoire ? Pourriez-vous citer un exemple en 2019 où l'ONU a fait une différence positive ?

Parmi les plus grands succès de l’ ONU on pourrait souligner la Déclaration Universelle des Droits Humains en 1948 ; le support aux processus de décolonisation en Afrique et en Asie ; la participation aux accords de paix ; avec une certaine réserve, le déploiement des opérations de maintien de la paix ; l’élaboration des traités sur le contrôle du nucléaire et des armes conventionnelles ; l’établissement de la Cour Internationale de Justice et la Cour Criminelle Internationale ; la mise en place de la Commission sur la Condition des Femmes (CSW) et la création de ONU Femmes pour la promotion de l’égalité. Leur existence, et peut être pas leur impact, est un succès.

Dans cet ordre d’idées il faut aussi noter l’existence de la Convention sur la Diversité Biologique. De façon générale il y a eu beaucoup d’initiatives porteuses de transformations et reconnaissant le droit au développement, majoritairement situées avant les années 90, comme c’est le cas du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.

En 2019, il faut souligner le caractère positif de la forte position de l’ONU pour alerter le monde sur la crise de la nature et du climat.

Quelles choses ne fonctionnent pas actuellement et doivent changer ? Connaissez-vous des initiatives de la société civile poussant à ce type de changement ?

Il y a trop d’agences humanitaires onusiennes et elles consomment trop d’argent - environ 60% du budget humanitaire global. Une autre entité dysfonctionnelle des Nations Unies est le Conseil de Sécurité qui est paralysé à cause du droit de veto des membres permanents.

Il y a bien eu les efforts du Sommet Mondial Humanitaire pour aborder la réforme globale du système humanitaire avec l’ancien secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon, mais qui n’a pas vraiment eu l’adhésion des grands. Je ne connais pas vraiment d’initiatives de la société civile en ce sens mais ce serait bien d’avoir des mouvements de la société civile pour s’attaquer à ces deux situations.

Quels défis avez-vous rencontrés dans vos interactions avec le système de l’ONU ?

C’est la même remarque générale en ce qui a trait à la lourdeur et la lenteur. Le système est lent et pas du tout agile. Le plus simple partenariat requiert beaucoup d’énergie pour maintenir l’engagement des agences, sans parler de la bureaucratie paralysante.

Entrez en contact avec Action Aid Haïti via son site Web et sa page Facebook, ou suivez @ActionAid sur Twitter.

 

DROITS DES MIGRANTS : " Les discours haineux sont motivés par des relations de pouvoir inégales et des stéréotypes négatifs "

martin pairet

Dans le cadre de notre rapport thématique de 2019, nous interrogeons des militants, des dirigeants et des experts de la société civile sur la manière dont ils sont confrontés aux réactions hostiles de la part des groupes anti-droits. CIVICUS parle de la montée des discours haineux en Europe et des stratégies de la société civile pour y faire face avec Martin Pairet, responsable des Réseaux chez European Alternatives, une organisation transnationale de la société civile et un mouvement citoyen qui promeut la démocratie, l'égalité et la culture au-delà de l'Etat-nation.

 

European Alternatives se concentre sur la promotion de la démocratie au-delà des frontières. Dans quelle mesure êtes-vous préoccupé par la montée du nationalisme autoritaire en Europe ?

European Alternatives s'efforce de soutenir la démocratie à travers le continent, et notre analyse actuelle est que la démocratie n'est pas assez mature et que les droits fondamentaux nécessaires au fonctionnement de la démocratie ne sont pas respectés en Europe. Le processus de dégradation des pratiques et des institutions démocratiques s'est déroulé sur un certain nombre d'années, au moins une décennie, mais s'est particulièrement accéléré avec la crise de l'hospitalité que nous connaissons actuellement face à la migration. Cette crise de l'hospitalité est avant tout une crise des valeurs européennes. Nous défendons le principe de solidarité et la création de nouvelles formes de communauté transnationale, et nous voyons exactement le contraire - la normalisation des mouvements et partis anti-droits dont le discours est amplifié par les médias, et les réseaux sociaux en particulier. C'est ce qui se passe dans tous les pays d'Europe, et en particulier dans les pays où les hommes politiques ont beaucoup à gagner avec une politique anti-migrants, comme en France, en Allemagne et en Italie.

Considérez-vous cette situation comme le résultat d'un déficit démocratique ou d'un non-respect des droits humains ?

Je pense que c'est un peu des deux. Il existe en fait un profond déficit démocratique et, ces dernières années, on s'interroge de plus en plus sur la manière dont les décisions sont prises à tous les niveaux - local, national, européen et mondial. Les gens réclament une plus grande représentation et une participation significative dans les processus décisionnels, par le biais de mécanismes tels que les référendums organisés à l'initiative des citoyens. Il y a beaucoup d'autres exemples que nous avons vus ces dernières années en Europe, de personnes s'organisant pour combler les lacunes des institutions représentatives et s'impliquant dans la prise de décision, par exemple à travers des Assemblées de citoyens. Beaucoup de gens ont l'impression que leur voix n'est pas entendue et se sentent donc impuissants - ils ont le sentiment que quoi qu'ils fassent, ils ne pourront pas changer les choses et ne reprendront pas le contrôle de la politique, ce qui signifie qu'ils n'auront pas leur mot à dire sur les décisions qui affectent leur vie et qu'ils ne pourront contrôler leur avenir.

En ce sens, la démocratie est assez faible, et les gens ont de moins en moins d'espoir que quelqu'un occupant un poste de décision puisse vraiment comprendre leurs problèmes et leurs craintes, auxquels le système ne prête pas attention et n'est pas en mesure de répondre. C'est à ce moment que le nationalisme, l'extrémisme et la haine commencent à augmenter et que les discours haineux deviennent attrayants. Et dans ce contexte, il devient très difficile d'entendre le discours sur les droits humains, parce que ce n'est pas nécessairement quelque chose à quoi les gens se réfèrent ou auquel ils se connectent toujours, car il est assez abstrait. Les organisations européennes de défense des droits humains ont travaillé dur pour faire face à la crise humanitaire, mais elles ont parfois sous-estimé le pouvoir des émotions, et de la peur en particulier, et ne se sont donc pas concentrées sur la manière de répondre à ces craintes, ce qui a été problématique.

Dans votre analyse de la crise actuelle de l'hospitalité, vous vous concentrez sur les discours haineux. Comment définiriez-vous cela ?

Le discours haineux est un phénomène complexe qui ne peut pas vraiment entrer dans une définition simple. En fait, il n'existe pas de définition internationalement acceptée du discours haineux, et chaque État membre de l'Union européenne (UE) a sa propre définition juridique. La définition utilisée par le Conseil de l'Europe inclut toutes les formes d'expression qui propagent ou amplifient la xénophobie et diverses formes de haine et d'intolérance. Le discours haineux va à l'encontre des droits humains, c'est donc une forme de discours anti-droits. C'est aussi un phénomène social qui a été amplifié par les réseaux sociaux dans le contexte de relations de pouvoir de plus en plus sociales également liées à la crise économique et financière et au fait que le pouvoir financier et économique est concentré dans quelques mains. Mais les stéréotypes jouent aussi un rôle important. Je dirais que les discours haineux sont motivés à la fois par des relations de pouvoir inégales et par des stéréotypes négatifs.

Ces dernières années, la normalisation des discours haineux a contribué à la radicalisation des personnes et des groupes contre ceux considérés comme " l'autre " : les attaques contre les groupes marginalisés, notamment les femmes, les LGBTQI, les Roms, les migrants, les réfugiés et les communautés religieuses minoritaires, se sont répandues sur les réseaux sociaux et le discours de haine se transforme progressivement en violence effective. C'est pourquoi nous avons constaté une augmentation des crimes haineux.

L'un des problèmes, et la raison pour laquelle il est important d'avoir une définition claire du discours haineux, est que, bien qu’il soit une forme de discours contre les droits, une tentative de le réglementer et de le supprimer peut mener à la violation d'autres droits, et particulièrement d'un droit fondamental, le droit à la liberté d'expression.

Bien que les droits des femmes, des LGBTQI, des personnes de couleur et des peuples autochtones doivent être respectés, leur droit d'être traités équitablement et avec respect peut parfois entrer en conflit avec la liberté d'expression. Il est donc important de savoir où tracer la ligne et comment identifier ce qui relève de la liberté d'expression et ce qui constitue un discours de haine ; et ce qui peut être fait à ce sujet. Mais il s'agit d'un processus très dynamique et les définitions changent continuellement, en partie à cause de l'essor des nouvelles technologies. Au fur et à mesure que de nouvelles formes de communication voient le jour, nous devons nous demander si tel ou tel discours est un discours haineux. Où est la limite ? Certains commentaires ou communications visuelles que l'on retrouve sur les plateformes médiatiques constituent-ils un discours haineux ? La distinction entre ce qui est ironique et ce qui est sérieux peut être difficile à saisir en ligne.

Où, en Europe, la situation est-elle la plus préoccupante ?

Le problème prend des formes différentes selon les endroits. Un exemple concret de cette situation préoccupante est celui de l'Italie, où il y a eu une augmentation significative des crimes haineux entre 2017 et 2018. En raison de l'utilisation de différentes méthodes de collecte de données, il est difficile de savoir dans quelle mesure ceux-ci ont augmenté, mais il est évident qu'ils ont fortement augmenté lorsque l'extrême droite est arrivée au pouvoir.

En Italie, les discours haineux ont ciblé spécifiquement les réfugiés et les personnes de couleur. Cécile Kyenge, membre italienne noire du Parlement européen, est victime d'agressions racistes depuis des années. Lorsqu'elle a été nommée la première ministre noire du gouvernement d'Italie en 2013, elle a reçu des insultes racistes de la part du parti d'extrême droite de la Ligue. En 2018, une fois que le leader du Parti de la Ligue, Matteo Salvini, est arrivé au pouvoir, ils ont porté plainte pour diffamation contre elle, pour avoir accusé le parti et ses dirigeants d'être racistes !

Il est très révélateur qu'un crime haineux ait été commis le jour même où Matteo Salvini a été assermenté comme Vice-Premier Ministre, le 3 juin 2018. Un migrant malien de 29 ans a été abattu (en anglais) par un homme blanc qui passait en voiture et lui a tiré dessus avec un fusil. Il a été tué alors qu'il ramassait de la ferraille pour construire des cabanes, aux côtés de deux autres migrants qui ont également été blessés. Ils vivaient tous dans un village de tentes qui abrite des centaines de travailleurs agricoles mal payés. Il s'agissait clairement d'un exemple de discours haineux transformé en acte, puisque cela s'est produit quelques heures à peine après que Matteo Salvini eut averti (en anglais) que, maintenant qu'il était au pouvoir, "les bons moments pour les sans-papiers étaient terminés" et que "l'Italie ne saurait être le camp de réfugiés de l'Europe".

Le fait que l'extrême-droite ait accédé au pouvoir ou non fait une différence, ce qui devient évident lorsque l'on compare l'Italie et l'Allemagne. Les discours haineux sont également en hausse en Allemagne, mais dans ce cas, une nouvelle loi (en anglais) a été adoptée à la fin de 2017 pour réglementer les discours haineux en ligne. Cette loi exige que les plateformes de réseaux sociaux éliminent rapidement les discours haineux, les " fausses nouvelles " et tout matériel illégal, et elle semble avoir été très efficace pour réduire les discours haineux en ligne. En revanche, l'Italie ne dispose pas d'un cadre juridique aussi solide et le contexte n'est pas non plus propice à une révision du cadre juridique. En résumé, la montée des discours haineux en Italie est le résultat du mélange d'un environnement politique régressif et de l'absence d'une législation forte.

Dans les cas de la Hongrie et de la Pologne, les gouvernements ont également réagi vigoureusement contre les migrants. Ces exemples sont particulièrement intéressants parce qu'il n'y a parfois pas de migrants dans certaines parties du pays, surtout à la campagne, mais il peut quand même y avoir des politiques anti-migrants même dans des endroits où il y a très peu de migrants. Cela a beaucoup à voir avec qui est au pouvoir et quel discours est livré par les dirigeants et diffusé sur les réseaux sociaux. Et si les discours de haine peuvent cibler divers groupes particuliers, je pense que dans la situation actuelle en Europe, ils commencent toujours par les migrants et les réfugiés, puis s'étendent à d'autres groupes marginalisés. Nous l'avons vu avec le Brexit au Royaume-Uni : la campagne référendaire a été imprégnée d'un discours anti-migrant, mais divers groupes de personnes qui n'étaient pas des migrants ou des réfugiés ont été de plus en plus menacés par des approches d'exclusion, qui ont fini par viser quiconque était différent, avait une apparence ou un langage différents.

Existe-t-il une législation au niveau européen pour lutter contre les discours de haine ?

Il n'y a rien de spécifique contre les discours haineux, mais parce qu'ils constituent une violation de tout un ensemble de droits, il existe un large éventail de règles applicables, telles que la décision-cadre sur la lutte contre certaines formes et manifestations de racisme et de xénophobie au moyen du droit pénal. Il y a aussi l'Agence des droits fondamentaux, une agence financée par l'UE qui collecte et analyse des données et effectue des recherches sur les droits fondamentaux. Elle fournit une assistance et une expertise aux niveaux européen et national, notamment dans les domaines de la non-discrimination, du racisme, de l'intolérance et des crimes de haine. Enfin, il existe un Code de conduite pour la lutte contre les discours haineux illégaux en ligne que la Commission européenne a récemment approuvé avec Facebook, Microsoft, Twitter et YouTube, qui vise à permettre aux utilisateurs des réseaux sociaux de donner librement leur avis en ligne et sans crainte de subir des attaques motivées par des considérations de race, couleur, religion, origine nationale ou ethnique, orientation et identité sexuelles, handicap ou autre. Elle vise également à faire en sorte que les législations communautaires et nationales en matière de lutte contre le discours  haineux soient mieux appliquées dans l'environnement en ligne dans l'ensemble de l'UE. Mais le processus d'adaptation de la législation européenne est lent et long, et l'UE ne dispose pas toujours de mécanismes suffisants pour tenir les États membres responsables lorsqu'ils ne se conforment pas à la législation.

Que peut faire la société civile pour contrer les discours haineux, à part faire pression pour obtenir des changements législatifs ?

Il existe de nombreuses stratégies qui peuvent être utilisées pour contrer efficacement le discours haineux. Bien sûr, il est important de modifier la législation pour garantir qu'elle couvre toutes les formes de discrimination et de discours de haine, mais il est également important - et très difficile - de sensibiliser la population. La prise de conscience de leur droit à l'égalité de traitement doit tout d'abord se faire auprès des personnes visées par les discours de haine. Même parmi les citoyens européens, nombreux sont ceux qui ne connaissent pas exactement leurs droits. Il est donc important de partager l'information avec la société civile et d'encourager les groupes de la société civile à la partager davantage.

Le rôle des autorités locales et des organismes publics tels que la police est également essentiel pour garantir le droit à l'égalité de traitement, et le fait qu'ils agissent ou non face aux discours de haine fait une différence. Il est donc important que la société civile travaille avec ces acteurs pour qu'ils puissent reconnaître les propos haineux et agir contre eux.

En outre, la société civile peut faire mieux dans le domaine des stratégies de communication pour protéger les droits fondamentaux en général. Cela nécessiterait un investissement dans le renforcement des capacités, étant donné que les connaissances requises ne sont pas uniformément diffusées. Les acteurs de base n'ont pas nécessairement les moyens de faire ce genre de travail, mais c'est souvent ce genre de travail qui a le plus d'impact sur les groupes affectés, car il est essentiel pour les aider à atteindre ces groupes.

Il faut beaucoup plus d'investissements pour contrer les groupes haineux en ligne, car le contenu en ligne peut avoir un impact bien au-delà du contexte pour lequel il a été formulé. Selon des études sur le discours antisémite, les gens ont tendance à se sentir menacés par ce qu'ils voient en ligne, quel que soit l'impact direct sur leur réalité, de sorte qu'il est clair qu'il faut investir davantage pour contrer cet effet.

Comment European Alternatives travaille-t-elle pour contrer les discours haineux ?

Nous nous efforçons de mettre en contact les groupes qui travaillent sur des questions similaires et de combler les lacunes en matière de capacités. Nous y sommes parvenus grâce à une série d'activités de formation sur la lutte contre les discours haineux et le radicalisme d'extrême droite en Europe centrale et orientale. Il est important de réunir des militants et des citoyens de différents pays, car il est très difficile pour les gens de comprendre qu'il ne s'agit pas de phénomènes isolés qui se produisent dans leurs communautés, mais plutôt que beaucoup de communautés vivent la même chose et qu'il existe une gamme de solutions qui ont été essayées dans divers contextes locaux pour y remédier. Il est très important que ces échanges se poursuivent, parce que nous avons vu qu'ils fonctionnent : nous voyons des organisations qui collaborent au-delà des frontières et échangent des expériences qu'elles peuvent adapter pour lutter contre le discours haineux dans leur propre contexte.

Il est également essentiel d'investir autant que possible dans l'éducation civique et l'éducation aux droits humains. Nous le faisons par le biais d'un cours en ligne sur la lutte contre les discours haineux en Europe, qui est basé sur le dialogue en ligne maintenu avec nos partenaires. Les vidéos sont open source et sont disponibles sur notre chaîne YouTube. Nous avons une liste de lecture appelée " Countering Hate Speech" (Contrecarrer les discours haineux), pour qu'ils puissent être regardés en séquence. Le cours offre aux participants l'opportunité d'accéder à des contenus d'experts développés par European Alternatives et de mettre en avant leurs propres expériences, valeurs et perspectives tout en s'engageant avec leurs pairs à travers un échange virtuel. À la fin du cours, les participants apprennent même à planifier et à organiser une journée d'action contre le discours haineux.

Grâce à ces activités, nous essayons d'atteindre un grand nombre de jeunes. Le dialogue entre les individus et entre les communautés est essentiel parce que sur les réseaux sociaux, il y a de moins en moins d'espaces où les gens peuvent avoir une vraie conversation dans un environnement sûr. Et le dialogue est tout à fait efficace pour sensibiliser et réfléchir à des stratégies collectives.

Je pense que la raison pour laquelle nous continuons dans cette voie, c'est parce que nous pensons qu'il ne peut y avoir une démocratie qui fonctionne bien lorsque les gens ne sont pas respectés. Le respect de notre humanité commune est une condition préalable à toute réforme démocratique.

Prenez contact avec European Alternatives via son site web et sa page Facebook, ou suivez @EuroAlter et @MartPirate sur Twitter.

 

LES GROUPES ANTI-DROITS DE L'HOMME: "Ils ne pensent pas que les droits de l'homme sont universels ou ils ne considèrent pas toutes les personnes comme des êtres humains égaux "

gordan bosanacDans le cadre de notre rapport thématique de 2019, nous interrogeons des militants de la société civile, des dirigeants et des experts sur leur expérience des réactions hostiles de la part des groupes anti-droits humains. CIVICUS parle de la montée de l'extrémisme des groupes d'extrême droite et du fondamentalisme religieux en Europe de l'Est avec Gordan Bosanac, co-auteur d'une étude de cas sur l'Europe de l'Est pour le rapport du Global Philanthropy Project: « Conservatisme religieux sur la scène mondiale : Menaces et défis pour les droits LGBTI ».

 

Vous avez travaillé sur diverses questions, du racisme et de la xénophobie au conservatisme religieux et aux droits LGBTQI. Pensez-vous que la montée du nationalisme et attaques contre les droits des migrants et les droits sexuels et reproductifs font tous partie de la même tendance ?

Tout cela fait indéniablement partie du même phénomène. La grande majorité des organisations qui se mobilisent contre les droits des femmes rejettent également les personnes LGBTQI et les migrants et réfugiés. Ils font tous partie du même mouvement mondial qui rejette les idées démocratiques libérales, et ils se mobilisent tous contre les minorités ou les groupes vulnérables.

Il s'agit d'un ensemble très hétérogène de groupes et d'organisations. Leur dénominateur commun est ce contre quoi ils luttent : la démocratie libérale. Les groupes néonazis, misogynes, anti-LGBTQI et anti-migrants ont des objectifs différents, mais ils partagent le même programme et y collaborent. Beaucoup de ces groupes se réunissent au Congrès mondial des familles, où vous trouverez beaucoup de discours de haine contre la communauté LGBTQI, contre les femmes et contre les migrants. Ils partagent la même philosophie.

Pour moi, ces groupes sont exactement l'inverse du mouvement des droits de l'homme, où certaines organisations se concentrent sur les droits des femmes, d'autres sur les droits des LGBTQI, d'autres encore sur les migrants ou les peuples indigènes, ou sur les droits sociaux, culturels ou environnementaux, mais nous avons tous une philosophie fondée sur une vision positive des droits humains. Nous faisons tous partie du mouvement des droits de la personne. C'est exactement le contraire pour eux : ils partagent tous une vision négative des droits de l'homme, ils ne pensent pas qu'ils sont universels, ou ils ne considèrent pas tous les gens comme des êtres humains égaux. Quoi qu'il en soit, ils se mobilisent contre les droits de l'homme.

Quand et pourquoi des groupes fondamentalistes chrétiens sont-ils apparus en Europe de l'Est ?

L'une de mes collègues dit que ces groupes existent depuis longtemps. Elle enquête actuellement sur la troisième génération de ces groupes et affirme qu'ils ont vu le jour dans les années 1970, lorsqu'ils se sont mobilisés pour la première fois autour des idées néonazies et contre les droits des femmes. Le tournant le plus récent en Europe de l'Est s'est produit au début des années 2010. Dans de nombreux cas, il s'agit d'une réaction contre les débats politiques nationaux sur les LGBTQI et les droits reproductifs. La Croatie, d'où je viens, était l'une des exceptions en ce sens que ces groupes ne se sont pas mobilisés en réaction aux avancées politiques des groupes de défense des droits des femmes et des LGBTQI, mais plutôt par anticipation et à titre de mesure préventive contre les processus qui progressaient au niveau international, et en particulier contre le mariage homosexuel.

L'expérience croate s'est déroulée en trois phases. A partir des années 1990, un mouvement anti-avortement s'est développé, dirigé par des prêtres catholiques charismatiques. Après la chute du communisme, l'avortement a été présenté comme étant contraire à la foi religieuse, aux valeurs familiales et à l'identité nationale. L'Église catholique a créé des " centres familiaux " qui offrent des services de soutien aux familles. Depuis le début des années 2000, des organisations indépendantes de la société civile (OSC) formées par des citoyens religieux " concernés " sont apparues. Leur naissance est liée à l'introduction de l'éducation sexuelle dans les programmes scolaires publics. Une troisième phase a commencé vers 2010, avec la montée en puissance d'OSC fondamentalistes liées au niveau national et international, indépendantes de la structure de l'Eglise. Par exemple, les nouveaux groupes avaient des liens avec les mouvements polonais ultraconservateurs "Tradition, Famille, Propriété" et "Ordo Iuris". L'Église catholique est restée à l'arrière-plan et le rôle des porte-paroles anti-droits a été relégué aux citoyens religieux " concernés ".

En Croatie, les fondamentalistes ont fait bon usage des référendums nationaux organisés à l'initiative des citoyens. En 2013, ils ont rejeté l'égalité en matière de mariage, en grande partie grâce à des lois électorales qui n'exigent pas une participation électorale minimale aux référendums nationaux; la faible participation d'environ 38 %, suffisant à permettre un changement constitutionnel. En revanche, des référendums similaires ont échoué en Roumanie et en Slovaquie grâce à l'exigence d'une participation minimale de 50 %.

Les groupes de défense des droits de l'homme semblent avoir fait beaucoup de progrès en Europe de l'Est depuis le début des années 2010. Pourquoi ?

Nous avons commencé à suivre de près ces groupes en Croatie au moment du référendum, et ce que nous avons vu, c'est que leur progression a été liée à la redéfinition de leurs stratégies. Ils étaient démodés, peu attrayants pour leurs publics potentiels et peu habiles dans l'utilisation des instruments de la démocratie directe. A partir de 2010, ils ont changé de stratégie. Le mouvement de lutte contre les droits de l'homme a connu un renouveau rapide, et ses nouveaux dirigeants étaient très jeunes, éloquents et conscients du potentiel des instruments démocratiques. Dans leurs apparitions publiques, ils ont commencé à minimiser la religion, passant du symbolisme religieux à des visuels contemporains, colorés et joyeux. Ils ont commencé à organiser des mobilisations de masse telles que les marches contre l'avortement "Walk for Life", ainsi que des actions de rue à petite échelle, comme la prière contre l'avortement devant les hôpitaux ou la mise en scène de performances. Ironiquement, ils ont appris en observant de près ce que les OSC progressistes en matière de droits de la personne avaient fait : tout ce qu'elles faisaient avec succès, ils l'ont copié. Ils ont également relancé et amélioré les méthodes traditionnelles de pétition, en allant en ligne avec des plateformes telles que CitizenGo.

Sur le plan international, les groupes de lutte contre les droits ont commencé à prendre forme au milieu des années 1990 en réaction à la quatrième Conférence mondiale des Nations Unies sur les femmes, tenue en 1995 à Beijing. C'est alors qu'un consensus s'est formé autour des droits des femmes en tant que droits humains, et que le genre est apparu à l'ordre du jour. Les groupes religieux se sont sentis vaincus à Pékin. Beaucoup d'universitaires qui ont étudié ce processus ont conclu que l'Église catholique était alors irritée parce qu'elle avait perdu une grande bataille. Ils ont subi plusieurs défaites dans les années qui ont suivi, ce qui les a rendus encore plus furieux. En 2004, la candidature de Rocco Buttiglione, candidat italien à la Commission européenne, a été retirée sous la pression du Parlement européen en raison de ses positions sexistes et homophobes. Les fondamentalistes chrétiens ont également été furieux lorsque des discussions animées ont eu lieu sur la possibilité que les "racines chrétiennes" de l'Europe soient mentionnées dans la Constitution européenne. Tout cela a mis le Vatican très en colère. Il y a eu quelques moments symboliques qui les ont rendus furieux et les ont poussés à lutter plus fermement contre les idées libérales.

En réaction à cela, ils se sont modernisés, ce qui leur a permis d'avoir des liens de plus en plus étroits avec des groupes évangéliques fondamentalistes basés aux États-Unis, ayant une longue expérience dans l'élaboration de politiques à l'intérieur et en dehors des États-Unis.

Pensez-vous qu'il s'agit surtout d'un processus du sommet vers la base, ou ces groupes ont-ils véritablement atteint la base ?

En Europe de l'Est, il s'agit surtout d'un processus descendant, peut-être lié au fait que la plupart de ces groupes sont catholiques chrétiens, et non évangéliques. Ces idées viennent de très haut. Elles sont produites et diffusées par le Vatican depuis des décennies. Ces groupes ne sont pas spontanés et sont très bien organisés. Leurs stratégies ne se sont pas répandues par imitation, mais plutôt parce qu'elles sont toutes dictées par le sommet.

Cela ne veut pas dire qu'ils n'ont pas pu faire appel aux citoyens ; au contraire, ils l'ont fait avec beaucoup de succès, encore plus que les groupes anti-droits humains. C'est parce qu'ils utilisent un langage très simple et jouent sur les peurs et les insécurités des gens. Ils construisent leur popularité sur les préjugés et les craintes des autres qui sont différents. La peur semble être un moyen facile de mobiliser les gens, mais les gens de gauche ne veulent pas l'utiliser parce qu'ils estiment qu'il n'est pas juste de manipuler les gens. Les groupes de défense des droits, par contre, n'ont aucun problème à faire peur aux gens. Lorsqu'ils sont apparus pour la première fois en Croatie, ces groupes ont obtenu un énorme soutien parce qu'ils ont suscité la peur et se sont ensuite présentés comme les protecteurs et les sauveurs des citoyens contre ce monstre fictif qu'ils avaient créé.

Quelles sont les principales stratégies que ces groupes ont utilisées pour se développer ?

Premièrement, ils partagent un discours unifié qui s'articule autour du rejet de ce qu'ils appellent "l'idéologie du genre", qui n'est qu'un signifiant vide pour désigner toute menace qu'ils perçoivent dans un contexte particulier. Ils se déclarent les protecteurs de la famille et de l'ordre naturel et utilisent des stratégies de diffamation et un discours pseudo-scientifique contre les droits des femmes et des personnes LGBTQI. Une rhétorique nationaliste est également omniprésente dans les pays d'Europe de l'Est.

Deuxièmement, ils ont coopté le discours sur les droits de l'homme et adopté les pratiques d'organisation civique du mouvement des droits de l'homme. Ils profitent non seulement de l'accès direct aux citoyens qui vont à l'église, mais ils mobilisent aussi la base à travers des conférences, des formations, des camps de jeunes et les réseaux sociaux. Ils bénéficient également d'un financement suffisant pour emmener les gens en bus aux rassemblements importants comme les marches « Walk for Life », payer les dépenses de nombreux bénévoles et couvrir le coût de la publicité dispendieuse.

Troisièmement, ils ont utilisé avec succès des mécanismes référendaires à l'initiative des citoyens. En Croatie et en Slovénie, ils ont recueilli le nombre requis de signatures pour lancer des référendums nationaux contre le mariage homosexuel, qu'ils ont remportés. En Roumanie et en Slovaquie, à leur tour, ils ont réussi à recueillir les signatures mais n'ont pas réussi à satisfaire à l'exigence minimale de participation. Le taux de participation à tous ces référendums a varié de 20 % en Roumanie à 38 % en Croatie, ce qui montre que les fondamentalistes ne bénéficient d'aucun soutien majoritaire, mais qu'ils utilisent toujours intelligemment les mécanismes démocratiques pour faire avancer leur programme.

Quatrièmement, ils ont recours aux poursuites judiciaires à la fois pour influencer et modifier la législation et pour arrêter les militants des droits humains et les journalistes qui critiquent leur travail. Afin de les faire taire, ils les poursuivent en justice pour diffamation et 'discours de haine contre les chrétiens'. Bien que ces affaires soient généralement rejetées, elles les aident à se positionner en tant que victimes en raison de leurs croyances religieuses.

Cinquièmement, ils bénéficient non seulement d'une bonne couverture de leurs événements dans les médias grand public, mais ils ont aussi leurs propres médias, principalement des portails d'information en ligne, dans lesquels ils publient de fausses nouvelles qui diffament leurs adversaires, qu'ils diffusent ensuite sur les réseaux sociaux. Ils accueillent et couvrent également des événements conservateurs mettant en vedette des " experts internationaux " qui sont présentés comme les plus hautes autorités sur des questions telles que la sexualité et les droits de l'enfant.

Sixièmement, ils s'appuient sur une collaboration transnationale à travers l'Europe et avec des groupes basés aux États-Unis.

Septièmement, ils ciblent le système scolaire, par exemple avec des programmes extrascolaires destinés à influencer les enfants âgés de 4 à 14 ans, lorsqu'ils sont les plus vulnérables et les plus facilement convertibles.

Enfin, ils travaillent non seulement par l'intermédiaire d'OSC, mais aussi de partis politiques. De cette façon, ils sont également présents aux élections et, dans certains cas, ils acquièrent un pouvoir significatif. C'est le cas du parti d'extrême droite polonais Droit et Justice, qui a pleinement intégré ces groupes dans ses activités. Dans d'autres cas, ils créent leur propre parti politique. C'est ce qui s'est passé en Croatie, où la principale OSC fondamentaliste, "Au nom de la famille", a créé un parti politique appelé "Project Homeland". Le cas de la Roumanie est particulièrement préoccupant à cet égard, car il montre comment les positions fondamentalistes chrétiennes sur les droits LGBTQI peuvent être intégrées dans l'ensemble du spectre politique et religieux.

En d'autres termes, ces groupes sont présents dans divers espaces, pas seulement au sein de la société civile. Et ils ciblent les principaux partis conservateurs, notamment ceux qui sont membres du Parti populaire européen, le groupe de centre-droit du Parlement européen. Ils essaient de déplacer les partis de centre-droit et conservateurs vers l'extrême droite. C'est leur combat crucial parce que cela peut les mener au pouvoir. Il est de la responsabilité des partis conservateurs du monde entier de résister à ces attaques, et il est dans l'intérêt des groupes progressistes de les protéger également, car s'ils perdent, nous perdons tous.

Pensez-vous qu'il y a quelque chose que la société civile progressiste puisse faire pour arrêter les groupes anti-droits ?

Je ne suis pas très optimiste parce que nous les combattons depuis plusieurs années et c'est très difficile, d'autant plus que la mouvance mondiale est aussi en train de changer : il y a une tendance générale à droite qui semble très difficile à contrer.

Cependant, il y a encore plusieurs choses à faire. La première chose à faire serait de faire la lumière sur ces groupes, de dire aux gens qui ils sont vraiment. Nous devons les exposer pour ce qu'ils sont- les fondamentalistes religieux, les néonazis et ainsi de suite - parce qu'ils cachent leur vrai visage. Selon le contexte local, ils ne sont parfois même pas fiers d'admettre qu'ils sont liés à l'Église. Une fois que ces liens sont mis en évidence, de nombreuses personnes deviennent méfiantes à leur égard. Il faudrait aussi espérer qu'il y ait du bon sens, que les circuits d'argent sale soient dévoilés et que les gens réagissent, ce qui arrive parfois, mais pas toujours.

Le rôle principal devrait être joué par les croyants qui refusent d'accepter l'utilisation abusive de la religion à des fins extrémistes. Les croyants sont les porte-paroles les plus authentiques contre le fondamentalisme et leur voix peut être beaucoup plus forte que celle des laïcs mobilisés ou de l'opposition politique. Toutefois, l'absence de tels groupes au niveau local, en raison des pressions exercées par les autorités religieuses locales, peut être un problème. Le pape François a sérieusement affaibli les groupes fondamentalistes et il est un excellent exemple de la manière dont les chefs religieux peuvent combattre l'extrémisme religieux et le fondamentalisme.

Il est également productif d'utiliser l'humour contre eux. Ils ne savent pas vraiment plaisanter ; les situations sarcastiques et humoristiques les déconcertent. Cela peut susciter des soupçons chez de nombreuses personnes. Mais nous devons veiller à ne pas en faire des victimes, car ce sont des experts en matière d'auto-victimisation et ils sauront comment s'en servir contre nous.

Enfin, permettez-moi de le redire parce que c'est fondamental. Cela peut sembler contre-intuitif, mais il est très important de donner aux partis conservateurs du monde entier les moyens de tenir bon et de résister aux tentatives de détournement d'extrême droite. Les progressistes doivent protéger les partis conservateurs contre les attaques d'extrémistes, sinon ils deviendront des véhicules de l'extrême droite pour accéder au pouvoir, et il sera alors trop tard.

L'espace civique en Croatie est classé comme " rétréci " par le Monitor CIVICUS.

Suivez @GordanBosanac sur Twitter.

 

GROUPES ANTI-DROITS: " Ils veulent nous arrêter parce que nous apportons une différence "

Giada NegriDans le cadre de notre rapport thématique de 2019, nous interrogeons des militants, des dirigeants et des experts de la société civile sur leurs expériences face aux réactions hostiles de la part des groupes anti-droits. CIVICUS parle de la situation en Europe avec Giada Negri, chargée de recherche et de plaidoyer au Forum Civique Européen (FCE). Le FCE est un réseau d'organisations de la société civile travaillant sur l'éducation à la citoyenneté, la défense des droits humains et la promotion de la démocratie.

 

 

Quel est le travail du Forum civique européen ?

Le Forum civique européen (FCE) est un réseau européen qui regroupe plus d'une centaine d'organisations de la société civile (OSC) de toute l'Union européenne et des Balkans. Il a commencé en 2005 en tant que réseau informel et est devenu officiel en 2007. Cela s'est produit à un moment crucial parce que le traité constitutionnel - le traité établissant une Constitution pour l'Europe - venait d'être rejeté à la suite de votes populaires (en anglais). Il était temps de discuter des questions sérieuses liées à la démocratie, des questions transversales à la société civile dans tous les pays, et le FCE a pensé qu'il pourrait fournir un espace pour que ces débats aient lieu.

Plus récemment, nous avons commencé à travailler sur l'espace civique, car nos membres et partenaires ont commencé à remarquer une pression accrue sur la société civile. Le point de basculement a été l'approbation de la loi contre les ONG étrangères en Hongrie en 2017. Il y a environ un an et demi, le FCE a créé une plate-forme pour l'espace civique, Civic Space Watch, afin de recueillir des ressources, des analyses, des mises à jour et des articles sur l'état de l'espace civique et des libertés civiques en Europe, et d'alimenter la réaction de la société civile face aux restrictions. Nous voulons que la société civile puisse demander et recevoir de la solidarité au-delà des frontières, de sorte qu'en cas d'attaque dans un pays, il y ait une compréhension commune de ce qui se passe et une réaction collective rapide contre elle.

Quelles sont, selon vous, les principales menaces qui pèsent actuellement sur l'espace civique en Europe ?

Pour comprendre ces menaces, nous devons prendre du recul et examiner ce que font les OSC et les mouvements sociaux depuis plusieurs années - dénoncer un système qui s'est avéré non durable sur les plans social, environnemental et politique et combler les lacunes dans de nombreux domaines et de différentes manières, soit en fournissant des services et en proposant des solutions pratiques ou en obligeant les dirigeants politiques à répondre de leurs actes et en maintenant à l'ordre du jour les valeurs et principes définis dans la Déclaration universelle des droits de l'Homme.

L'espace civique, l'espace pour interpeller le pouvoir et exprimer les désaccords, a été restreint dans le but de maintenir un système qui ne fonctionne plus pour chacun. Nous constatons une montée de l'"illibéralisme" et la tendance à sécuriser le discours public et l'espace public en même temps que les politiques sociales s'amenuisent. Le facteur sous-jacent est une vision néolibérale du monde qui considère la société comme un simple ensemble d'individus réunis, et qui ne reconnaît pas l'importance de la valeur de la justice sociale et la responsabilité des politiques publiques d'agir pour tous et d'inclure chacun dans le débat.

Les défis spécifiques auxquels la société civile est confrontée sont très divers et diffèrent d'un pays à l'autre, de même que les principaux acteurs visés. Mais certaines tendances se dessinent sur l'ensemble du continent européen, il est donc important de les inscrire à l'ordre du jour européen et de les soulever auprès des institutions de l'Union européenne (UE). Alors que certains cas de restriction dans des pays comme la Hongrie et la Pologne sont très bien couverts par les médias, d'autres pays font l'objet d'attaques qui ne sont pas suffisamment discutées, comme la violence policière et la censure en France ou en Espagne.

Dans d'autres pays, les défis sont plus subtils et ont tendance à être ignorés. Par exemple, en février 2019, un tribunal allemand a décidé (en anglais) que la branche allemande de l'Association pour l'imposition des transactions financières et pour l'action citoyenne (ATTAC) devait se voir retirer son statut d'utilité publique en raison de ses activités "politiques". Cela soulève la crainte que les organisations qui promeuvent des causes comme la justice fiscale n'aient peur de s'élever contre les puissants et de dénoncer les politiques qui ne fonctionnent pas ou qui profitent à peu de gens, parce que leur capacité financière et donc leur survie pourraient être en jeu.

Il est clair que l'espace civique n'est pas restreint de la même manière pour tout le monde : des groupes spécifiques sont ciblés. Quels sont les groupes les plus ciblés en Europe ?

En ce qui concerne le Civic Space Watch, nous constatons que les personnes les plus touchées par l'introduction ou le renforcement des restrictions de l'espace civique ont été les organisations environnementales, les groupes de solidarité envers les migrants et ceux qui luttent pour l'inclusion, la durabilité sociale, l'État de droit et les droits sexuels et reproductifs. Tous se sont retrouvés au centre de controverses parce qu'ils mettent en évidence des échecs et des injustices systémiques. Les questions les plus controversées, et donc les groupes qui subissent le plus de pression, varient d'un pays à l'autre. Mais quelles que soient ces questions, ce sont les groupes qui y travaillent et qui dénoncent les défaillances du système qui sont le plus sous pression.

Toutes ces restrictions proviennent-elles de l'État, ou sont-elles imposées aussi par d'autres ?

Les autorités et agences étatiques, à tous les niveaux, restent les principaux acteurs responsables des restrictions de l'espace civique. Mais nous voyons aussi des acteurs non étatiques menacer l'espace civique. Dans plusieurs pays, nous avons signalé que des groupes non étatiques, y compris des entreprises privées, prenaient des mesures contre la liberté d'expression ou la liberté de réunion pacifique. D'autres recherches sont nécessaires à ce sujet, car il s'agit d'une menace émergente dans de nombreux contextes - des cas ont été signalés en France, au Portugal, au Royaume-Uni, etc. De plus, nous voyons aussi des groupes anti-droits qui prennent confiance pour agir contre les droits de certaines personnes.

La société européenne est de plus en plus polarisée autour de nombreuses questions, ce qui permet à ces groupes d'obtenir plus facilement un soutien qu'on aurait cru impossible auparavant. Elles promeuvent une conception des droits qui crée une concurrence entre groupes vulnérables ou qui exclut certains groupes pour des raisons d'identité, de culture ou d'orientation sexuelle. Ils sont devenus très doués pour exploiter les craintes et les angoisses de leurs publics, qui sont à leur tour le résultat de politiques qui ont introduit dans nos sociétés la concurrence de tous contre tous. Ils sont capables d'utiliser le langage et les outils des droits humains, ce qui est également nouveau.

En Roumanie, par exemple, des groupes anti-droits ont recueilli des milliers de signatures pour organiser un référendum (en anglais) en vue d'interdire le mariage homosexuel. Ils ont utilisé les outils de la démocratie participative pour tenter de modifier la Constitution, qui ne précisait pas le sexe des personnes dans un mariage. Bien que beaucoup de ressources aient été consacrées à sa promotion, ce référendum a échoué. Mais ce faisant, les groupes anti-droits ont ciblé les personnes et les militants LGBTQI (en anglais) et il y a eu une augmentation des crimes haineux. Dans des contextes comme celui-ci, je crains pour la démocratie. Le fait que ces groupes utilisent des outils démocratiques peut servir d'excuse aux gouvernements pour commencer à retirer ces outils démocratiques ; cependant, je suis convaincue que moins de démocratie ne peut jamais être la réponse à ces questions.

Certains groupes extrémistes - en particulier les groupes néo-fascistes - utilisent des tactiques très conflictuelles (en anglais), telles que des attaques physiques contre la police, les militants, les groupes vulnérables et les OSC. Grâce à leurs stratégies de confrontation, ils gagnent de l'espace dans les médias, ce qui leur donne un public. Les pays européens ont une législation contre ce type de groupes, mais les autorités ne les interpellent pas, ne les poursuivent pas et ne les interdisent pas, ce qui leur confère une certaine légitimité. Autour de certaines questions, comme les migrations, ces groupes sont de plus en plus présents dans la sphère publique. Comme les gouvernements abordent également le sujet et traitent la migration comme un problème de la même manière, ils légitiment les groupes anti-migrants dans la même mesure qu'ils criminalisent les groupes de la société civile qui travaillent pour apporter un soutien aux migrants.

On sait déjà beaucoup de choses sur ces groupes extrémistes dans les différents pays, mais moins sur les groupes conservateurs qui ne sont pas nécessairement extrémistes. Mais nous devons en apprendre davantage sur la façon dont ils sont interconnectés, parce qu'ils le sont clairement. Les connexions se font à tous les niveaux, de haut en bas. Au plus haut niveau politique, les dirigeants populistes de droite qui restreignent l'espace civique et ciblent les groupes marginalisés se connectent, coopèrent et apprennent les uns des autres. Dans un geste hautement symbolique, en mai 2019, le ministre italien de l'Intérieur d'extrême droite de l'époque, Matteo Salvini, a rencontré (en anglais) le Premier ministre hongrois Viktor Orbán à la frontière sud de la Hongrie avec la Serbie, où des clôtures avaient été construites pour arrêter le flux des migrants et des demandeurs d'asile venant des Balkans. Les mesures proposées par Salvini sont très similaires à celles d'Orbán, et ils voulaient montrer au monde un front uni contre la migration.

Les groupes anti-droits sont également reliés au niveau local. Le Congrès mondial des familles (en anglais) qui s'est réuni en mars 2019 à Vérone, en Italie, en est un bon exemple. Il s'agissait d'un rassemblement massif de militants du monde entier, unis par leur rejet des droits sexuels et reproductifs et leur haine pour les personnes LGBTQI. Mais dans ce cas, l'opposition a également été forte et a amené des militants de toute l'Europe.

Comment la société civile progressiste réagit-elle aux groupes anti-droits ? Et que devrait-elle faire de plus pour réagir plus efficacement ?

La solidarité est la clé. La mobilisation de la société civile en faveur des groupes menacés fournit une grande partie de la force psychologique nécessaire pour continuer, et a également apporté des succès importants et tangibles. En mai 2018, l'Irlande a célébré un référendum historique qui a légalisé l'avortement et la société civile s'est mobilisée autour du droit des femmes à choisir non seulement en Irlande, mais aussi dans d'autres pays, pour dire : "Nous sommes solidaires avec vous, nous sommes unis pour la même cause, une attaque contre l'un de nous est une attaque contre nous tous". En Pologne, lorsque le gouvernement a tenté de faire adopter une législation encore plus restrictive (en anglais) en matière d'avortement, même si la loi en vigueur est déjà parmi les plus strictes au monde, la société civile s'est mobilisée à plusieurs reprises. Les femmes ont protesté (en anglais) massivement en 2016, en 2017, et continuent de le faire, non seulement en Pologne mais partout en Europe. Jusqu'à présent, ils ont très bien réussi à empêcher l'adoption de lois restrictives.

Je pense que tous les droits sont liés- les droits économiques, politiques, sociaux, culturels et environnementaux - de sorte que si l'un d'entre eux est supprimé, l'universalité des droits se rétrécit également. La société civile a appris que nous devons réagir non seulement lorsque les droits pour lesquels nous luttons sont menacés, ou lorsque ce sont les droits politiques ou civils qui sont sous pression, mais à chaque fois qu'un droit est menacé. Et nous ne devrions pas seulement signaler les cas où les mécanismes démocratiques ne fonctionnent pas ; la démocratie ne devrait pas simplement fonctionner, mais elle devrait fonctionner pour tout le monde, et nous devrions donc continuer à signaler les cas où cela ne se produit pas.

Il est aussi très important que nous commencions à raconter les histoires de nos victoires, parce que nous sommes vraiment doués pour signaler les problèmes mais parfois il faut juste se dire : " hey, nous avons accompli cela ". Nous devons célébrer nos victoires parce qu'elles sont des victoires pour tout le monde, mais aussi parce qu'elles renforcent notre confiance et nous donnent la force de continuer à nous battre. C'est pourquoi la campagne que nous avons lancée en 2018 autour du 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme et que nous menons à nouveau cette année et, nous l'espérons, dans les années à venir, prend la forme d'une célébration de tout le travail accompli par la société civile, essayant de montrer l'impact réel et étonnant de nos actions et le fait que tout serait très différent sans nous, en raison de toutes les avancées en matière de droits humains qui ne se seraient jamais produites.

Je pense que j'ai parfois fait cette erreur lorsque j'ai commencé à étudier l'espace civique et à en examiner les restrictions : en me concentrant autant sur les restrictions, j'ai perdu de vue le fait que ces restrictions ont été introduites en réaction à nos succès. Nous étions entravés précisément parce que nous étions en train de gagner, et quelqu'un nous en voulait. Ils veulent nous arrêter parce que nous apportons une différence.

Prenez contact avec le Forum civique européen via son site web et sa page Facebook, et suivez @ForCivicEU et @GiadaNegri sur Twitter.

 

 

" Les gens ne peuvent pas rester sur la touche lorsque leurs droits leur sont retirés "

Uma Mishra Newbery1Dans le cadre de notre rapport thématique de 2019, nous interrogeons des militants et des dirigeants de la société civile sur la manière dont ils sont confrontés aux réactions hostiles de la part des groupes anti-droits et sur leurs stratégies pour renforcer les approches progressistes et réponses de la société civile. CIVICUS s'entretient avec Uma Mishra-Newbery, directrice exécutive par intérim de Women's March Global, un réseau de sections et de membres qui se mobilisent pour promouvoir les droits des femmes dans le monde. Womens' March Global a été créée pour donner une continuité à la dynamique des mobilisations de janvier 2017, lorsque des millions de femmes et de militants aux Etats-Unis et dans le monde sont descendus dans la rue pour se faire voir et entendre. Sa vision est celle d'une communauté mondiale au sein de laquelle toutes les femmes - y compris les femmes noires, les femmes autochtones, les femmes pauvres, les femmes migrantes, les femmes handicapées, les lesbiennes, les transgenres et les femmes de toutes religions, et non religieuses - sont libres et peuvent exercer leurs droits et réaliser pleinement leur potentiel.

Vous avez récemment été témoin de groupes anti-droits en action à la Commission de la condition de la femme des Nations Unies. Sommes-nous en train de voir apparaître une nouvelle génération de groupes anti-droits plus agressifs et actifs au niveau mondial ?

Je ne pense pas que cela soit nouveau. Ces groupes ont toujours été là, toujours en toile de fond. Mais il y a une résurgence massive de groupes anti-droits en cours. À la suite de changements dans la direction politique de certains pays, dont les États-Unis, ils se sont fait entendre et se sont impliqués plus profondément. Et ils sont devenus beaucoup plus stratégiques et mieux coordonnés. Si nous regardons le financement de ces groupes, nous constatons qu'il provient de fondations familiales très bien établies qui travaillent délibérément à bafouer les droits des femmes. Mais ils le font sous couvert de l'égalité des sexes.

Lors de la 63ème session de la Commission de la condition de la femme des Nations Unies (ONU), tenue en mars 2019, le Saint-Siège a organisé une manifestation parallèle (en anglais) intitulée " Égalité des sexes et idéologie du genre " : Protéger les femmes et les filles ". À première vue, cela pourrait sembler très progressiste - ils essaient de donner l'impression qu'ils font la promotion des droits des femmes. Mais vous entrez dans l'événement et c'est extrêmement transphobe, car ils rejettent catégoriquement le concept d'identité sexuelle et insistent sur le sexe biologique, refusant ainsi de considérer les femmes transgenres comme des femmes. Ces personnes prétendent mieux savoir ce que signifie être une femme et ce que toutes les femmes ressentent et dont elles ont besoin, ce qui les amène à tolérer la violence contre les transgenres et à rejeter les droits sexuels et reproductifs.

La façon dont ces groupes se sont transformés et ont évolué, je pense qu'ils sont devenus mieux préparés dans la façon dont ils se montrent en public. Ils sont également devenus plus sophistiqués et utilisent les technologies de l'information et de la communication, comme les mouvements de résistance l'ont toujours fait, afin d'organiser et de diffuser leurs opinions.

Pourquoi pensez-vous qu'ils essaient de paraître progressistes et qui tentent-ils de tromper ?

On pourrait espérer qu'ils essayaient de tromper l'ONU, qui devrait filtrer les groupes haineux, mais en vérité, l'ONU laisse toujours la National Rifle Association (en anglais) (NRA) conserver son statut ECOSOC (Conseil économique et social des Nations Unies), et la NRA fait activement pression (en anglais) contre tout traité commercial régissant les armes - des armes qui tuent les gens aux États-Unis à un rythme étonnant. L'ONU devrait comprendre que ces groupes existent pour miner la démocratie et les droits humains - mais plus que jamais, l'ONU est devenue partiale sur cette question. Dans le même temps, un nombre sans précédent d'organisations de base se voient refuser l'accréditation - et ce sont toutes des organisations qui travaillent sur des questions que les États puissants ne veulent pas voir mises au premier plan.

Je ne pense donc pas qu'ils essaient de tromper qui que ce soit - à ce stade, ils n'en ont pas vraiment besoin.

Vous avez mentionné les fondations qui soutiennent ces groupes anti-droits. Pourquoi toutes ces fondations apportent-elles du financement ? Qu'est-ce qu'elles y gagnent ?

Nous devons examiner les réseaux d'intérêts qui maintiennent ces groupes actifs dans ces espaces, car il y a beaucoup d'intérêts politiques et financiers qui les maintiennent à l'ONU et au sein de la Commission de la condition de la femme (CSW).

Si nous regardons, par exemple, la Heritage Foundation dans un espace comme la CSW, qui s'élève contre ce qu'elle appelle l'idéologie du genre, à quoi sert-elle ? En creusant davantage, nous constatons que la Heritage Foundation a été financée par la Dick and Betsy DeVos Family Foundation. Et Betsy DeVos est actuellement la secrétaire à l'éducation de l'administration Trump. Elle et sa famille sont très profondément attachées au gouvernement américain, et elles ont leurs propres intérêts politiques au Michigan, d'où elles sont originaires. Ce que Betsy DeVos a fait au Michigan, détruisant pour ainsi dire le cadre de l'éducation publique, est profondément troublant. Nous devons examiner toutes ces couches pour comprendre pourquoi ces groupes existent, à quel point ils sont sophistiqués et pourquoi il est si difficile de les éliminer.

Comment ces groupes influent-ils sur la société civile progressiste, en général, et plus particulièrement dans des forums comme la CSW ? Comment provoquent-ils des perturbations ?

Nous assistons actuellement au phénomène de la collaboration des gouvernements pour nier les droits des femmes, alors qu'il y a quelques décennies, la collaboration entre divers acteurs du développement, y compris les États et leurs agences d'aide, les organisations de la société civile (OSC) et les groupes de base, a conduit à un élargissement de ces droits.

Ces nouveaux partenariats régressifs sont très clairs à l'ONU. Alors que certains États continuent de s'opposer à la violence sexuelle dans les conflits, par exemple, d'autres États membres - y compris le gouvernement américain - ont changé et menacent maintenant de rejeter les mesures anti viol parce que le libellé des documents contient des termes et des considérations relatifs à la santé sexuelle et reproductive. Ces États travaillent ensemble pour priver les femmes - et pas seulement les femmes - de leurs droits.

Dans ce contexte, les OSC progressistes sont désignées comme étant celles qui s'élèvent contre les gouvernements régressifs et sont dépeintes comme étant celles qui essaient de saper la démocratie. Ces attaques délégitimisantes contre les OSC ouvrent la voie à d'autres attaques. Elles sont un signal pour les groupes anti-droits, qui sont de plus en plus enhardis par ce que font leurs gouvernements. Quand votre gouvernement dit littéralement " nous nous moquons des droits sexuels et reproductifs des femmes, nous nous moquons de ce que les femmes vivent à la suite des conflits - des conflits que nous finançons ", les groupes anti-droits qui entendent cela savent qu'on leur donne carte blanche pour exister et agir librement dans ces espaces. C'est exactement la même chose avec les partisans de la suprématie blanche, aux États-Unis et dans d'autres pays du monde. Ces groupes sont encouragés par un discours public qui donne le feu vert aux fascistes, aux racistes et aux partisans de la suprématie blanche pour avancer. Et c'est exactement ce qu'ils font en entrant dans l'espace de la société civile.

En plus d'être encouragés par les gouvernements qui font la promotion de leurs idées, pensez-vous que les groupes anti-droits le sont aussi parce qu'ils sont de plus en plus populaires auprès du public ? Si c'est le cas, pourquoi pensez-vous que leurs récits font écho auprès des citoyens ?

Il est possible qu'ils deviennent aussi plus populaires - ce qui paraissait autrefois des idées marginales, ou des positions trop politiquement incorrectes pour être exprimées à haute voix, sont maintenant en train de devenir un courant dominant.

Quant à savoir pourquoi cela se produit, au risque de dire un cliché ridicule, je pense que c'est parce qu'il est plus facile pour les gens de haïr que d'aimer. Lorsque nous parlons des droits de la personne, ce que nous disons, c'est que, à un niveau très fondamental, chaque personne sur cette planète devrait avoir les mêmes droits. C'est un message que tout le monde devrait pouvoir suivre. Mais, bien sûr, beaucoup de ceux qui détiennent le pouvoir depuis des centaines d'années et qui ont bénéficié du patriarcat et de la suprématie blanche vont essayer de défendre ce qu'ils considèrent comme leur droit de continuer à exercer ce pouvoir. Cela inclut les gouvernements ainsi que les groupes anti-droits non étatiques.

C'est ce qui est ressorti du panel organisé par le Saint-Siège à la CSW. Le Saint-Siège est un État actif et très actif à l'ONU. Nous avons fait un reportage en direct sur leur événement sur Twitter, et vous ne pouvez pas imaginer la façon dont nous avons été traqués en ligne. Les groupes anti-droits nous ont accusés de promouvoir les droits des transgenres plutôt que les droits des femmes. Mais nous sommes une organisation intersectionnelle : nous comprenons que les formes d'oppression sont interconnectées et qu'en luttant pour les droits des femmes trans, nous luttons pour tous les droits des femmes, tout comme nous luttons pour les droits des femmes et pour les droits des personnes en général. Parce que la lutte pour les plus marginalisés est une lutte pour nous tous. Mais comment pouvez-vous expliquer cela à des gens qui ont vu leurs droits si protégés, qui ont vécu dans un tel privilège pendant si longtemps ?

Y a-t-il quelque chose que la société civile progressiste pourrait apprendre de la façon dont les groupes anti-droits promeuvent leurs positions ?

Nous devons absolument être capables de travailler ensemble vers un but commun, comme ils le font, et d'utiliser les réseaux sociaux à des fins progressistes aussi intelligemment qu'ils les utilisent pour bafouer les droits humains. Dans de nombreux pays, Facebook fragilise la démocratie. Au Myanmar, le génocide du peuple Rohingya a été incité sur Facebook (en anglais), et combien de temps a-t-il fallu à Facebook pour interdire les militaires du Myanmar ? En Nouvelle-Zélande, le tireur de Christchurch a essayé de diffuser des images de la fusillade en direct sur Facebook, et combien de temps cela a-t-il pris pour que Facebook le retire ?

En tant que société civile, nous savons que si nous n'utilisons pas activement les outils utilisés par d'autres groupes et gouvernements pour faire reculer les droits humains, nous sommes sur la voie de l'échec. Nous devons travailler de manière coordonnée, en coalitions. Par le passé, les OSC ont eu tendance à se faire concurrence pour obtenir du financement - nous devons vraiment nous améliorer dans le partage des ressources, la collaboration et la mise à profit de nos forces.

Nous essayons d'aller dans cette direction. Récemment, nous avons travaillé au Cameroun avec l'un de nos partenaires stratégiques, la Women’s International League for Peace and Freedom, sur la formation aux réseaux sociaux pour la paix. Dans ce cas, nous nous sommes concentrés sur l'organisation de campagnes sur les réseaux sociaux pour promouvoir le vote pour les politiciens qui soutiennent les droits des femmes et les droits humains.

Pour notre campagne Free Saudi Women, nous avons des partenariats avec six autres OSC, dont CIVICUS, et nous travaillons activement en tant que coalition. Les victoires que nous avons obtenues sont le résultat d'un travail d'équipe. Par exemple, à la mi-2018, le gouvernement islandais (en anglais) a obtenu, pour la toute première fois, un siège au Conseil des droits de l'homme des Nations Unies et a dirigé une initiative conjointe (en anglais) qui appelait publiquement l'Arabie saoudite à améliorer sa situation en matière de droits humains. La déclaration commune que l'Islande a faite au nom de 36 États est le résultat direct du plaidoyer mené en coulisse par une coalition de la société civile.

Selon vous, de quoi la société civile progressiste a-t-elle besoin pour poursuivre la lutte ?

Je pense que les gens doivent comprendre que les OSC ont toujours été sur le terrain, qu'elles ont toujours travaillé au niveau local pour demander des comptes aux gouvernements et faire avancer les programmes des droits humains. Les gens doivent savoir que 90 pour cent du temps, il y a un haut niveau de coordination qui se fait en coulisse et que les OSC travaillent d'arrache-pied pour faire avancer les choses. Mais beaucoup de gens ne voient pas tout le travail en coulisses. Et dans beaucoup d'endroits, nous ne pouvons pas être très explicites et fournir trop de détails sur notre travail de plaidoyer, parce que pour des raisons de sécurité, nous ne pouvons pas révéler les noms des activistes ou des journalistes.

Les gens doivent comprendre que, dans la lutte pour les droits humains, les militants et les organisations de base, ainsi que les plus grandes OSC, font un travail vraiment important et nécessaire et ont plus que jamais besoin d'un soutien réel de leur part. Nous avons besoin que les gens s'investissent à la base. Les gens ne peuvent pas rester sur la touche lorsque leurs droits leur sont retirés. Si votre gouvernement vous prive de vos droits, vous devez intervenir avant qu'il ne soit trop tard. Si vous vivez dans une démocratie libre et stable, vous avez le devoir de faire entendre votre voix et de dénoncer les violations des droits de la personne dans le monde. Ce travail a besoin de la présence de chacun de nous.

Contactez Womens' March Global par le biais de son site web et de sa page Facebook, ou suivez @WM_Global et @umajmishra sur Twitter.

 

RDC : ‘Il faudrait une plus grande implication de la société civile internationale pour mieux protéger les défenseurs congolais.’

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Dans le cadre de notre rapport de 2018 sur le thème ‘réinventer la démocratie’, nous parlons et échangeons avec des activistes et des leaders de la société civile à propos de leur travail pour promouvoir les principes et des pratiques démocratiques, sur les défis qu'ils rencontrent et les victoires qu'ils obtiennent. CIVICUS parle aujourd’hui à Mr Albert Labani MSAMBYA, chef du bureau de plaidoyer et d'engagement politique au Centre de Recherche sur l’Anti-Corruption (CERC). Fondé en 2017, le CERC est une organisation indépendante non partisane et à but non lucratif qui vise à autonomiser les citoyens par l'éducation et l'engagement civique, ainsi qu’à renforcer la transparence et la reddition des comptes en République Démocratique du Congo (RDC).

 

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