TRAITÉ SUR LES PANDÉMIES : « Les États ont une responsabilité commune pour assurer la sécurité du monde et doivent être tenus responsables »

Barbara StockingCIVICUS s’entretient avec Dame Barbara M. Stocking sur la nécessité de développer un nouveau traité sur les pandémies, qui soit ancré dans la solidarité, la transparence, la responsabilisation et l’équité.

Barbara Stocking est présidente du Panel pour une convention mondiale sur la santé publique (Panel for a Global Public Health Convention, PGPHC), ancienne présidente du Murray Edwards College de l’Université de Cambridge, ancienne directrice générale d’Oxfam Grande-Bretagne et ancienne présidente du Panel d’évaluation intérimaire d’Ebola.

Qu’est-ce que le Panel pour une convention mondiale sur la santé publique et qu’est-ce qui a motivé sa création en avril 2021 ?

L’université de Miami a décidé d’interroger des experts du monde entier sur le thème des pandémies, avant que la pandémie de COVID-19 n’éclate. Nous avions besoin de savoir si nous étions préparés à une pandémie et quels étaient les problèmes à résoudre à cet égard. Je faisais partie des experts : en 2015, j’ai présidé le comité Ebola, qui a évalué les performances de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en la matière. Un article résumant l’avis des experts a été publié quelques mois plus tard dans la revue médicale à comité de lecture « The Lancet ».

À ce moment-là, la pandémie de COVID-19 battait son plein, et le président de l’université de Miami, Julio Frank, a suggéré de faire plus que de publier un rapport. Le Panel pour une convention mondiale sur la santé publique a été créé en 2020 pour promouvoir de nouvelles façons de contrôler les épidémies et d’y répondre, et on m’a demandé d’en assurer la présidence.

Le Panel est une coalition de plaidoyer indépendante et de haut niveau. Il compte parmi ses membres d’anciens présidents, tels que Laura Chinchilla du Costa Rica et John Mahama du Ghana, ainsi que l’ancien secrétaire général de l’Organisation de coopération et de développement économiques, Angel Gurría. Ce sont toutes des personnes qui peuvent avoir une influence sur l’OMS, ses États membres et d’autres organes. Nous ne menons pas de campagnes publiques, car nous n’avons ni les moyens financiers ni les ressources humaines requises, mais nous agissons au plus haut niveau politique.

En décembre 2021, l’Assemblée mondiale de la Santé a convenu d’entamer un processus visant à élaborer un traité mondial sur la prévention, la préparation et la riposte en matière de pandémies. Notre panel continuera à suivre de près l’évolution de cette idée pour s’assurer qu’elle permettra d’atteindre les objectifs que nous jugeons nécessaires pour éviter que les épidémies ne deviennent des pandémies.

Quelles sont les insuffisances en matière de riposte à la pandémie de COVID-19 qui ont mis en évidence la nécessité d’un traité ?

La nécessité d’une convention est devenue évidente pour tout le monde à la suite de la pandémie de COVID-19, mais il ne s’agit pas d’une mesure prise uniquement pour faire face à la COVID-19. Au cours des 20 dernières années, tous les rapports ont conclu que nous n’étions pas prêts à faire face à une pandémie, quelle qu’elle soit. C’est ce que la COVID-19 vient de confirmer, de la manière la plus horrible qui soit.

La préparation est une des clés de la solution au problème. Les gouvernements se sont efforcés d’être prêts, mais ils ne l’étaient manifestement pas. Pourquoi en est-il ainsi ? Pour certains pays, le manque de préparation venait d’un manque de ressources, auquel cas nous devons veiller à ce qu’ils aient les moyens de mettre en place des systèmes de surveillance de la santé. Cependant, bon nombre de pays disposant de nombreuses ressources et d’excellents systèmes de santé n’étaient pas prêts non plus à affronter la pandémie. Cela s’explique en partie par le fait que très peu de pays mettent en pratique la préparation en matière de santé publique. Lorsque je travaillais dans le service de santé britannique, chaque hôpital s’entraînait à gérer un incident majeur tous les trois ans. Nous devons adopter la même approche pour la préparation en matière de santé publique. La pratique est essentielle et doit impliquer non seulement les systèmes de santé, mais aussi l’ensemble du gouvernement, car lorsqu’un évènement aussi grave se produit, les ministères et les chefs d’État doivent également être impliqués.

Le public n’était pas non plus préparé. Nous devons nous assurer que nous faisons passer le bon message et que nous faisons participer les communautés, qui, comme nous le savons, ont un rôle si important.

Quand il y n’y avait plus aucun doute sur le fait qu’un virus circulait, sans pour autant connaître la nature exacte de ce virus, et que l’OMS a déclaré l’état d’urgence sanitaire international, peu de choses ont été faites. Février 2020 a été un moment clé pour agir, mais très peu de choses ont été faites.

Bref, tout ceci revient à dire que les individus ne savaient pas comment faire preuve de précaution dans le contexte d’une pandémie, contrairement à beaucoup d’autres cas de figures, pour lesquels on peut se demander si une situation va s’aggraver, puis faire une évaluation réaliste. Mais dans le cas d’une pandémie, surtout au début, on ne sait pas comment le virus va proliférer, et il faut donc agir vite. Or, dans le cas de la COVID-19, les États n’ont pas agi de la sorte. Ils se sont également opposés aux directives de l’OMS en disant que l’OMS « n’avait pas d’autorité ».

L’autre problème est que nous disposons bel et bien de règlements sanitaires internationaux, mais que ceux-ci ne sont pas respectés, et il qu’il n’existe pas de mécanismes d’application et de responsabilisation. Bien sûr, il faudrait également mettre à jour les règlements sanitaires internationaux, mais aussi et surtout faire en sorte que les pays acceptent de se rendre des comptes mutuellement. Il s’agit du concept d’« assurance mutuelle » : pour qu’un État puisse prendre des décisions difficiles, il doit savoir que les autres États feront de même. Cela devrait aider à faire accepter l’idée de responsabilisation.

Il ne sert à rien d’avoir un traité ou une convention sur les pandémies si les individus ne sont pas prêts à rendre des comptes. Mais cet aspect est souvent ignoré car il est difficile à appliquer. Les États sont souverains sur leur territoire et sont responsables de la santé de leurs citoyens, mais ils ont aussi la responsabilité commune de préserver la sécurité du monde. C’est pour cette raison que nous avons besoin d’un traité ou d’une convention.

Comment le traité pourrait-il contribuer à résoudre ces problèmes ?

Les principes d’équité, de transparence et de responsabilisation doivent être intégrés dans ce traité. Nous devons réfléchir à ce qui doit être réglé ou rectifié, car c’est sur cela que nous serons tenus responsables.

En ce qui concerne la préparation, par exemple, les premiers progrès ont été réalisés, mais uniquement par le biais d’évaluations par les pairs des pays, afin de déterminer s’ils sont prêts. Ce système devrait être étendu. Des évaluations indépendantes seraient bénéfiques pour le traité ou la convention. Nous avons besoin d’une instance autre que l’OMS pour effectuer les évaluations de la préparation et de la riposte, ce qui peut se faire dans le cadre d’une structure de traité. L’OMS devrait fixer les normes et apporter son soutien en jouant le rôle d’« ami du pays ». Nous pourrions mettre en place un petit comité. Comme l’OMS dispose de pratiquement toutes les données en la matière, il n’est pas nécessaire de partir de zéro. Il doit s’agir d’un organisme doté de l’expérience et des compétences requises. Il devra peut-être faire rapport, par le biais des structures des traités, aux chefs d’État, qui, nous l’espérons, formeront les conférences des parties chargées de superviser ce traité ou cette convention.

Tous ces éléments peuvent être intégrés. Ils ne réduiront pas les pouvoirs de l’OMS, mais les étendront plutôt.

Comment la société civile a-t-elle participé au processus d’élaboration du traité jusqu’à présent ?

La société civile demande manifestement à avoir plus de poids dans les questions de santé et dans l’élaboration du traité sur les pandémies, et je pense que ce changement est vraiment nécessaire.

Au niveau de l’OMS, la société civile est surtout représentée dans les organes internationaux et auprès des partenaires locaux, qui ont souvent une expérience dans le domaine de la santé – et j’entends « santé » au sens large, y compris la santé mentale.

Lorsque des réunions ont été organisées, la société civile y a activement participé et le cercle des organisations de la société civile (OSC) participantes s’est élargi aux OSC de défense des droits humains, non seulement en raison des libertés entravées par les confinements, mais aussi parce que les gouvernements utilisaient la pandémie comme prétexte pour violer les droits humains. Par conséquent, de plus en plus d’OSC de défense des droits humains ont voulu avoir leur mot à dire dans le traité.

En ce qui concerne la participation au processus du traité lui-même, l’OMS a prévu une catégorie pour la société civile, celle des « observateurs officiels ». Mais la société civile devrait avoir beaucoup plus d’influence sur les discussions. Au plus haut niveau, l’OMS organise des événements de deux jours pour fournir des preuves aux parties prenantes au-delà des États membres. En avril, un événement de deux jours a été organisé, auquel le Panel a participé et présenté son point de vue sur la question. Un autre événement est prévu en juin.

Un autre problème majeur réside dans la gestion centralisée des pandémies. Nous devons impliquer les communautés dans cette gestion, y compris la société civile. La gestion d’une pandémie doit impliquer les personnes et les organisations au niveau local. Cette gestion ne peut pas uniquement reposer sur le gouvernement central, les autorités locales doivent également jouer leur rôle pour coopérer avec ces groupes. 

Étendre la gestion du traité à la société civile serait un véritable défi, car les États membres seront maîtres du traité qu’ils signeront, soit par consensus, soit en le faisant ratifier par le gouvernement. Il faut discuter davantage de la manière dont nous pouvons impliquer davantage la société civile et coopérer avec elle, même s’il y a une conférence des parties.

Quels sont les principaux défis que vous prévoyez dans les années à venir en vue de la mise en œuvre d’un éventuel traité ?

Le premier défi est de produire une convention mondiale sur la santé publique avec un mécanisme solide de responsabilisation. Les États doivent accepter de se rendre des comptes entre eux et au reste du monde. Et même s’il peut être difficile pour les États d’accepter l’idée d’être évalués par des entités indépendantes, nous devons faire en sorte que les évaluations soient réalisées par un organe indépendant. Le travail de cet organe peut être contrôlé par les États, mais il doit pouvoir travailler de manière indépendante.

L’idée de « souveraineté partagée » est toujours difficile à accepter pour les pays. Mais nous sommes une planète et nous avons donc besoin de personnes qui coopèrent. Nous sommes tous interdépendants, nous devons donc avoir la volonté de coopérer et de voir comment nous pouvons construire quelque chose ensemble. Les États vont dans un premier temps s’inquiéter de la perte de leur souveraineté, mais nous devons les aider à comprendre à quel point un tel changement est important, à la fois d’un point de vue moral et dans leur propre intérêt. Il est dans l’intérêt de chacun que les autres adoptent un comportent louable envers les autres. Ce sont là quelques-uns des obstacles que nous devons surmonter pour parvenir à un traité digne de ce nom.

En bref, les États se sont déjà mis d’accord pour élaborer une sorte de traité ou de convention et y travaillent déjà. Mais la question est de savoir s’il s’agira d’un traité efficace. Si tout se passe bien, nous aurons un accord d’ici 2024, et ensuite les pays devraient avoir encore un peu de temps pour le ratifier - ou pas.

Mais il nous faut impérativement profiter de cet élan, car nous devons vraiment être prêts à affronter une autre éventuelle pandémie. Les individus se demandent souvent s’ils devront faire face à une autre pandémie dans les 10 ou 20 prochaines années. Eh bien, franchement, la réponse est que nous pourrions en avoir une autre dès l’année prochaine. Il y a une réelle urgence en la matière, car les habitats changent et les animaux et les êtres humains vivent de plus en plus en proximité les uns des autres.

Je vois que tout le monde se relâche un peu depuis que la COVID-19 semble être quelque peu sous contrôle. Mais malgré les progrès, nous ne devons pas dormir sur nos lauriers. Car il est presque certain que nous devrons faire face à une autre pandémie dans le futur. La seule chose que nous ignorons encore, c’est quand.

Prenez contact avec le Panel pour une convention mondiale sur la santé publique via son site web.

 

ALGÉRIE : « Les autorités arrêtent les défenseurs des droits humains pour étouffer la société civile »

Rachid AouineCIVICUS évoque la situation des droits humains et des libertés civiques en Algérie avec Rachid Aouine, directeur de l’organisation SHOAA for Human Rights.

SHOAA for Human Rights est une organisation de la société civile (OSC) indépendante dont le but est de soutenir et de protéger les droits humains en Algérie. Fondée en 2020 et basée à Londres, au Royaume-Uni, elle fait un travail de sensibilisation à la question des droits humains et surveille, répertorie et dénonce les exactions commises contre les citoyens par les personnes au pouvoir.

Quelle est la situation actuelle en matière de droits humains et d’espace civique en Algérie ?

En raison de l’escalade des pratiques répressives de la part des autorités algériennes, la situation en matière des droits humains est extrêmement préoccupante. Les arrestations arbitraires se sont multipliées, ciblant des journalistes, des défenseurs des droits humains, des militants de la société civile et des militants politiques associés à des partis politiques liés au mouvement de protestation du Hirak. Tous se font arrêter pour avoir exercé leurs droits de liberté d’association, d’expression, de croyance et de réunion pacifique. Au cours des derniers mois, ils ont été incriminés comme jamais auparavant.

Les autorités poursuivent injustement des personnes pour leur association présumée avec les mouvements d’opposition politique, à savoir « Rachad » et le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, qui ont été qualifiés en mai 2021 d’organisations terroristes par le Haut Conseil de sécurité, un organe consultatif présidé par le président algérien. Le Haut Conseil de sécurité a imputé à ces organisations la responsabilité des incendies de forêt dévastateurs qui ont ravagé le nord-est de l’Algérie en août 2021 et l’assassinat du militant et artiste Djamel Bensmaïl, alors qu’il était en garde à vue. Il a annoncé qu’il intensifierait ses efforts pour arrêter les membres de ces organisations jusqu’à leur « éradication totale ».

Depuis le début de l’année 2021, les poursuites sous de fausses accusations de terrorisme se sont multipliées de manière alarmante. Pour les personnes reconnues coupables de ces accusations, le code pénal dicte des peines allant d’un an de prison à l’emprisonnement à vie et à la peine de mort.

Bien entendu, les garanties de procédure et de procès équitable des personnes arrêtées et poursuivies ont systématiquement été violées.

Une nouvelle vague d’arrestations a commencé en février 2022. Pourquoi les autorités ciblent-elles les défenseurs des droits humains en si grand nombre ?

Les autorités algériennes arrêtent les défenseurs des droits humains pour étouffer la société civile. Les défenseurs des droits humains sont la seule limite à leur pouvoir, car ils sont les seuls à défendre et à promouvoir les droits humains en Algérie. Leur élimination permettrait de mettre fin dans la pratique aux flux d’informations concernant les violations des droits humains au reste du monde.

Plutôt que de résoudre les problèmes que la société civile dénonce, les autorités s’en prennent à ceux qui prônent le changement, car elles considèrent le changement comme une menace et une limite à leur pouvoir. Pour dissimuler les violations continues des droits humains, elles ont recours à une répression systématique, ciblant spécifiquement les défenseurs des droits humains et la liberté d’expression.

Trois ans après les manifestations du Hirak, les autorités continuent de restreindre les manifestations. Quelles tactiques de répression utilisent-elles ?

En effet, trois ans après que le Hirak (qui signifie « mouvement » en arabe) a fait pression de manière pacifique pour un changement politique et a contraint le président Abdelaziz Bouteflika à démissionner, au moins 300 militants, dont beaucoup sont associés au Hirak, sont détenus par les autorités.

Par le biais de décrets présidentiels, les autorités algériennes ont récemment promulgué une nouvelle législation hostile aux libertés d’expression et de réunion. En juin 2021, le code pénal a été modifié par décret présidentiel, ce qui a abouti à l’élargissement d’une définition déjà trop large de la notion de terrorisme. Des personnes sont désormais accusées d’infractions, telles que « l’offense aux organismes publics », « la diffusion de fausses informations », « l’appartenance à un groupe terroriste », « l’apologie du terrorisme » et « la conspiration contre la sécurité de l’État ». Une publication sur Facebook peut entraîner des accusations telles que « l’utilisation des technologies de l’information pour diffuser des idées terroristes » et « la diffusion d’informations susceptibles de nuire à l’intérêt national ». Même un simple envoi de fonds est considéré comme un acte de trahison.

Tous les défenseurs des droits humains et les avocats qui tombent sous le coup de ces nouvelles lois, en particulier les articles 87 bis et 95 bis du code pénal, sont automatiquement visés par des accusations vagues, telles que « l’atteinte à l’unité nationale », et par de fausses accusations liées au terrorisme. Malgré la présentation de preuves de leur innocence par leur défense, les autorités judiciaires imposent les verdicts souhaités par les autorités.

Les autorités accusent également les OSC pro-Hirak de mener des activités soi-disant contraires aux objectifs énumérés dans la loi sur les associations et dans leurs propres statuts. C’est ainsi que certaines de ces OSC ont été dissoutes, notamment le Rassemblement Action Jeunesse et l’association culturelle SOS Bab El Oued, dont le président a été condamné à un an de prison pour « atteinte à l’unité nationale et à l’intérêt national », en lien avec les activités de l’association.

Les militants politiques et les dirigeants des partis liés au Hirak sont également sanctionnés pour des « délits » tels que « l’appel à un rassemblement », et les partis sont accusés de ne pas respecter la loi sur les partis politiques en organisant « des activités en dehors des objectifs fixés dans ses statuts ». C’est ce qui s’est passé, par exemple, après que plusieurs militants se sont réunis pour discuter de la création d’un front uni contre la répression.

Que faut-il changer en Algérie ?

La société civile doit être préservée tant qu’il en reste quelque chose. Elle joue un rôle majeur dans tout mouvement en faveur du changement. Lorsque les OSC sont absentes ou dissoutes, les personnes se retrouvent sans protection ni conseils. Cela est particulièrement vrai s’agissant des efforts de lutte contre la violence et les violations des droits humains : lorsqu’il n’y a pas d’OSC, les personnes ne sont pas renseignées sur les mesures à suivre pour faire valoir leurs droits et les violations des droits humains ne sont pas comptabilisées. Les associations, centres et organismes de la société civile sont essentiels pour encadrer le mouvement de protestation - pour lui donner une structure, une stratégie et un objectif.

Si rien n’est fait, les autorités continueront à réprimer la société civile indépendante et la situation des droits humains s’aggravera. Si rien n’est fait, l’objectif de la démocratie et du respect des droits humains s’éloignera de plus en plus, jusqu’à devenir complètement hors de portée.

Comment la société civile internationale peut-elle soutenir la société civile algérienne dans sa lutte pour les droits humains et les libertés démocratiques ?

La société civile algérienne ne peut atteindre ses objectifs à elle seule ; elle a besoin de la coopération et du soutien de la communauté internationale. Pour lutter contre les violations des droits humains et promouvoir les libertés démocratiques en Algérie, la société civile nationale doit établir des rapports de coopération et travailler conjointement avec les organisations internationales.

La société civile algérienne peut développer une stratégie efficace en ouvrant des lignes de communication internationales et en devenant une source majeure d’informations sur la situation réelle des droits humains sur le terrain. En s’appuyant sur ces informations, les organisations internationales peuvent contribuer à activer les mécanismes internationaux de surveillance et faire pression sur les autorités algériennes pour qu’elles changent.

L’espace civique en Algérie est classé comme « réprimé » par le CIVICUS Monitor.
Prenez contact avec l’organisation SHOAA for Human Rights via son site web ou sa page Facebook, et suivez @shoaa_org sur Twitter.

 

HAÏTI : « La communauté internationale ne s’est jamais attaquée aux causes profondes de la crise »

NixonBoumbaCIVICUS s’entretient avec Nixon Boumba, militant des droits humains et membre du Kolektif Jistis Min nan Ayiti (Collectif pour la justice minière en Haïti), sur la situation politique en Haïti après l’assassinat du président Jovenel Moïse. Formé en 2012, le Collectif pour la justice minière en Haïti est un mouvement d’organisations, d’individus et de partenaires de la société civile haïtienne qui font pression pour la transparence et la justice sociale et environnementale face à l’intérêt international croissant pour le secteur minier haïtien. Il sensibilise les communautés touchées aux conséquences de l’exploitation minière dans cinq domaines : l’environnement, l’eau, le travail, l’agriculture et la terre.

 

TUNISIE : « La société civile n’est pas encore directement menacée, mais nous pensons que notre tour arrivera »

Amine GhaliCIVICUS s’entretient des perspectives de démocratie en Tunisie après le coup de force du président de juillet 2021 avec Amine Ghali, directeur du Centre de transition démocratique Al Kawakibi (KADEM). KADEM est une organisation de la société civile (OSC) qui vise à promouvoir la contribution de la société civile à la démocratie et à la justice transitionnelle en Tunisie et dans la région, par la sensibilisation, le renforcement des capacités et la documentation.

Quelle a été la position de la société civile tunisienne face au coup de force du président Kais Saied ?

En juillet dernier, le président Saied a limogé le premier ministre et suspendu le parlement, tout en promettant un processus de révision constitutionnelle. Depuis lors, il s’est octroyé des pouvoirs étendus et a supprimé les contrôles sur ce pouvoir.

Les réactions ont été variées, car la société civile tunisienne a toujours été très diverse. Une partie a soutenu les actions de Saied, ou du moins les a vues d’un bon œil, tandis qu’une autre s’y est complètement opposée. D’autres personnes ont été plus sélectives au sujet de ce à quoi elles s’opposent : peut-être n’étaient-elles pas satisfaites de l’arrangement politique précédent ou même de l’actuel, mais pensaient néanmoins que les actions de Saied ouvriraient de plus grandes opportunités de changement et de réforme.

Une diversité similaire a été visible dans la société en général, mais nous n’avons pas connu de polarisation malsaine parce que les gens ne se sont pas divisés entre des positions aux deux extrémités du spectre.

Et bien que je ne dispose pas de véritables chiffres ou statistiques, j’ai récemment remarqué une opposition croissante de la société civile face aux événements de juillet. Au début, il y avait une sorte d’euphorie, mais maintenant, la société civile est plus critique sur ce qui s’est passé, peut-être parce que les gens ont commencé à remarquer que Saied n’a pas encore tenu ses promesses.

Qu’est-ce qui a fait évoluer les positions de la société civile ?

L’une des premières promesses de Saied était de lutter contre la corruption et la mauvaise gouvernance, ce qui ne s’est pas encore produit. En outre, il a pris des mesures et des décisions qu’il n’a pas annoncées le 25 juillet. Ses actions - principalement contre le parti Ennahda et d’autres partis politiques importants - étaient initialement conformes à la Constitution, mais il a ensuite commencé à agir contre la Constitution et à inverser les étapes de notre transition démocratique.

Selon le discours officiel, repris par certains acteurs politiques, notre Constitution actuelle est si mauvaise que nous en nécessitons une nouvelle. Mais à mon avis - et à celui de la société civile - elle n’est pas si mauvaise. Plus important encore, le processus d’élaboration de la Constitution à la suite des soulèvements de 2010 a fait l’objet d’un large consensus, et la nouvelle Constitution a été approuvée par beaucoup plus que la majorité requise des deux tiers de l’Assemblée nationale constituante - elle a reçu les voix de 200 députés sur 217. Mais maintenant, nous semblons passer d’un processus participatif à un processus restrictif.

En termes de gestion électorale, il est difficile de savoir si les prochaines élections et le référendum seront organisés par un organisme indépendant. De plus, Saied a remis en question un autre acquis démocratique majeur, l’indépendance du pouvoir judiciaire.

Comment la société civile a-t-elle réagi à la feuille de route que le Président Saied a dévoilée en décembre 2021 ?

Je pense que c’est la pression exercée par la société civile, les partis politiques et la communauté internationale qui a poussé le président à définir une feuille de route à la mi-décembre. Pendant les trois ou quatre premiers mois qui ont suivi la suspension du Parlement, il s’y était opposé.

Une partie au moins de la société civile continuera à plaider pour que des mesures plus nombreuses et plus efficaces soient incluses dans la feuille de route, notamment une élection présidentielle, que nous pourrions être amenés à organiser puisque la feuille de route prévoit la rédaction d’une nouvelle Constitution, qui entraînera une nouvelle répartition des pouvoirs entre le président et le chef du gouvernement. Nous ferons également pression pour une approche plus participative, car l’organisation d’un référendum sur la Constitution n’est pas suffisante, dans la mesure où elle ne permettra aux gens que de répondre à une question par oui ou non.

Ce sont des points qui seront probablement soulevés dans les prochaines semaines ou les prochains mois. Nous avons des OSC fortes travaillant sur les élections, qui se réunissent déjà pour discuter de la manière de maintenir la commission électorale comme acteur principal, et de celle d’aborder le passage du vote pour des listes au vote pour des individus, comme annoncé par les partisans du président.

Je m’attends à ce que nous assistions bientôt à la formation de nouvelles coalitions pour agir sur le nouvel agenda politique. En fait, certaines de ces coalitions se sont déjà formées, incluant des éléments de la société civile et politique, comme Citoyens contre le coup d’État. D’autres coalitions de la société civile travaillent à l’amélioration des mécanismes de protection des droits humains. À mon avis, cette nouvelle dynamique va se développer au cours des prochains mois.

Y a-t-il des possibilités d’engagement de la société civile autour du prochain référendum constitutionnel ?

Malheureusement, l’une des principales caractéristiques de ce nouveau système de gouvernance est le manque de consultation, non seulement avec la société civile mais aussi avec les partis politiques. Jusqu’à présent, l’espace réservé au processus de consultation n’a pas été assez large. L’une de ses caractéristiques est la consultation en ligne, qui n’est pas le type de consultation auquel nous nous sommes habitués ces dix dernières années.

Même si beaucoup de choses n’ont pas fonctionné comme elles étaient censées le faire, il y avait au moins une forme de consultation, une forme de donnant-donnant, entre les politiques et la société civile, les experts et la communauté internationale. Cet écosystème que nous avions autrefois n’existe plus. Les OSC feront pression pour obtenir de meilleures formes de coopération entre les décideurs et la société civile.

Quelle pression subit l’espace civique en Tunisie ?

L’espace civique se réduit. Bien que la société civile ne soit pas encore directement menacée, nous pensons que notre tour va arriver. Nous avons remarqué que les décideurs tunisiens détestent les corps intermédiaires. Ils ont donc fermé le parlement, attaqué le système judiciaire et boycotté les médias. Nous sommes probablement les prochains sur leur liste, nous devons donc être très vigilants. Des rumeurs circulent selon lesquelles les politiciens introduiront des changements juridiques qui affecteront les OSC, ce que nous n’accepterons pas. Nous devons défendre l’espace civique tant que nous avons encore un peu d’espace pour interagir avec les décideurs en l’absence du parlement, le corps intermédiaire traditionnel.

Les récentes arrestations d’opposants politiques s’inscrivent-elles dans une tendance inquiétante ?

Nous n’avons pas connu d’arrestations massives d’opposants politiques - en fait, il y en a eu très peu. Pour autant que nous le sachions, ces arrestations n’étaient pas fondées sur des raisons politiques, mais plutôt sur des activités illégales commises par des politiciens pendant leur mandat. Nous avons condamné les procédures et les circonstances des arrestations, qui n’étaient pas appropriées, mais personne n’est au-dessus de la loi, alors s’il existe des preuves suffisantes contre ces personnes, arrêtons-les et traduisons-les en justice selon les procédures judiciaires et non sur la base de décisions de l’exécutif.

Quelles sont les perspectives de consolidation démocratique en Tunisie, et comment la communauté internationale peut-elle y contribuer ?

Je pense que si nous la livrons à elle-même, le sort de la démocratie en Tunisie sera plutôt sombre. La société civile, la société politique, la communauté internationale et les amis de la Tunisie devront donc intensifier leurs efforts de plaidoyer, non pas pour restaurer la démocratie mais pour la maintenir. Nous avons besoin des efforts de tous les acteurs pour maintenir la pression afin de s’assurer que la Tunisie est sur la voie de la démocratie. Si nous ne nous engageons pas et nous contentons de regarder le spectacle, cela ne nous mènera probablement pas vers plus de démocratie et une meilleure démocratie, mais bien dans la direction opposée.

Tant que les acteurs internationaux reconnaissent qu’il y a une menace pour la démocratie et s’engagent, cela nous aidera. La communauté internationale ne doit pas nous traiter comme elle l’a fait avec l’Égypte en 2013 - c’est-à-dire qu’elle ne doit pas privilégier la sécurité et la stabilité au détriment de la démocratie. Nous avons besoin que la communauté internationale maintienne la pression sur les décideurs en Tunisie pour s’assurer que l’achèvement de la transition démocratique est notre objectif commun. De cette façon, la Tunisie deviendra un exemple majeur de transition démocratique réussie dans la région arabe.

L’espace civique en Tunisie est classé « obstrué » par le CIVICUS Monitor.
Contactez KADEM via son site web ou sa page Facebook.

 

HAÏTI : « Il est possible de passer de l’ingérence étrangère à un véritable leadership du peuple haïtien »

Ellie Happel

CIVICUS s’entretient avec Ellie Happel, professeur de la Global Justice Clinic et directrice du Haiti Project à la New York University School of Law. Ellie a vécu et travaillé en Haïti pendant plusieurs années, et son travail se concentre sur la solidarité avec les mouvements sociaux en Haïti et la justice raciale et environnementale

Quels ont été les principaux développements politiques depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021 ?

En tant qu’Américaine, je voudrais commencer par souligner le rôle que le gouvernement américain a joué dans la création de la situation actuelle. L’histoire des interventions étrangères improductives et oppressives est longue.

Pour comprendre le contexte de la présidence de Moïse, il faut toutefois remonter au moins à 2010. Après le tremblement de terre qui a dévasté Haïti en janvier 2010, les États-Unis et d’autres acteurs extérieurs ont appelé à la tenue d’élections. Les gens n’avaient pas leur carte de vote ; plus de deux millions de personnes avaient perdu leur maison. Mais les élections ont eu lieu. Le gouvernement américain est intervenu au second tour des élections présidentielles haïtiennes, en appelant le candidat et fondateur du parti PHTK, Michel Martelly, à se présenter au second tour. Martelly a été élu par la suite.

Pendant la présidence de Martelly, nous avons assisté à un déclin des conditions politiques, économiques et sociales. La corruption était bien documentée et endémique. Martelly n’a pas organisé d’élections et a fini par gouverner par décret. Il a choisi lui-même Moïse pour successeur. Le gouvernement américain a fortement soutenu les administrations de Martelly et de Moïse malgré l’augmentation de la violence, la destruction des institutions gouvernementales haïtiennes, la corruption et l’impunité qui ont eu lieu sous leur règne.

La mort de Moïse n’est pas le plus gros problème auquel Haïti est confronté. Pendant son mandat, Moïse a effectivement détruit les institutions haïtiennes. Le peuple haïtien s’est soulevé contre le régime du PHTK en signe de protestation, et il a été accueilli par la violence et la répression. Il existe des preuves de l’implication du gouvernement dans des massacres de masse de personnes dans des régions connues pour leur opposition au PHTK.

Deux semaines avant l’assassinat de Moïse, un militant de premier plan et une journaliste très connue ont été assassinés en Haïti. Diego Charles et Antoinette Duclair demandaient des comptes. Ils étaient actifs dans le mouvement visant à construire un Haïti meilleur. Ils ont été tués en toute impunité.

Il est clair que la crise actuelle n’a pas pour origine l’assassinat de Moïse. Elle est le résultat de l’échec des politiques étrangères et de la façon dont le gouvernement haïtien a réprimé et stoppé les manifestations de l’opposition qui demandait des comptes pour la corruption et la violence, et qui exigeait le changement.

Ce qui me donne actuellement de l’espoir, c’est le travail de la Commission pour une solution haïtienne à la crise, qui a été créée avant l’assassinat de Moïse. La Commission est un large groupe de partis politiques et d’organisations de la société civile (OSC) qui se sont réunis pour travailler collectivement à la reconstruction du gouvernement. C’est l’occasion de passer de l’ingérence étrangère à un véritable leadership du peuple haïtien.

Quel est votre point de vue sur le report des élections et du référendum constitutionnel, et quelles sont les chances que des votes démocratiques aient lieu ?

Dans le climat actuel, les élections ne sont pas la prochaine étape pour résoudre la crise politique d’Haïti. Les élections ne devraient pas avoir lieu tant que les conditions d’un vote équitable, libre et légitime ne sont pas réunies. Les élections de ces 11 dernières années démontrent qu’elles ne sont pas un moyen automatique de parvenir à une démocratie représentative.

Aujourd’hui, la tenue d’élections se heurte à de nombreux obstacles. Le premier est celui de la gouvernance : les élections doivent être supervisées par un organe de gouvernance légitime et respecté par le peuple haïtien. Il serait impossible pour le gouvernement de facto d’organiser des élections. Le deuxième problème est la violence des gangs. On estime que plus de la moitié de Port-au-Prince est sous le contrôle des gangs. Lorsque le conseil électoral provisoire a préparé les élections il y a quelques mois, son personnel n’a pas pu accéder à un certain nombre de centres de vote en raison du contrôle exercé par les gangs. Troisièmement, les électeurs haïtiens éligibles devraient avoir des cartes d’identité d’électeur.

Le gouvernement américain et d’autres acteurs doivent affirmer le droit du peuple haïtien à l’autodétermination. Les États-Unis ne devraient ni insister ni soutenir des élections sans preuve de mesures concrètes pour garantir qu’elles soient libres, équitables, inclusives et perçues comme légitimes. Les OSC haïtiennes et la Commission indiqueront quand les conditions sont réunies pour des élections libres, équitables et légitimes.

Y a-t-il une crise migratoire causée par la situation en Haïti ? Comment peut-on relever les défis auxquels sont confrontés les migrants haïtiens ?

Ce que nous appelons la « crise migratoire » est un exemple frappant de la manière dont la politique étrangère et la politique d’immigration des États-Unis à l’égard d’Haïti ont longtemps été affectées par le racisme anti-Noir.

De nombreux Haïtiens qui ont quitté le pays après le tremblement de terre de 2010 se sont d’abord installés en Amérique du Sud. Beaucoup sont repartis par la suite. Les économies du Brésil et du Chili se sont détériorées, et les migrants haïtiens se sont heurtés au racisme et au manque d’opportunités économiques. Des familles et des individus ont voyagé vers le nord, à pied, en bateau et en bus, en direction de la frontière entre le Mexique et les États-Unis.

Depuis de nombreuses années, le gouvernement américain ne permet pas aux migrants haïtiens et aux autres migrants d’entrer aux États-Unis. Il expulse des personnes sans entretien de demande d’asile - un entretien de « crainte fondée », qui est requis par le droit international - vers Haïti.

Le gouvernement américain doit cesser d’utiliser le titre 42, une disposition de santé publique, comme prétexte pour expulser des migrants. Le gouvernement américain doit au contraire offrir une aide humanitaire et soutenir le regroupement familial et la relocalisation des Haïtiens aux États-Unis.

Il est impossible de justifier une expulsion vers Haïti à l’heure actuelle, pour les mêmes raisons que le gouvernement américain a déconseillé aux citoyens américains de s’y rendre. On estime à près de 1 000 le nombre de cas documentés d’enlèvement en 2021. Des amis expliquent que tout le monde est en danger. Les enlèvements ne sont plus ciblés, mais des écoliers, des marchands de rue et des piétons sont pris en otage pour exiger de l’argent. Le gouvernement américain a non seulement déclaré qu’Haïti n’était pas un pays sûr pour les voyages, mais en mai 2021, le ministère américain de la sécurité intérieure a désigné Haïti comme bénéficiaire du statut de protection temporaire, permettant aux ressortissants haïtiens admissibles résidant aux États-Unis de demander à y rester parce qu’Haïti ne peut pas rapatrier ses ressortissants en toute sécurité.

Les États-Unis doivent mettre fin aux déportations vers Haïti. Les États-Unis et d’autres pays d’Amérique doivent commencer à reconnaître, traiter et réparer la discrimination anti-Noir qui caractérise leurs politiques d’immigration.

Que devrait faire la communauté internationale, et en particulier les États-Unis, pour améliorer la situation ?

Premièrement, la communauté internationale devrait suivre l’exemple des OSC haïtiennes et s’engager de manière sérieuse et solidaire avec la Commission pour une solution haïtienne à la crise. Daniel Foote, l’envoyé spécial des États-Unis pour Haïti, a démissionné en signe de protestation huit semaines après son entrée en fonction ; il a déclaré que ses collègues du département d’État n’étaient pas intéressés par le soutien de solutions dirigées par les Haïtiens. Les États-Unis devraient jouer le rôle d’encourager la recherche d’un consensus et de faciliter les conversations pour faire avancer les choses sans interférer.

Deuxièmement, toutes les déportations vers Haïti doivent cesser. Elles ne sont pas seulement des violations du droit international. Elles sont aussi hautement immorales et injustes.

Les étrangers, y compris moi-même, ne sont pas les mieux placés pour prescrire des solutions en Haïti : nous devons plutôt soutenir celles créées par le peuple haïtien et les organisations haïtiennes. Il est temps pour le peuple haïtien de décider de la voie à suivre, et nous devons le soutenir activement, et le suivre.

L’espace civique en Haïti est classé « réprimé » par le CIVICUS Monitor.

Suivez @elliehappel sur Twitter.

 

NATIONS UNIES : « La société civile a toujours fait partie intégrante de l’écosystème de l’ONU »

CIVICUS s’entretient avec Natalie Samarasinghe, directrice générale de l’Association britannique pour les Nations Unies (UNA-UK), au sujet du récent rapport du Secrétaire général de l’ONU intitulé « Notre programme commun » et de la nécessité d’inclure les voix de la société civile au sein de l’ONU.

Mouvement national de base regroupant plus de 20 000 personnes, l’UNA-UK est la principale source d’informations et d’analyses indépendantes sur l’ONU au Royaume-Uni, et se consacre à la construction d’un soutien pour l’ONU parmi les décideurs politiques, les faiseurs d’opinion et le public.

Natalie Samarasinghe

Quel est l’objectif de « Notre programme commun » et quelles sont ses principales recommandations ?

« Notre programme commun » est un rapport publié par le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, en septembre 2021. Si « l’ONU publie un rapport » n’est peut-être pas le gros titre le plus bouleversant, celui-ci se distingue pour deux raisons.

Tout d’abord, la manière dont il a été élaboré. Il a été mandaté par la déclaration de l’Assemblée générale marquant le 75e anniversaire de l’ONU, qui a chargé le Secrétaire général de formuler des recommandations pour répondre aux défis actuels et futurs. Le rapport s’appuie sur les réactions de 1,5 millions de personnes et de 60 000 organisations qui ont participé à la conversation mondiale sur le 75e anniversaire de l’ONU, ainsi que sur les contributions générées par une consultation numérique innovante qui a permis aux parties prenantes de divers secteurs d’échanger des idées.

Deuxièmement, son ton visionnaire. Le rapport se lit comme le manifeste d’un Secrétaire général en deuxième mandat. Après avoir été confronté à une situation difficile, allant des parasites nationaux à un virus mondial, M. Guterres a passé ses cinq premières années en poste à lutter contre de multiples crises et à mener des réformes judicieuses, bien que technocratiques. Il vient d’être reconduit dans ses fonctions pour un second mandat, et ce rapport indique qu’il est désormais sérieux : il a de grandes idées et veut les mener à bien. Cela ne fait que renforcer les arguments en faveur d’un mandat unique et plus long pour les secrétaires généraux.

Parsemé de faits et de chiffres, le rapport présente une analyse sombre de l’état du monde - et un pronostic encore plus sombre - tout en présentant un scénario alternatif plein d’espoir fondé sur l’action collective, un peu comme une version existentielle d’un livre « choisissez votre propre aventure ».

Il définit quatre grandes orientations : un contrat social renouvelé, ancré dans les droits humains ; une action urgente pour protéger les biens communs mondiaux et fournir des biens publics mondiaux ; une plus grande solidarité avec les jeunes et les générations futures ; et une ONU modernisée, plus inclusive, en réseau et axée sur les données.

Pour chaque virage, il existe un certain nombre de propositions. Certaines sont concrètes, comme un plan mondial de vaccination contre le COVID-19 et une réunion bisannuelle du G20 et des institutions internationales. D’autres sont plus ouvertes - une plateforme d’urgence pour répondre aux chocs futurs, par exemple, et des plans pour transformer l’éducation. Certaines - comme celui de la reconversion du Conseil de tutelle en gardien des générations futures - sont ancrées dans des idées de longue date. D’autres, comme un pacte numérique mondial, amèneraient les Nations unies sur un terrain nouveau. Et d’autres encore sont destinées à donner effet aux changements proposés, notamment un Sommet du futur qui se tiendra en 2023 et un Sommet social mondial qui aura lieu en 2025.

Quels sont les points positifs que le rapport identifie pour la société civile et la participation des citoyens à l’ONU ?

L’un des aspects les plus intéressants du rapport est qu’il recalibre le rôle de l’ONU sur la scène mondiale. L’explosion du nombre d’acteurs aux niveaux local, national et international est sans doute la plus grande transformation intervenue depuis la création de l’ONU en 1945. Il était rafraîchissant de voir M. Guterres combiner l’ambition pour le rôle de l’ONU avec l’humilité quant à ce qu’elle peut réaliser, et indiquer clairement que le succès dépend de l’action et des partenariats avec d’autres parties prenantes, y compris les organisations de la société civile (OSC).

Le rapport note que les OSC font partie intégrante de l’écosystème des Nations unies depuis le début. Il place les OSC au cœur d’un nouveau contrat social, en les associant à l’instauration de la confiance et de la cohésion, ainsi qu’à la réalisation de projets dans de nombreux domaines, du développement durable à l’action climatique, en passant par la gouvernance numérique et la prospective stratégique. Il préconise également que les institutions, y compris l’ONU, soient plus à l’écoute des gens, adoptent des approches participatives et réduisent la complexité afin que leurs processus et leurs résultats soient mieux compris.

Guterres recommande aux gouvernements de mener des consultations afin de permettre aux citoyens d’avoir leur mot à dire dans la conception de l’avenir de leur pays. Il appelle les États à examiner les suggestions visant à élargir la participation dans tous les organes intergouvernementaux. En outre, il annonce deux changements au sein du Secrétariat de l’ONU : la création d’un Bureau de la jeunesse de l’ONU et l’établissement de points focaux dédiés à la société civile dans toutes les entités de l’ONU, afin de créer un espace de participation aux niveaux national et mondial et au sein des processus de l’ONU.

Qu’est-ce qui manque ou pourrait être renforcé dans le rapport ?

Certaines parties du rapport sont remarquablement directes. En appelant à un contrat social renouvelé, par exemple, Guterres tisse un ensemble de questions politiquement difficiles, telles que les droits humains, la fiscalité et la justice. Il a raison de considérer ces questions comme essentiellement nationales, mais il sera difficile de définir la marche à suivre : l’accent mis sur le rôle de l’ONU dans les questions « nationales » irritera sans aucun doute les gouvernements, tandis que les OSC pourraient craindre que cela indique un repli sur l’établissement de normes et l’assistance technique.

Sur d’autres points, M. Guterres joue la carte de la prudence. C’est peut-être judicieux dans des domaines contestés comme la paix et la sécurité, où le rapport présente des propositions modestes qui sont, pour la plupart, déjà en cours. L’UNA-UK et les OSC partenaires auraient souhaité que l’accent soit davantage mis sur le Traité d’interdiction des armes nucléaires et sur l’arrêt du développement d’armes autonomes létales.

En ce qui concerne le climat, le thème central de M. Guterres, le rapport aurait pu aller plus loin en présentant la « triple crise » du dérèglement climatique, de la pollution et de la perte de biodiversité comme une urgence interdépendante dont les droits humains sont au cœur. Il aurait également pu sensibiliser les décideurs politiques à un ensemble de mesures plus audacieuses. Mais après une excellente analyse des défis, ceux qui recherchent de nouvelles approches en matière d’autonomisation des femmes et d’égalité des sexes restent sur leur faim.

Pour beaucoup d’entre nous, cependant, la plus grande déception concerne l’inclusion de la société civile. Le langage de M. Guterres est positif mais moins emphatique que dans son Appel à l’action en faveur des droits humains, et peu de dispositions spécifiques vont au-delà des belles paroles.

Au cours des consultations des parties prenantes, les OSC de toutes les régions ont demandé la nomination d’un champion de la société civile de haut niveau aux Nations unies, afin de contribuer à accroître et à diversifier la participation et de donner des conseils sur l’accès - que ce soit au siège des Nations unies ou aux COP sur le climat. C’est la seule proposition concrète qui a recueilli un large soutien et, bien que le rapport s’engage à l’explorer plus avant, on peut se demander pourquoi Guterres n’a pas procédé à une nomination qui est dans ses cordes.

Bien sûr, il est important d’avoir des points focaux dans tout le système. De nombreuses entités des Nations unies le font déjà. Mais nous savons, grâce à notre expérience en matière de genre, de droits humains et autres, que l’intégration ne suffit pas. C’est certainement une partie de la réflexion qui sous-tend la création d’un Office de la jeunesse. Elle devrait être appliquée à la société civile également.

Que faut-il faire ensuite pour améliorer la participation aux Nations unies ?

À court terme, le déploiement proposé de points focaux à l’échelle du système devrait se faire rapidement et en consultation avec la société civile. Un calendrier et un processus devraient être établis pour la cartographie et le suivi de l’engagement, comme l’envisage le rapport. Un champion de haut niveau serait l’instigateur naturel de ces deux démarches, et il faut espérer que ce poste sera créé.

À moyen terme, un certain nombre d’autres changements seraient utiles, notamment une stratégie à l’échelle du système sur l’espace civique à l’intérieur et à l’extérieur de l’ONU ; une plateforme en ligne simple pour soutenir l’engagement, qui pourrait inclure un mécanisme de pétition citoyenne ; un fonds volontaire pour soutenir la participation, ainsi que des outils tels que les obligations à impact social pour financer l’activité des OSC dans le pays ; et un nouveau cadre de partenariat pour renforcer la capacité de partenariat - y compris dans le pays – ainsi que pour simplifier l’engagement et améliorer le filtrage.

À plus long terme, l’ONU devrait s’orienter vers un modèle de partenariat, en lançant une campagne mondiale de renforcement des capacités afin de transférer un certain nombre de ses fonctions à des OSC et à d’autres acteurs mieux à même de les assumer sur le terrain. Cela permettrait à l’organisation de se concentrer sur les tâches qu’elle est la mieux placée pour entreprendre. En effet, le rapport semble déjà aller dans cette direction en mettant l’accent sur l’ONU en tant que rassembleur et fournisseur de données précises, de prévisions et d’analyses.

Que peut faire de plus la société civile pour pousser au changement et comment l’ONU peut-elle soutenir au mieux la société civile ?

L’ONU dépend déjà de la société civile pour l’ensemble de ses activités. Nous sommes indispensables pour atteindre les objectifs de développement durable et faire face à l’urgence climatique. Nous fournissons une assistance essentielle lors des crises humanitaires, parfois en tant que seuls acteurs ayant accès aux communautés marginalisées et bénéficiant de leur confiance. Nous défendons ceux qui sont ignorés et maltraités. Nous sommes des partenaires essentiels de l’ONU tout en étant sa conscience, en l’exhortant à être audacieuse et ambitieuse, et à agir sans crainte ni faveur. Et nous faisons tout cela face à des attaques croissantes.

En tant que telles, les OSC peuvent faire pression pour que des progrès soient réalisés dans le cadre de « Notre programme commun », qu’il s’agisse de plaider auprès des États pour que le Secrétaire général dispose du mandat nécessaire pour aller de l’avant, d’étoffer les nombreuses propositions du rapport et d’agir dans leurs communautés, leurs capitales et les forums des Nations unies.

Nous pouvons le faire depuis les coulisses - nous avons l’habitude de faire entendre notre voix malgré la réduction de l’espace civique. Mais nous serons beaucoup plus efficaces si on nous donne un rôle formel dans les processus dédiés tels que les préparations du Sommet du Futur, et dans le travail de l’ONU plus généralement ; et si nous savons que nous pouvons compter sur le soutien des fonctionnaires de l’ONU. La nomination d’un champion de la société civile serait un bon début.

Prenez contact avec l’UNA-UK via son site web ou sa page Facebook, et suivez @UNAUK et @Natalie_UNnerd sur Twitter.

 

COP26 : « On investit beaucoup plus d’argent pour détruire la planète que pour la sauver »

La 26ème Conférence des Parties des Nations Unies sur le changement climatique (COP26) vient de se terminer à Glasgow, au Royaume-Uni, et CIVICUS continue d’interviewer des militants de la société civile, des dirigeants et des experts sur les résultats du sommet, son potentiel pour résoudre les défis environnementaux auxquels ils sont confrontés et les actions qu’ils entreprennent pour y faire face.

CIVICUS s’entretient avec Ruth Alipaz Cuqui, leader autochtone de l’Amazonie bolivienne et coordinatrice générale de la Coordination nationale pour la défense des territoires paysans indigènes et des aires protégées (CONTIOCAP). Cette organisation est née fin 2018 de la convergence de plusieurs mouvements de résistance contre la destruction des territoires autochtones et des zones protégées par les projets extractifs et la cooptation des organisations traditionnelles représentant les peuples autochtones. Initialement composée de 12 mouvements, elle en compte désormais 35, issus de toute la Bolivie.

RuthAlipaz

Sur quelles questions environnementales travaillez-vous ?

En tant que défenseure des territoires autochtones, des droits des autochtones et des droits de la nature, je travaille à trois niveaux différents. Tout d’abord, à titre personnel, je travaille dans ma communauté du peuple autochtone Uchupiamona, qui se trouve dans l’une des zones protégées les plus diversifiées au monde, le parc national Madidi.

En 2009, mon peuple était sur le point d’accorder une concession forestière qui dévasterait 31 000 hectares de forêt, dans une zone sensible pour la préservation de l’eau et particulièrement riche en diversité d’oiseaux. Pour empêcher cette concession, j’ai fait une proposition alternative, axée sur le tourisme ornithologique. Bien qu’actuellement, en raison de la pandémie, le tourisme se soit avéré ne pas être le pari le plus sûr, le fait est que nous avons encore les forêts grâce à cette activité - bien qu’elles restent toujours menacées en raison de la pression exercée par les personnes de la communauté qui ont besoin d’argent immédiatement.

Ma communauté est actuellement confrontée à de graves problèmes d’approvisionnement en eau, mais nous nous sommes organisées avec des jeunes femmes pour restaurer nos sources d’eau en reboisant la zone avec des plantes fruitières autochtones, et en transmettant les connaissances sur ces plantes fruitières et médicinales de nos aînés aux femmes et aux enfants.

Deuxièmement, je suis membre du Commonwealth des communautés autochtones des fleuves Beni, Tuichi et Quiquibey, une organisation de base de la région amazonienne de Bolivie qui, depuis 2016, mène la défense des territoires de six nations autochtones - Ese Ejja, Leco, Moseten, Tacana, Tsiman et Uchupiamona - contre la menace de la construction de deux centrales hydroélectriques, Chepete et El Bala, qui inonderaient nos territoires, déplaceraient plus de cinq mille autochtones, obstrueraient trois rivières pour toujours et dévasteraient deux zones protégées, le parc national Madidi et la réserve de biosphère Pilón Lajas. Le 16 août 2021, les organisations autochtones soutenant le gouvernement ont autorisé le lancement de ces projets hydroélectriques.

La rivière Tuichi, qui se trouve dans la zone protégée de Madidi et qui est essentielle à l’activité d’écotourisme communautaire de mon peuple Uchupiamona, a également été concédée dans sa totalité à des tiers extérieurs à la communauté pour le développement de l’exploitation de l’or alluvial. La loi sur l’exploitation minière et la métallurgie est discriminatoire envers les peuples autochtones en permettant à tout acteur extérieur d’acquérir des droits sur nos territoires.

Enfin, je suis la coordinatrice générale de CONTIOCAP, une organisation qui a dénoncé les violations systématiques de nos droits dans les territoires autochtones des quatre macro-régions de Bolivie : le Chaco, les vallées, l’Altiplano et l’Amazonie. Ces violations vont de pair avec l’exploration et l’exploitation pétrolières, le brûlage des forêts et la déforestation pour libérer des terres pour l’agrobusiness, la construction de routes et de centrales hydroélectriques et l’activité d’extraction d’or alluvial qui empoisonne les populations vulnérables.

Avez-vous été confrontée à des réactions négatives pour le travail que vous faites ?

Nous avons été confrontés à des réactions négatives, principalement de la part de l’État, par le biais d’organismes décentralisés tels que l’Agence nationale des impôts et l’Agence nationale des migrations. J’ai récemment découvert que ces deux agences avaient ordonné la rétention de mes comptes bancaires.

Lors d’une marche menée par la nation Qhara Qhara en 2019, j’ai été constamment suivie et physiquement harcelée par deux personnes, alors que j’étais en ville pour soumettre nos propositions aux côtés des leaders de la marche.

Et récemment, lorsque des organisations autochtones favorables au gouvernement ont autorisé les centrales hydroélectriques, nos dénonciations ont donné lieu à des actions visant à nous disqualifier et à nous discréditer, ce que le gouvernement bolivien fait depuis des années. Ils disent, par exemple, que ceux d’entre nous qui s’opposent aux mégaprojets hydroélectriques ne sont pas des représentants légitimes des peuples autochtones, mais des activistes financés par des organisations non gouvernementales internationales.

Comment vos actions s’inscrivent-elles dans le cadre du mouvement mondial pour le climat ?

Nos actions convergent avec celles du mouvement mondial, car en défendant nos territoires et nos zones protégées, nous contribuons non seulement à éviter la poursuite de la déforestation et de la pollution des rivières et des sources d’eau, et à préserver les sols pour maintenir notre souveraineté alimentaire, mais aussi à conserver les connaissances ancestrales qui contribuent à notre résilience face à la crise climatique.

Les peuples autochtones se sont avérés être les protecteurs les plus efficaces des écosystèmes et de la biodiversité, ainsi que des ressources fondamentales pour la vie telles que l’eau, les rivières et les territoires, face à la position de l’État dont les lois servent plutôt à violer nos espaces de vie.

Avez-vous utilisé les forums et les espaces de participation des organisations internationales ?

Oui, nous le faisons régulièrement, par exemple en demandant à la Commission interaméricaine des droits de l’homme d’assurer un suivi de la criminalisation et de la violence à l’encontre des défenseurs des droits des peuples autochtones en Bolivie et en participant à la production collective d’un rapport alternatif de la société civile pour l’Examen Périodique Universel de la Bolivie par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, que nous avons présenté lors des pré-sessions du Conseil en octobre 2019.

Récemment, lors d’une audience dans la ville de La Paz, nous avons présenté un rapport sur les violations de nos droits au rapporteur spécial des Nations unies sur les peuples autochtones.

Que pensez-vous des espaces de participation de la société civile aux COP, et comment évaluez-vous les résultats de la COP26 qui vient de se terminer ?

Une fois de plus, lors de la COP26, les États ont montré leur totale inefficacité à agir en conformité avec leurs propres décisions. J’ai déclaré à plus d’une occasion que 2030 était à portée de main et aujourd’hui, nous ne sommes qu’à huit ans de cette date et nous discutons encore des mesures les plus efficaces pour atteindre les objectifs fixés à cette date.

On investit beaucoup plus d’argent pour détruire la planète que pour la sauver. C’est le résultat des actions et décisions des Etats en faveur d’un capitalisme sauvage qui détruit la planète par son extractivisme prédateur de la vie.

Voyons les progrès accomplis depuis le protocole de Kyoto, adopté en 2005 pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Ces dernières années, les entreprises ont utilisé le prétendu concept de « droit au développement » pour poursuivre leurs activités au détriment de la planète et, surtout, au détriment des populations les plus vulnérables, comme les peuples autochtones. C’est nous qui payons les coûts, pas ceux qui provoquent les catastrophes.

Les résultats de la COP26 ne me satisfont pas car nous voulons voir des actions tangibles. L’État bolivien n’a même pas signé la déclaration, même s’il a utilisé l’espace de la COP26 pour prononcer un discours trompeur selon lequel il faut changer le modèle capitaliste pour un modèle plus respectueux de la nature. Mais en Bolivie, nous avons déjà déforesté environ 10 millions d’hectares, de la manière la plus brutale qui soit, par des incendies qui, pendant plus d’une décennie et demie, ont été légalisés par le gouvernement.

Je pense que tant que ces forums ne discuteront pas de sanctions à l’égard des États qui ne respectent pas les accords, ou qui ne signent même pas les déclarations, il n’y aura pas de résultats concrets.

L’espace civique en Bolivie est classé « obstrué » par le CIVICUS Monitor.
Entrez en contact avec CONTIOCAP via sa page Facebook et suivez @contiocap et @CuquiRuth sur Twitter.

 

SUISSE : « Il était temps que tout le monde ait les mêmes droits, sans discrimination »

RetoWyssCIVICUS s’entretient avec Reto Wyss, responsable des affaires internationales de Pink Cross, au sujet du récent référendum sur le mariage homosexuel en Suisse et des défis à venir.

Pink Cross est l’organisation faîtière nationale des hommes homosexuels et bisexuels de Suisse. Depuis 28 ans, elle défend leurs droits dans les quatre régions linguistiques du pays. Elle s’oppose à la discrimination, aux préjugés et à la violence fondés sur l’orientation sexuelle, l’identité de genre et la séropositivité, et se bat pour l’acceptation et l’égalité des droits de toutes les personnes homosexuelles, tant au niveau national qu’international. Elle mène son action par le biais d’une présence médiatique active, d’un plaidoyer, de campagnes et d’efforts visant à renforcer la communauté LGBTQI+.

Quel a été le processus menant à la légalisation du mariage homosexuel en Suisse, et quels rôles Pink Cross a-t-elle joués ?

Le projet de loi sur le mariage homosexuel a été soumis au parlement en 2013 et il a fait plusieurs allers-retours entre les deux chambres législatives jusqu’à ce qu’il soit finalement adopté en décembre 2020. Pink Cross a mené un travail intensif et assez traditionnel de plaidoyer, de lobbying et de campagne publique tout au long du processus.

Nous avons beaucoup discuté avec des politiciens du Parti démocratique libre de Suisse (conservateur-libéral) ainsi que du Parti démocrate-chrétien. Nous avons commandé un avis juridique qui indiquait clairement que, contrairement à ce que disaient les opposants à la loi, il n’était pas nécessaire de modifier la Constitution suisse pour ouvrir le mariage à toutes et tous. Si tel avait été le cas, la légalisation du mariage homosexuel aurait nécessité un vote populaire positif dans la majorité des cantons suisses, ce qui aurait rendu les choses beaucoup plus compliquées.

Pour consacrer le mariage homosexuel, il suffisait d’une loi comme celle que le Parlement a votée, modifiant le code civil pour étendre le mariage à tous les couples au-delà de ceux composés d’un homme et d’une femme.

Aucun référendum n’était nécessaire : celui du 26 septembre était un référendum facultatif lancé par les opposants à la loi, qui entendaient montrer que la décision du Parlement n’était pas bien accueillie par le peuple suisse, et l’annuler. Pour que ce référendum soit lancé, ils ont mené une campagne active pour réunir les 50 000 signatures requises. Les organisations LGBTQI+ auraient été largement satisfaites de laisser la décision prise par le Parlement s’appliquer, plutôt que de demander à tout le monde son accord pour nous accorder les mêmes droits qu’aux autres.

La campagne de la société civile a été officiellement lancée le 27 juin, avec des événements dans 23 villes et villages de Suisse. Au cours des 100 jours suivants, la communauté queer s’est mobilisée dans tout le pays avec des dizaines d’actions pour réclamer le droit à l’égalité. La campagne a été soutenue par plusieurs organisations LGBTQI+, dont Pink Cross, l’Organisation Suisse des Lesbiennes - LOS, Network-Gay Leadership, WyberNet gay professionnal women, l’association faîtière Familles arc-en-ciel et la Fédération romande des associations LGBTIQ.

Nous voulions gagner autant de visibilité que possible, nous avons donc fait campagne avec des milliers de drapeaux arc-en-ciel accrochés aux balcons dans tout le pays et nous avons mis en ligne de nombreuses vidéos formidables. Il s’agissait d’une campagne de base très large, à laquelle de nombreux militants ont participé, en ligne et en personne. Notre message principal était que les mêmes droits doivent être reconnus à tous, sans discrimination, et qu’en Suisse, il était temps que cela arrive.

Qui a fait campagne pour et contre le mariage homosexuel pendant la période précédant le vote ? Comment les groupes opposés au mariage entre personnes de même sexe se sont-ils mobilisés ?

Les partis et organisations de gauche et libéraux ont fait campagne en faveur de la loi, tandis que l’Union démocratique du centre (UDC), populiste et de droite - mais pas tous ses représentants élus - a fait campagne contre la loi, ainsi que toute une série d’organisations conservatrices et ecclésiastiques, y compris le Parti populaire évangélique, plutôt petit. L’Église catholique était contre la loi, mais tous ses représentants ou institutions n’avaient pas la même position. L’Église protestante a soutenu la loi, mais pas à l’unanimité.

La mobilisation contre la loi a eu lieu principalement dans les campagnes et - évidemment - en ligne. Leurs arguments portaient essentiellement sur le prétendu bien-être des enfants, et se concentraient sur le fait que la loi permettait aux couples mariés de même sexe d’accéder à l’adoption et à la conception par don de sperme.

Quels seront les effets immédiats de la nouvelle loi ?

Le 26 septembre, par 64 % des voix, le peuple suisse a exprimé son accord avec la loi accordant le mariage égal pour tous. La loi entrera en vigueur le 1er juillet 2022 et aura des effets pratiques très importants et immédiats, car le statut juridique du mariage présente plusieurs différences importantes par rapport au régime du partenariat enregistré (PE) dont bénéficient déjà les couples de même sexe.

La reconnaissance du mariage à tous les couples éliminera les inégalités de traitement juridique qui existent encore en matière de naturalisation facilitée, d’adoption conjointe, de propriété conjointe, d’accès à la procréation médicalement assistée et de reconnaissance légale des relations parents-enfants dans les cas de procréation médicalement assistée.

S’ils veulent être reconnus comme légalement mariés, les couples de même sexe actuellement en PE devront demander la conversion de leur PE en mariage légal à l’office d’état civil au moyen d’une « déclaration simplifiée », qui n’entraînera pas de coûts excessifs, bien que la procédure exacte reste à déterminer et puisse varier d’un canton à l’autre.

Les personnes qui se sont mariées à l’étranger mais dont le mariage a été reconnu en Suisse comme PE verront leur PE automatiquement et rétroactivement converti en mariage. 

Quels sont les autres défis auxquels sont confrontées les personnes LGBTQI+ en Suisse, et qu’est-ce qui doit encore changer pour faire progresser les droits des LGBTQI+ ?

Il reste encore beaucoup à faire en termes de prévention, d’enregistrement et de condamnation des crimes de haine de manière adéquate. Pink Cross fait actuellement avancer cette question dans tous les cantons, car cela relève de leur compétence. De même, nous préparons un premier « précédent » pour obtenir une décision sur le paragraphe « agitation anti-LGBT » qui a été introduit dans le droit pénal l’année dernière.

Enfin, l’ancrage institutionnel de la défense des droits des LGBTQI+ doit certainement encore être renforcé au niveau national, notamment au sein de l’administration fédérale, soit par le biais d’une commission spécifique, soit par l’extension du mandat du Bureau fédéral de l’égalité entre les femmes et les hommes. Nous travaillons donc également pour avancer sur ce point.

L’espace civique en Suisse est classé « ouvert » par le CIVICUS Monitor.
Prenez contact avec Pink Cross via son site web ou ses pages Facebook et Instagram, et suivez @pinkcross_ch sur Twitter. 

 

SUISSE : « La victoire du mariage entre personnes de même sexe va stimuler nos efforts pour les prochaines étapes »

JessicaZuberCIVICUS s’entretient avec Jessica Zuber, coleader de la campagne « mariage pour tous » d’Opération Libero, à propos du récent référendum sur le mariage homosexuel en Suisse. Opération Libero est un mouvement de la société civile non partisan fondé pour faire campagne contre les initiatives populistes. Son travail se concentre sur la préservation et le développement de la démocratie libérale, la promotion de relations fortes entre la Suisse et l’Europe, la promotion d’une loi libérale sur la citoyenneté, le soutien d’une transformation numérique renforçant la démocratie et la promotion d’une politique plus transparente, responsable et inclusive.

Quel rôle Opération Libero a-t-il joué dans le processus qui a conduit à la récente légalisation du mariage homosexuel ?

Depuis sa fondation, Opération Libero se bat pour l’égalité de traitement juridique. Nous avons accompagné le processus parlementaire et fait du lobbying pour que la loi soit adoptée, ce qui est arrivé en décembre 2020, après presque sept ans. Quelques jours avant que les opposants à la loi ne déposent leur demande de référendum, nous avons lancé notre pétition, qui est devenue virale et a reçu plus de 60 000 signatures en ligne en un seul week-end. Pour nous, c’était un signal très fort sur l’état de l’opinion publique.

Nous avons lancé notre campagne six semaines avant le vote. Elle était axée sur la devise « même amour, mêmes droits ». Notre campagne a complété celle du comité « officiel » mené par la communauté LGBTQI+, qui montrait de vrais couples de même sexe sur leurs affiches. Pour nous démarquer et attirer une cible plus conservatrice, nous avons montré des couples de même sexe aux côtés de couples hétérosexuels.

Pour le lancement de notre campagne, nous avons mis en scène un mariage et les images de cette cérémonie ont servi de supports visuels pour la couverture médiatique de la campagne. Certains de nos principaux concepts étaient que les droits fondamentaux doivent s’appliquer à tous, et que personne ne perd lorsque l’amour gagne. Il s’agissait d’une campagne de bien-être, car nous nous sommes volontairement abstenus de susciter trop de controverse - par exemple, en soulignant que l’homophobie est encore un phénomène très présent dans la société suisse.

Pendant la campagne, environ 150 000 de nos dépliants ont été distribués, 13 000 sous-verres ont été commandés et 10 000 autocollants ont été distribués. Notre principale source de financement a été la vente de nos chaussettes spéciales, dont nous avons vendu près de 10 000 paires. Nous avons organisé des ateliers d’entraînement pour préparer les électeurs aux débats et lancé une campagne d’affichage dans les gares et les bus publics. L'événement conjoint de distribution de tracts avec des membres du parti populiste de droite - qui, contre la ligne officielle du parti, soutenaient le mariage pour tous - a attiré l’attention des médias et a réussi à montrer l’ampleur du soutien à la loi.

Enfin et surtout, une semaine avant le vote, nous avons organisé un événement au cours duquel 400 personnes se sont alignées de part et d’autre pour applaudir les couples de jeunes mariés - de même sexe ou non - lors de leur passage. C’était un événement très inspirant, le plus grand de ce type en Suisse.

Nous sommes très heureux d’avoir remporté le référendum, 64 % des électeurs ayant soutenu la loi. Le 26 septembre marque un grand pas pour la Suisse : après une attente bien trop longue, l’accès au mariage s’applique enfin à tous les couples, indépendamment du sexe ou de l’orientation sexuelle. Cela élimine les principales inégalités juridiques dont souffrent les couples de même sexe, par exemple en matière de naturalisation facilitée, de perception des pensions de veuve, d’adoption et de médecine reproductive.

Pourquoi un référendum a-t-il été organisé alors que le Parlement avait déjà légalisé le mariage homosexuel ?

Les opposants à la loi ont lancé le référendum pour tenter de l’annuler. Leurs arguments étaient centrés sur la vision traditionnelle du mariage en tant qu’union « naturelle » entre un homme et une femme, et sur son rôle central dans la société. Selon eux, l’introduction du mariage universel constitue une rupture sociale et politique qui annule la définition historique du mariage, entendu comme une union durable entre un homme et une femme. Ils ont été particulièrement choqués par le fait que la loi permette l’accès au don de sperme pour les couples de femmes, car ils estiment que cela prive l’enfant de son intérêt supérieur. Ils craignent également que ces changements ne conduisent à la légalisation de la maternité de substitution.

Sur un plan plus technique, ils ont fait valoir que le mariage universel ne pouvait être introduit par un simple amendement législatif, mais nécessitait une modification de la Constitution.

Qui était dans le camp du « oui » et du « non » lors du référendum ?

Après l’adoption de la loi par le Parlement, un comité interpartis - composé principalement de représentants de l’Union démocratique du centre, un parti de droite, et de l’Union démocratique fédérale, un parti chrétien ultra-conservateur - a lancé une pétition en faveur d’un référendum. Ils ont réussi à réunir plus de 50 000 signatures nécessaires pour faire passer leur proposition et obtenir un vote national. Le droit d’opposer son veto à une décision parlementaire fait partie du système suisse de démocratie directe.

Pendant la campagne, ces groupes ont diffusé des affiches et des publicités en ligne et ont participé à des débats publics dans les médias. Leur principal argument était que le bien-être des enfants était en danger. Ils ont donc placé le débat public sous le signe de l’adoption et des droits reproductifs.

Heureusement, le mariage civil pour les couples de même sexe bénéficie d’un large soutien politique, comme on a pu le constater le 26 septembre. À l’exception de l’Union démocratique du centre, tous les partis au pouvoir ont soutenu le projet de loi, de même que les Verts et les Verts libéraux, qui ne font pas partie du gouvernement.

Les groupes religieux ont même fait preuve d’une certaine ouverture. En novembre 2019, la Fédération des Églises protestantes de Suisse s’est prononcée en faveur du mariage civil entre personnes de même sexe ; en revanche, la Conférence des évêques suisses et le Réseau évangélique suisse y restent opposés.

L’agressivité avec laquelle la loi accordant le mariage pour tous a été combattue et le fait qu’environ un tiers des électeurs l’ont rejetée, en partie pour des raisons homophobes, montre que l’homophobie est encore très répandue et encore bien trop largement acceptée.

Nous avons également dû relever le défi suivant : les sondages prévoyant une victoire relativement nette dès le départ, il nous a été plus difficile de mobiliser les gens. Nous craignions que les gens considèrent la victoire comme acquise et ne se rendent pas aux urnes. Mais nous avons réussi à faire passer le message qu’une victoire plus large était un signe encore plus fort pour l’égalité en Suisse.

Quels sont les autres défis auxquels les personnes LGBTQI+ sont confrontées en Suisse, et que faut-il encore changer pour faire progresser l’égalité des droits ?

Les groupes LGBTQI+ continueront à se battre, notamment contre les crimes haineux. Le mariage pour tous n’offre pas une égalité absolue aux couples de femmes qui reçoivent un don de sperme d’un ami ou choisissent une banque de sperme à l’étranger, auquel cas seule la mère biologique sera reconnue. Ces débats auront toujours lieu, et la communauté LGBTQI+ continuera à se battre pour l’égalité.

Le « oui » clair au mariage pour tous est un signal fort indiquant que la majorité de notre société est beaucoup plus progressiste et ouverte à des choix de vie diversifiés que notre système juridique, fortement fondé sur un modèle familial conservateur, pourrait le suggérer. En effet, le mariage pour tous n’est qu’un petit pas vers l’adaptation des conditions politiques et juridiques aux réalités sociales dans lesquelles nous vivons. Le « oui » au mariage entre personnes de même sexe stimulera nos efforts pour les étapes suivantes.

Nous demandons que toutes les formes consensuelles de relations et de modèles familiaux - qu’ils soient de même sexe ou de sexe opposé, mariés ou non - soient reconnues de manière égale. Le mariage, avec sa longue histoire en tant qu’instrument central du pouvoir patriarcal, ne doit plus être considéré comme le modèle standard. Il ne doit pas être privilégié, ni juridiquement ni financièrement, par rapport aux autres formes de cohabitation. Dans les mois et les années à venir, Opération Libero fera campagne pour l’imposition individuelle, la cohabitation réglementée, la parentalité simplifiée et un droit pénal sexuel moderne.

L’espace civique en Suisse est classé « ouvert » par le CIVICUS Monitor.
Entrez en contact avec Opération Libero via son site web ou ses pages Facebook, Tik Tok et Instagram, et suivez @operationlibero et @jessicazuber sur Twitter.

 

 

COP26 : « Nous devons nous régénérer et régénérer ce que nous avons détruit »

Daniel Gutierrez GovinoAlors que la 26ème Conférence des parties des Nations unies sur le changement climatique (COP26) débute à Glasgow, au Royaume-Uni, CIVICUS continue d’interviewer des activistes, des dirigeants et des experts de la société civile sur les défis environnementaux auxquels ils sont confrontés dans leurs contextes, les actions qu’ils entreprennent pour y faire face et leurs attentes pour le sommet.

CIVICUS s’entretient avec Daniel Gutiérrez Govino, fondateur de la Brigade des incendies d’Alter do Chão, un groupe qui s’emploie à prévenir, combattre et promouvoir la coordination sociopolitique contre les incendies dans la forêt amazonienne de l’État du Pará, au Brésil. Daniel est également cofondateur de l’Instituto Aquífero Alter do Chão, une institution qui promeut des projets sociaux dans la ville d’Alter do Chão, municipalité de Santarém, État du Pará.

Qu’est-ce qui vous a amené à devenir un défenseur de l’environnement ?

J’ai ressenti l’urgence de travailler pour que la planète reste viable pour les humains et les autres espèces. J’ai été ému, et je le suis encore aujourd’hui, par la possibilité pour les humains d’inverser leurs actions et leur réflexion sur notre rôle dans la nature. Nous devons nous régénérer et régénérer ce que nous avons détruit.

Que fait la Brigade Alter do Chão ?

Nous travaillons depuis 2017 à la prévention et à la lutte contre les feux de forêt à Alter do Chão, dans la municipalité de Santarém, au nord du Brésil. Nous avons réuni un groupe de volontaires communautaires qui, avec beaucoup de courage, a œuvré pour protéger la biodiversité, la population d’Alter do Chão et la région contre les feux de forêt. À cette fin, nous avons reçu une formation de la part du corps des pompiers militaires, de la défense civile et du secrétariat municipal de l’environnement et du tourisme de Belterra. Nous avons formé de nouveaux brigadistas et promu la coordination sociopolitique et la communication avec les communautés locales.

Quelles sont les restrictions auxquelles vous avez été confronté en réponse à votre activisme environnemental ?

Dans le cas de la brigade d’Alter do Chão, trois brigadistas et moi-même avons été arrêtés en 2019 sur la base d’accusations infondées, soi-disant pour avoir allumé des feux dans une zone de protection environnementale. Notre travail a été criminalisé parce qu’il propose des solutions et exige une transformation du contexte politique local.

En outre, le contexte national actuel est hostile à la société civile organisée. Nous avons servi de bouc émissaire dans un récit qui visait à criminaliser les organisations de la société civile, à un moment où le président du pays et ses partisans tentaient de rendre la société civile responsable de l’augmentation spectaculaire des feux de forêt.

J’ai également rencontré des résistances lorsque j’ai essayé de promouvoir des changements dans les politiques publiques actuelles dans le microcosme de Santarém. Le conservatisme politique et social sape tout mouvement qui cherche à faire avancer les programmes progressistes. Le gouvernement, la police civile et l’élite locale rejettent l’activisme environnemental en attaquant notre travail. Nous avons eu de la chance et nos privilèges nous ont permis de rester en vie, mais les militants en Amazonie sont constamment menacés de violence et de mort. Ce n’est pas une région sûre pour ceux qui luttent pour la liberté et la justice.

 

Quel type de soutien avez-vous reçu lorsque vous avez été criminalisés ?

Lorsque nous avons été arrêtés, nous avons reçu toutes sortes de soutiens, tant au niveau national qu’international. Le principal soutien est venu des avocats pénalistes pro-bono de Projeto Liberdade (Projet Liberté), qui nous accompagnent jusqu’à aujourd’hui. Mais nous avons également reçu le soutien d’institutions nationales telles que Projeto Saúde e Alegria (Projet Santé et Joie) et Conectas, ainsi que d’organisations internationales telles que WWF Brésil, Article 19, Front Line Defenders et bien d’autres.

Nous avons été libérés de prison quelques jours plus tard grâce à l’action de ces réseaux de défense et de protection. Cependant, la procédure pénale à notre encontre s’est poursuivie et dure depuis deux ans maintenant, bien qu’il n’y ait aucune preuve à l’appui des accusations portées contre nous. Au niveau fédéral, l’enquête de police a été classée; cependant, les autorités de l’État du Pará ont insisté sur leurs accusations. Récemment, le bureau du procureur fédéral a contesté la compétence du tribunal, mais depuis des mois, la procédure se poursuit dans le système judiciaire brésilien. Certains de nos équipements sont encore confisqués à ce jour. Je n’ai plus aucun espoir que justice soit faite.

Malgré tout, je pense que la société civile brésilienne en sort renforcée. Notre partenaire Caetano Scannavino, du Projeto Saúde e Alegria, qui travaille également à Alter do Chão, affirme qu’il s’agit d’une sorte d’effet boomerang. Je pense que c’est brillant. Ils nous attaquent, et leurs attaques nous rendent plus forts.

Quels sont les moyens dont disposent les militants de votre région pour demander protection et soutien ? De quel type de soutien avez-vous besoin de la part de la société civile et de la communauté internationale ?

L’essentiel est de connaître les réseaux de soutien disponibles et de se coordonner avec eux avant que quelque chose de grave ne se produise, c’est-à-dire de se coordonner de manière préventive. Cela inclut les institutions nationales et internationales telles que celles qui nous ont soutenus. Mais surtout, il est essentiel de connaître les réseaux de soutien locaux.

Les types de soutien nécessaires sont spécifiques et dépendent beaucoup de chaque région. Le Brésil est de la taille d’un continent et les besoins du sud, par exemple, ne sont pas les mêmes que ceux de l’Amazonie. On ne peut même pas dire que l’Amazonie soit une région, car il s’agit en fait d’un continent avec des particularités dans chaque région. Mais ce sont ces réseaux qui mettront en relation ceux qui ont besoin de soutien et ceux qui peuvent les aider.

L’espace civique au Brésil est classé « obstrué » par le CIVICUS Monitor.
Contactez la Brigade des incendies d’Alter do Chão via son site web ou sa page Facebook.

 

COP26 : « Le Nord global doit être responsable et s’engager dans la lutte contre le changement climatique »

LorenaSosaAlors que la 26ème Conférence des parties des Nations unies sur le changement climatique (COP26) débute à Glasgow, au Royaume-Uni, CIVICUS continue d’interviewer des activistes, des dirigeants et des experts de la société civile sur les défis environnementaux auxquels ils sont confrontés dans leurs contextes, les actions qu’ils entreprennent pour y faire face et leurs attentes pour le sommet.

CIVICUS s’entretient avec Lorena Sosa, directrice des opérations de Zero Hour, un mouvement dirigé par des jeunes qui cherche à créer des voies d’accès, fournit des formations et distribue des ressources pour les nouveaux jeunes militants et organisateurs. Grâce à Zero Hour, Lorena a soutenu le travail d’activistes en Jamaïque, aux Philippines et à Singapour, qui cherchent à générer une action immédiate et à attirer l’attention sur les impacts du changement climatique.

Quel est le problème climatique dans le pays où votre organisation travaille ?

Zero Hour travaille actuellement à l’élimination des subventions aux combustibles fossiles dans la politique américaine et à la lutte contre le manque de ressources pour l’organisation et la mobilisation en faveur du climat. Nous avons récemment organisé avec succès une manifestation virtuelle, « End Polluter Welfare », à laquelle ont participé le chef de la majorité des sénateurs Chuck Schumer et le membre du Congrès Ro Khanna, ainsi qu’une mobilisation intitulée « People Not Polluters » à New York. Nous avons également participé à l’organisation de la mobilisation « People vs Fossil Fuels » à Washington DC. Nous travaillons actuellement à la révision d’une série d’activités de formation pour aider nos sections à apprendre comment organiser des campagnes locales spécifiques à leurs communautés.

Beaucoup de nos actions expriment notre désir de nous lier et de collaborer avec d’autres personnes impliquées dans le mouvement pour élever les actions de chacun, car il est difficile d’obtenir une couverture et une attention pour les actions que nous organisons tous. Il est agréable de voir des militants se soutenir mutuellement ; l’amour et le soutien sont vraiment nécessaires pour améliorer l’état du mouvement et faire avancer ses revendications.

Avez-vous été confrontée à des réactions négatives pour le travail que vous faites ?

Le retour de bâton contre le travail des militants est très variable, notamment dans le cas de nos sections internationales, qui sont confrontées à des limites en matière de protestation et de mobilisation en raison de restrictions gouvernementales. Aux États-Unis, le principal effet négatif du travail que nous faisons est lié à l’épuisement qui résulte du fait de travailler sans voir aucune action de la part des dirigeants qui ont le pouvoir d’initier des actions pour le bien de notre planète. Le burnout n’est que trop fréquent au sein du mouvement des jeunes pour le climat, d’autant plus que nombre d’entre nous tentent de jongler entre leurs obligations universitaires, leur vie sociale et leur militantisme, tout en essayant de garder l’espoir que le changement est possible.

Pour ce qui est du maintien du bien-être et de la protection contre les effets de l’épuisement professionnel, j’ai appris qu’il est préférable de s’engager auprès de la communauté climatique dont je fais partie ; je sais que je ne suis pas seule avec mes préoccupations, car j’en parle constamment avec mes amis et mes collègues. Il n’existe pas de remède universel contre l’épuisement professionnel, mais j’ai appris que prendre le temps de prendre soin de moi et de rester en contact avec ma famille et mes amis m’aide énormément à garder les pieds sur terre.

Comment établissez-vous des liens avec le mouvement international pour le climat ?

Nos équipes Global Links et Operations, dirigées par Sohayla Eldeeb et moi-même, ont travaillé ensemble pour façonner nos communications avec nos sections internationales en Jamaïque, aux Philippines et à Singapour. Nous avons organisé des heures de consultation spécifiques pour nos sections internationales afin de les aider à résoudre les conflits qu’elles rencontrent dans leur travail de campagne, et de leur apporter tout le soutien possible.

En ce qui concerne les campagnes internationales, notre directrice adjointe des partenariats, Lana Weidgenant, participe activement aux campagnes internationales qui visent à attirer l’attention et à encourager l’éducation et l’action sur la transformation des systèmes alimentaires pour éliminer les émissions de gaz à effet de serre et protéger notre environnement. Lana était la vice-présidente jeunesse de Transition to Sustainable Consumption Patterns pour le Sommet des Nations unies sur les systèmes alimentaires 2021, elle est l’une des jeunes leaders de la campagne internationale Act4Food Act4Change qui a recueilli les engagements et les priorités en matière de systèmes alimentaires de plus de 100 000 jeunes et alliés à travers le monde, et elle est l’un des deux représentants jeunesse aux négociations agricoles de la COP26 de cette année.

Dans quelle mesure espérez-vous que la COP26 permettra de progresser dans la lutte contre le changement climatique ?

Je voudrais que le Nord global rende des comptes et s’engage à apporter 100 milliards de dollars pour permettre au Sud de mettre en œuvre avec succès ses propres mesures d’adaptation et d’atténuation du changement climatique.

Beaucoup de nos points de vue à Zero Hour se concentrent sur la justice, plutôt que sur l’équité, parce que nous savons que les États-Unis sont un contributeur majeur à cette crise. Les dirigeants du Nord de la planète, et en particulier les acteurs clés des États-Unis, doivent cesser de soutenir l’industrie des combustibles fossiles, et commencer à s’engager en faveur de solutions qui donnent la priorité aux personnes plutôt qu’aux pollueurs.

Je serais ravie de voir que tous les dirigeants présents à la COP26 prennent des mesures sérieuses et décisives pour combattre et éliminer les effets du changement climatique. L’aggravation des phénomènes météorologiques et la montée du niveau des mers ont déjà montré que l’inaction sera préjudiciable au bien-être de notre planète et de tous ses habitants.

Le récent rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) des Nations unies a souligné qu’il existe suffisamment de preuves pour que nos dirigeants traitent le changement climatique comme l’urgence qu’il représente. J’espère que tous les dirigeants mondiaux participant à la conférence prendront véritablement en considération les conclusions du rapport du GIEC lors de la rédaction des résultats de la conférence.

L’espace civique aux États-Unis est classé « obstrué » par le CIVICUS Monitor.
Contactez Zero Hour via son site web et suivez @ThisIsZeroHour sur Twitter.

 

 

COP26 : « Les décideurs ont des objectifs nationaux alors que les enjeux sont transnationaux »

Alors que la 26ème Conférence des parties des Nations unies sur le changement climatique (COP26) se déroule à Glasgow, au Royaume-Uni, du 31 octobre au 12 novembre 2021, CIVICUS interroge des militants, des dirigeants et des experts de la société civile sur les défis environnementaux auxquels ils sont confrontés dans leur contexte, les actions qu’ils entreprennent pour y faire face et leurs attentes pour le sommet.

 

COP26 : « Les communautés marginalisées doivent être au cœur de l’action climatique »

À la veille de la 26ème Conférence des parties des Nations unies sur le changement climatique (COP26), qui se tiendra à Glasgow, au Royaume-Uni, du 31 octobre au 12 novembre 2021, CIVICUS a interrogé des militants, des dirigeants et des experts de la société civile sur les défis environnementaux auxquels ils sont confrontés dans leur contexte, les actions qu’ils entreprennent pour y faire face et leurs attentes pour le sommet à venir.

CIVICUS s’entretient avec Jessica Dercontée, co-organisatrice du Collectif contre le racisme environnemental (CAER), un groupe de la société civile au Danemark qui s’efforce d’introduire la question de la discrimination et de l’injustice raciale dans le débat danois sur le climat en attirant l’attention du public sur le racisme environnemental.

Le militantisme et le travail universitaire de Jessica se concentrent sur la gouvernance climatique et explore les injustices sociales et climatiques profondément enracinées liées à la classe, au genre et à la race. Jessica est coordinatrice de projets de développement international à l’Union des étudiants danois et au Conseil danois de la jeunesse pour les réfugiés, et assistante de recherche au cabinet de conseil In Futurum.

Jessica Dercontee

Quels sont les objectifs du CAER ?

Nous sommes un collectif de femmes et de personnes de couleur non binaires travaillant à la croisée de l’environnementalisme, de l’antiracisme et de la justice climatique. Le CAER cherche à mobiliser et à amplifier les voix des personnes les plus touchées par le racisme environnemental, y compris les Noirs, les autochtones et les personnes de couleur dans le Sud et le Nord du monde. Notre collectif a été formé pour apporter une visibilité et un regard critique sur les débats et les conceptualisations actuels, en mettant en évidence les effets différenciés de la crise climatique et environnementale.

Quel est le principal problème climatique ou environnemental sur lequel vous travaillez ?

Le CAER se concentre sur l’écologie politique et le néocolonialisme des débats danois sur l’environnement et le climat. Les principaux débats publics sur la crise climatique au Danemark se concentrent sur les effets néfastes de notre culture de consommation et de nos modes de vie sur les biosystèmes de la planète, et accordent moins d’attention aux personnes touchées par ces effets, et à l’éternel désir des grandes entreprises de faire des profits et de maximiser leurs bénéfices. Si nous sommes d’accord sur l’urgence de ces questions, notre collectif estime que le débat au Danemark doit aller au-delà de l’affirmation de la nécessité pour les gouvernements et les autres parties prenantes de trouver des solutions technologiques grandioses pour atténuer la crise climatique. Le débat public actuel est trop simpliste, apolitique et technique, axé sur la recherche de solutions vertes. 

Le CAER met en lumière les différentes dynamiques de pouvoir qui caractérisent nos systèmes actuels, ainsi que la manière dont les pratiques et les modes de pensée actuels perpétuent le colonialisme et l’oppression mondiale, qui sont également fortement ancrés dans le capitalisme. Pour ce faire, nous organisons des ateliers, rédigeons des articles, diffusons des informations sur les médias sociaux et collaborons avec des personnes ou des groupes marginalisés dans le Sud. 

Un exemple de notre façon d’apporter une perspective différente à la question de la transition verte est notre analyse de la manière dont les grandes entreprises danoises causent la dégradation de l’environnement et favorisent l’accaparement des terres dans le Sud du monde. La société danoise d’énergie éolienne Vestas fait actuellement l’objet d’une action en justice intentée par des communautés autochtones du Mexique, qui l’accusent d’avoir des répercussions négatives sur les moyens de subsistance des populations autochtones, et l’associent à de graves violations des droits humains à l’encontre de manifestants locaux et de militants de la société civile, qui ont fait l’objet d’actes d’intimidation et de menaces de mort pour avoir dénoncé ces abus. Les gouvernements des deux pays ont conclu des accords qui, selon eux, étaient mutuellement bénéfiques, car ils étaient censés apporter croissance et développement économiques au Mexique, tout en aidant le Danemark à rendre son économie plus verte. Cependant, les accaparements de terres qui ont suivi ont privé les communautés du Sud de leurs droits, perpétuant le cycle de la dépendance à l’aide et faisant ressurgir les formes néocoloniales de contrôle et d’exploitation des terres et des populations autochtones.

Un autre exemple beaucoup plus proche du Danemark est le racisme environnemental qui imprègne les relations du Danemark avec le Groenland, ancienne colonie et actuelle nation du Commonwealth danois. En raison du contrôle exercé par le Danemark sur les ressources naturelles du Groenland, la population groenlandaise est exclue des décisions importantes concernant l’avenir de l’Arctique, ce qui peut être considéré comme ayant un impact racial majeur dans le domaine de la conservation, de la politique environnementale et du consumérisme.

L’objectif principal du CAER a été de fournir un espace sûr pour les Noirs, les autochtones et les personnes de couleur, y compris les personnes homosexuelles et transsexuelles, qui souhaitent se mobiliser dans les espaces de l’environnementalisme et de l’antiracisme au Danemark. Le mouvement climatique danois est souvent perçu comme ayant été excluant et discriminatoire envers ces personnes. Nous espérons que le discours public danois ne se contentera pas d’utiliser et de présenter les communautés marginalisées comme des études de cas, mais qu’il les placera au centre de l’action climatique en tant que fournisseurs légitimes de solutions, et participants actifs à la prise de décision.

Avez-vous été confronté à des réactions négatives face au travail que vous faites ?

Nous avons rencontré un véritable enthousiasme de la part d’autres organisations et acteurs désireux de changer leurs structures organisationnelles et de les rendre plus inclusives et capables de trouver des solutions à la crise que nous traversons. Bien que nous n’ayons pas eu de réactions négatives directes en raison de notre travail ou de l’accent que nous mettons sur la race et la nature discriminatoire de la politique environnementale, il nous semble que la société n’est pas prête à faire face aux diverses réalités vécues par les gens sur le terrain, qui sont différentes du récit extrêmement homogénéisé de l’expérience danoise. Au Danemark, les lois et les politiques ont été considérées comme inclusives sur la base de l’image progressiste de notre modèle d’État-providence qui protège toutes les personnes. Ainsi, les institutions et les individus ont plus de mal à comprendre que leur propre position privilégiée repose sur l’exploitation et l’oppression d’autres groupes sociaux, non seulement dans le passé mais encore aujourd’hui.

Quel lien entretenez-vous avec le mouvement international pour le climat ?

Nous nous engageons dans le mouvement climatique international sur la base de notre objectif de décolonisation des structures de l’activisme climatique. Nous cherchons aussi activement à nous engager dans des partenariats, ce qui se reflète dans les exemples que nous sélectionnons comme la face visible de nos projets et les voix que nous cherchons à amplifier. Nous cherchons à redonner du pouvoir et à créer des espaces où les personnes marginalisées peuvent raconter leur propre histoire et apporter leurs connaissances et leurs solutions à la crise climatique. De plus, en construisant et en partageant des connaissances à partir d’une diversité de perspectives et avec la contribution d’autant de chercheurs du Sud que possible, nous cherchons à faire contrepoids à l’ethnocentrisme qui imprègne l’échange de connaissances dans la gouvernance climatique, l’action climatique et l’environnementalisme.

Dans quelle mesure espérez-vous que la COP26 permettra de progresser sur les questions climatiques ?

Au CAER, nous espérons que, même si le scénario actuel de la COP26 présente l’inconvénient important de manquer de représentation diversifiée, il y aura un espace pour l’expression des connaissances vitales du Sud de la planète, et pour l’engagement d’un ensemble diversifié de voix dans l’élaboration des politiques, afin que le prochain cycle d’objectifs soit aussi nuancé et intersectionnel que possible.

Quel changement souhaiteriez-vous voir se produire pour contribuer à résoudre la crise climatique ?

Nous espérons que, dans un avenir proche, notre mouvement contre le racisme environnemental se développera et que cela nous permettra de jeter des ponts entre le mouvement climatique dominant et le mouvement antiraciste danois, afin d’atténuer la crise climatique d’une manière beaucoup plus inclusive et ouverte à la diversité et à la pluralité des connaissances, en englobant différents secteurs et institutions au Danemark, ainsi que dans le reste du monde.

L’espace civique au Danemark est classé « ouvert » par le CIVICUS Monitor.
Contactez le Collectif contre le racisme environnemental via son compte Instagram ou en envoyant un courriel à .

 

BIODIVERSITÉ : « Les gouvernements ne feront pas preuve de volonté politique sans pression de la base »

Gadir LavadenzCIVICUS s’entretient avec Gadir Lavadenz, coordinateur mondial de l’Alliance de la Convention sur la diversité biologique (Alliance CDB), au sujet du processus en cours visant à rédiger un cadre mondial pour la biodiversité post-2020 avec la pleine participation des communautés concernées et de la société civile dans son ensemble.

L’Alliance CDB est un réseau d’organisations de la société civile (OSC) ayant un intérêt commun pour la Convention sur la diversité biologique. Elle s’efforce de mieux faire comprendre au public les questions qu’elle aborde, d’améliorer la coopération entre les organisations qui souhaitent avoir une influence positive sur la CDB et de combler le fossé entre les participants aux sessions de la CDB et ceux qui œuvrent pour la biodiversité sur le terrain, tout en respectant l’indépendance et l’autonomie des peuples autochtones, une partie prenante essentielle.

Qu’est-ce que l’Alliance CDB, que fait-elle et comment s’est-elle développée ?

Les origines de l’Alliance CDB, il y a une vingtaine d’années, sont organiques : elle a émergé naturellement lorsque les participants au processus de la CDB ont reconnu la nécessité d’agir ensemble et d’amplifier les voix de la société civile dans les négociations. Dès le début, le rôle de l’Alliance CDB n’était pas de parler au nom des gens, mais de soutenir du mieux qu’elle pouvait tous les efforts de plaidoyer qui étaient faits de manière autonome.

Malgré nos limites, nous sommes bien conscients que les groupes défavorisés ont besoin d’un soutien spécifique. En outre, bien que notre réseau soit diversifié, nous respectons le rôle des autres grands groupes impliqués dans le processus et assurons une bonne coordination avec eux, notamment le Forum international autochtone sur la biodiversité (FIAB), le Réseau mondial des jeunes pour la biodiversité (GYBN) et l’Assemblée générale des femmes.

L’Alliance CDB est une vaste communauté : elle comprend à la fois les peuples autochtones et les communautés locales (IPLC), et les OSC qui les soutiennent. Nous respectons pleinement les structures de gouvernance et les processus décisionnels de chacun de ces groupes. Nous maintenons une communication et une coordination fluides avec le FIAB, qui représente le plus grand groupe de peuples et de communautés autochtones engagés dans la CDB. Nous appuyons leurs déclarations lors des réunions officielles, soutenons la participation des peuples autochtones et des communautés locales aux réunions internationales chaque fois que cela est possible, et amplifions toutes leurs publications et campagnes.

Pourquoi un nouveau cadre mondial pour la biodiversité est-il nécessaire ?

Historiquement, la mise en œuvre de la CDB s’est concentrée sur son premier objectif, la conservation de la diversité biologique, et relativement peu d’attention a été accordée à ses deuxième et troisième objectifs, qui sont l’utilisation durable des éléments constitutifs de la diversité biologique et le partage juste et équitable des avantages découlant de l’utilisation des ressources génétiques. C’est l’une des raisons pour lesquelles la CBD n’a pas été en mesure de fournir les résultats escomptés. Au cours de la dernière décennie, le manque de volonté politique des parties à la CDB a conduit à l’échec de la réalisation des objectifs d’Aichi, et une abondante littérature montre que la destruction de la biodiversité se poursuit à un rythme galopant.

Un nouveau cadre devrait être une occasion unique de corriger les erreurs du passé. La CDB couvre un large éventail de questions, mais n’a pas réussi à s’attaquer aux causes profondes de la perte de biodiversité, et sa focalisation excessive sur des objectifs tels que les zones protégées, axés sur la quantité plutôt que sur la qualité, a masqué d’énormes incohérences dans notre approche de la perte de biodiversité.

Par exemple, le Forest Peoples Programme, membre de l’Alliance CDB, a indiqué que le financement mondial de la biodiversité a augmenté de manière significative au cours de la dernière décennie, et est désormais estimé entre 78 et 147 milliards de dollars par an. Cependant, il est largement dépassé par les subventions publiques et les flux financiers qui entraînent la perte de biodiversité, estimés entre 500 milliards et plusieurs milliers de milliards de dollars par an.

En outre, bien que la contribution des peuples autochtones et des communautés locales soit largement reconnue comme vitale pour la protection de la biodiversité, ceux-ci sont souvent affectés négativement par le financement de la biodiversité, et leurs efforts reçoivent peu de soutien direct.

Un autre membre de l’Alliance CDB, le Third World Network, a indiqué qu’en 2019, 50 des plus grandes banques du monde ont soutenu avec plus de 2 600 milliards de dollars des industries reconnues comme étant à l’origine de la perte de biodiversité. Une étude récente a conclu que « le secteur financier finance la crise d’extinction massive tout en sapant les droits humains et la souveraineté des autochtones ».

Selon la Coalition mondiale des forêts, également membre de l’Alliance CDB, le financement du climat et la production subventionnée d’énergies renouvelables constituent une forme de subvention directe qui nuit souvent aux forêts et ne réduit pas les émissions. L’exemple le plus marquant est la centrale de Drax, au Royaume-Uni, qui reçoit 2 millions de livres sterling (environ 2,8 millions de dollars) par jour pour produire de l’électricité très polluante à partir de bois récolté, entre autres, dans des forêts humides riches en biodiversité du sud-est des États-Unis. Parmi les autres exemples, citons la subvention accordée par le Fonds pour l’environnement mondial (FEM) aux entreprises sidérurgiques pour qu’elles produisent du charbon de bois à partir de plantations d’eucalyptus au Brésil, et les nombreuses subventions nationales et européennes accordées à l’industrie de la pâte et du papier au Portugal.

Récemment, lors d’un événement organisé par le secrétariat de la CDB, plusieurs soi-disant leaders mondiaux ont promis d’importantes sommes d’argent pour la biodiversité. Cependant, les pays du Nord ont renoncé à leurs engagements internationaux en matière de fonds nouveaux et supplémentaires. Ce qu’ils promettent pour la nature est mélangé à toutes sortes de dispositifs qui ne s’attaquent pas aux causes réelles de la perte de biodiversité. Et les montants promis pour protéger la biodiversité sont clairement dépassés par tout l’argent dépensé pour sa destruction.

Outre ces contradictions et incohérences inquiétantes, les groupes puissants et les nations développées tentent constamment et par tous les moyens d’échapper à leurs responsabilités. Nous pensons que la volonté d’intégrer des termes tels que « solutions fondées sur la nature » dans la CDB n’est qu’une nouvelle astuce de la part des grands pollueurs pour se soustraire à leurs obligations et une nouvelle forme de « blanchiment écologique » et d’accaparement des terres par les entreprises.

Pourquoi tout cela n’est-il pas relayé par les médias ? C’est ce qui se produit lorsque les principaux acteurs concentrent toute leur attention sur certaines politiques et activités, comme l’augmentation des zones protégées. Les zones protégées ne sont pas mauvaises en soi, mais elles sont loin d’être une véritable solution, tout comme la modification de nos modes de production et de consommation. Le discours sur la CDB doit être recentré sur les causes profondes de la perte de biodiversité, qui sont plus structurelles et liées à la justice et à l’équité. De la même manière que le changement climatique n’est plus considéré comme un problème purement environnemental, nous devons comprendre le tableau d’ensemble de la destruction de la biodiversité en relation avec les droits des peuples autochtones et tribaux, des paysans, des femmes, des générations futures et de la nature elle-même. Il faut mettre un terme à la marchandisation de la nature, car celle-ci n’appartient ni à nous ni à quelques privilégiés parmi nous. La nature n’a pas besoin d’artifices et de gros sous pour se développer, elle a besoin que nous cessions de la détruire. Ce récit devrait nous inciter à vouloir et à travailler réellement à un profond changement individuel et collectif.

Quels changements le Cadre mondial pour la biodiversité post-2020 devrait-il apporter ?

La CDB est un accord juridiquement contraignant et, si elle est pleinement mise en œuvre, elle offre un grand potentiel. Le Cadre mondial pour la biodiversité pour l’après 2020 devrait être l’instrument permettant de faire respecter les obligations juridiques des parties à la CDB grâce à des mécanismes de responsabilisation qui sanctionnent l’inaction. C’est également l’occasion d’adopter une approche fondée sur les droits qui place les droits des peuples autochtones et tribaux, des femmes et des paysans, ainsi que les droits de la nature, au centre du débat, en reliant la CDB à l’architecture internationale des droits humains.

Plusieurs rapports ont montré que des violations des droits humains ont été commises au nom de la promotion des zones protégées. Bien qu’il soit possible et inévitable de s’attaquer à la crise de la biodiversité et au changement climatique, divers intérêts font pression pour que ce lien se concentre sur les soi-disant « solutions fondées sur la nature », qui ne sont rien d’autre qu’une couverture pour des systèmes tels que les compensations, qui ne profitent pas à la nature mais au statu quo et n’apportent pas de véritables solutions à nos problèmes structurels.

Un autre défi majeur réside dans le fait que la mise en œuvre des normes environnementales est souvent entre les mains des ministères de l’environnement, qui sont souvent complètement impuissants face aux autres acteurs qui sont les véritables moteurs de la perte de biodiversité. Avec le nouveau cadre mondial pour la biodiversité, cela doit changer.

La Conférence des Nations unies sur la biodiversité a été reportée à deux reprises en raison de la pandémie de COVID-19. Quels défis cette situation a-t-elle posés ?

Le premier défi auquel nous avons été confrontés est que les pays du Nord ont exercé une forte pression pour poursuivre les négociations par des moyens virtuels, sans tenir compte des diverses difficultés rencontrées non seulement par leurs pairs du Sud mais aussi par la société civile. L’Alliance CDB a exprimé à plusieurs reprises son inquiétude quant aux inégalités et aux injustices des négociations virtuelles, et a soutenu la proposition des parties du sud de la planète de reporter les négociations. Ce n’est que lorsque les États africains et certains États d’Amérique latine ont exprimé leur profonde inquiétude face à cette situation que les nations riches ont fait marche arrière. Les réunions en ligne ont été maintenues afin que les discussions puissent se poursuivre, mais il a été établi que les décisions ne seraient prises que lors de réunions en face à face.

Comment la société civile internationale peut-elle soutenir au mieux le travail que vous réalisez autour du Cadre mondial pour la biodiversité pour l’après 2020 ?

Certains de nos objectifs sont de veiller à ce que le Cadre mondial pour la diversité pour l’après 2020 se concentre sur une déclaration de principes forte, telle que l’équité et les responsabilités communes mais différenciées (CBDR) ; un mécanisme pour traiter le non-respect, y compris des sanctions et bien intégré au principe CBDR ; un objectif axé sur les défenseurs des droits humains, les défenseurs de l’environnement et les femmes, car ce sont elles qui défendent la biodiversité dans le monde réel ; et un objectif sur l’interdiction des altérations majeures de la nature.

Une fois le cadre approuvé, notre mission sera de coordonner avec les régions, les réseaux et les organisations qui ont un lien direct avec ceux qui travaillent sur le terrain et en première ligne. Cette coordination devrait inclure une diffusion massive et intense du cadre, mais en mettant l’accent sur la manière dont il peut renforcer les personnes dans leurs résistances, leurs luttes et leurs projets.

Même s’ils sont confrontés à des obligations juridiquement contraignantes, les gouvernements ne feront pas preuve de volonté politique s’ils ne subissent pas une pression suffisante de la base. Une telle pression ne peut avoir lieu en l’absence d’autonomisation et d’information sur les décisions prises au niveau international.

Contactez l’Alliance CDB via son site web, sa page Facebook et son compte Twitter. 

 

COP26 : « Il y a encore un manque de conscience quant au fait que nous devons protéger le climat pour nous protéger nous-mêmes »

À la veille de la 26ème Conférence des parties des Nations unies sur le changement climatique (COP26), qui se tiendra à Glasgow, au Royaume-Uni, du 31 octobre au 12 novembre 2021, CIVICUS a interrogé des militants, des dirigeants et des experts de la société civile sur les défis environnementaux auxquels ils sont confrontés dans leur contexte, les actions qu’ils entreprennent pour y faire face et leurs attentes pour le sommet à venir.

CIVICUS s’entretient avec Sascha Müller-Kraenner, directeur exécutif d’Action Environnementale Allemagne (Deutsche Umwelthilfe), une organisation qui promeut des modes de vie durables et des systèmes économiques respectueux des limites écologiques. Depuis plus de 40 ans, elle milite pour la conservation de la diversité biologique et la protection du climat et des biens naturels.

Sascha Muller Kraenner

Photo : Stefan Wieland

Quel est le principal problème climatique dans votre pays ?

L’Allemagne et l’Europe doivent éliminer progressivement les gaz fossiles si elles veulent avoir un espoir de maintenir le réchauffement climatique en dessous de 1,5°C. Les hommes politiques n’acceptent toujours pas cette réalité, et le débat public est obscurci par le lobby du gaz, qui mène une campagne mensongère pour présenter le gaz fossile comme propre, bon marché et respectueux de l’environnement. Mais prendre au sérieux la préservation du climat implique de transformer l’ensemble du système énergétique, et l’industrie du gaz fossile n’a pas sa place dans cette transformation. Nous devons cesser de la subventionner et de construire de nouvelles infrastructures pour la desservir.

Les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique doivent être massivement développées pour réduire la demande de gaz et générer une énergie propre. Dans le secteur du chauffage, nous devons interdire la vente de nouveaux appareils de chauffage au gaz et remplacer les appareils existants par des technologies durables, comme les pompes à chaleur, au lieu de proposer de fausses solutions comme l’hydrogène.

L’émergence de ce que l’on appelle les « gaz verts » tels que l’hydrogène constitue à la fois une menace et une opportunité à cet égard, et la conception d’une réglementation appropriée pour un avenir neutre sur le plan climatique est un défi majeur. Comme l’offre d’hydrogène vert sera très limitée, car sa production est très coûteuse, nous devons l’utiliser uniquement dans les secteurs plus difficiles à décarboniser, tels que les processus industriels à haute température, plutôt que pour le chauffage ou les transports, pour lesquels d’autres options sont disponibles.

Les inondations dévastatrices qui ont frappé l’Allemagne en juillet ont-elles permis une meilleure reconnaissance de la crise climatique et une plus grande volonté d’agir ?

Une plus grande reconnaissance, oui. Les inondations ont été largement attribuées, et à juste titre, au changement climatique. Cependant, le débat n’a pas beaucoup évolué une fois la crise immédiate passée. Le gouvernement a dû engager 30 milliards d’euros (environ 35 milliards de dollars) pour réparer les dégâts causés par les inondations et reconstruire les régions touchées. Cependant, dans le contexte des élections fédérales, la politique climatique a été discutée comme un « coût » que la société doit payer pour des raisons altruistes.

Présenter la politique climatique comme opposée au développement économique est une fausse dichotomie. La vérité est que nous devons réduire les émissions, même dans les zones où cela est difficile, précisément pour éviter que des événements terriblement coûteux comme les inondations et les sécheresses ne deviennent plus fréquents. Cette conscience quant au fait que nous devons protéger le climat pour nous protéger nous-mêmes fait encore défaut.

Dans quelle mesure la crise climatique a-t-elle été présente dans la campagne électorale d’octobre, et comment le mouvement climatique pousse-t-il le nouveau gouvernement potentiel à aller plus loin ?

Selon les sondages, le changement climatique était la question électorale la plus importante. Cela s’explique en partie par la frustration suscitée par le gouvernement sortant de la « grande coalition », qui s’est montré complaisant à l’égard de la crise climatique, incapable d’atteindre ses propres objectifs et peu enclin à prendre des décisions de grande envergure dans des domaines essentiels tels que les énergies renouvelables, la construction, les transports et l’agriculture.

Le mouvement pour le climat, et en particulier le mouvement Fridays for Future, s’est beaucoup renforcé depuis les élections de 2017. Les jeunes sont mobilisés et maintiendront la pression car ils craignent, à juste titre, pour leur avenir. Il est très probable que le parti des Verts fasse partie du nouveau gouvernement après avoir obtenu le meilleur résultat électoral de son histoire. Cela est de bon augure pour la politique climatique ainsi que pour l’exercice de l’influence du mouvement climatique. Le parti des Verts est de loin le plus compétent et le plus disposé à adopter une politique climatique ambitieuse, et aussi le plus ouvert aux préoccupations du mouvement pour le climat.

Quel lien entretenez-vous avec le mouvement international pour le climat ?

Deutsche Umwelthilfe est liée au mouvement climatique en Europe par son adhésion à des associations faîtières telles que Climate Action Network-Europe et le Bureau européen de l’environnement. Nous participons régulièrement, avec nos partenaires européens, à des échanges et à des groupes de travail sur différents sujets, tels que l’élimination progressive du gaz, la réglementation des émissions de méthane, le financement durable et le chauffage durable.

Dans quelle mesure espérez-vous que la COP26 débouchera sur des progrès, et quelle utilité voyez-vous à de tels processus internationaux ?

Il ne fait aucun doute que la coopération internationale est essentielle si nous voulons limiter efficacement le réchauffement de la planète, et l’accord de Paris en est la preuve. Cependant, depuis le début de la série de réunions de la COP, nous avons constaté une augmentation constante des émissions au niveau mondial. Beaucoup critiquent également ces événements parce qu’ils sont fortement sponsorisés par l’industrie et que leurs résultats sont donc quelque peu orientés vers les attentes de l’industrie.

Ainsi, les processus internationaux sont, d’une part, cruciaux, mais d’autre part, ils sont aussi l’occasion pour l’industrie des combustibles fossiles de gagner, ou du moins de conserver, sa réputation de partie de la solution à la crise climatique, tout en continuant, dans de nombreux cas, à entraver le progrès.

C’est pourquoi nous devons veiller à envisager de manière réaliste les résultats qui pourraient découler de la COP26. J’espère que des progrès seront réalisés sur les engagements de réduction des émissions afin d’être en mesure de respecter l’accord de Paris. Mais il faudra que la société civile exige et mette en œuvre les changements nécessaires, quelle que soit l’issue de la COP26. Nous faisons et continuerons de faire partie de ce changement.

Quel changement souhaiteriez-vous voir se produire pour contribuer à résoudre la crise climatique ?

Ces dernières années, nous avons assisté à des efforts incroyables de la part de la jeune génération pour enfin concrétiser les promesses faites dans l’accord de Paris. Cependant, trop souvent, les décideurs ignorent leurs connaissances et leurs demandes concernant la crise climatique et continuent à faire comme si de rien n’était. Je pense que nous aurions tous intérêt à ce que les jeunes aient davantage d’influence sur les processus décisionnels susceptibles d’enrayer le réchauffement climatique.

L’espace civique en Allemagne est classé « ouvert » par le CIVICUS Monitor.
Contactez Deutsche Umwelthilfe via son site web ou ses pages Facebook et Instagram, et suivez @Umwelthilfe et @sascha_m_k sur Twitter.

 

COP26 : « De fausses solutions sont utilisées pour détourner notre attention des responsables »

Lia Mai TorresÀ la veille de la 26ème Conférence des parties des Nations unies sur le changement climatique (COP26), qui se tiendra à Glasgow, au Royaume-Uni, du 31 octobre au 12 novembre 2021, CIVICUS a interrogé des militants, des dirigeants et des experts de la société civile sur les défis environnementaux auxquels ils sont confrontés dans leur contexte, les actions qu’ils entreprennent pour y faire face et leurs attentes pour le sommet à venir.

CIVICUS s’entretient avec Lia Mai Torres, directrice exécutive du Center for Environmental Concerns (CEC) - Philippines, une organisation de la société civile (OSC) qui aide les communautés philippines à relever les défis environnementaux. Fondée en 1989 à l’initiative d’organisations représentant les pêcheurs, les agriculteurs, les peuples autochtones, les femmes, les personnes en situation de pauvreté urbaine et les secteurs professionnels, le CEC s’engage dans la recherche environnementale, l’éducation, le plaidoyer et les campagnes. Elle est également membre du secrétariat du Réseau Asie-Pacifique des défenseurs de l’environnement (APNED), une coalition d’organisations travaillant de manière solidaire pour protéger l’environnement et ses défenseurs.

Quel est le principal problème climatique dans votre pays ?

Le principal problème environnemental auquel les Philippines sont confrontées aujourd’hui est la prolifération de projets et de programmes destructeurs de l’environnement. Cette situation a persisté et s’est même aggravée pendant la pandémie.

Le gouvernement actuel a récemment levé un moratoire sur l’exploitation minière, arguant que cela aiderait l’économie à se redresser après avoir été durement touchée par la mauvaise réponse à la pandémie. Cela permettra de réaliser une centaine d’opérations minières dans différentes régions du pays. De nombreuses communautés se sont opposées à cette démarche en raison des impacts négatifs des projets miniers déjà en cours. Un exemple est le village de Didipio, Nueva Vizcaya, dans le nord des Philippines, où un accord minier avec la société australo-canadienne OceanaGold a été renouvelé pour 25 années supplémentaires. Les communautés autochtones de Bugkalot et Tuwali souffrent déjà du manque d’approvisionnement en eau dû à l’activité minière et craignent que cette situation ne s’aggrave si l’activité minière se poursuit.

Les projets d’infrastructure sont également une priorité pour le gouvernement, qui affirme qu’ils contribueront à améliorer l’état de l’économie. Cependant, il existe des projets financés par des prêts étrangers coûteux qui ne feront qu’aggraver la situation de la population locale. Un exemple est le barrage de Kaliwa, financé par la Chine, dans la province de Rizal, dans le sud de l’île de Luzon. Le réservoir empiètera sur les territoires ancestraux du peuple autochtone Dumagat, y compris sur leurs sites sacrés, ainsi que sur une zone protégée.

Un autre exemple est celui des plantations en monoculture que l’on retrouve principalement dans les provinces de Mindanao. Les terres ancestrales des peuples autochtones Lumad ont été converties en plantations de bananes et d’ananas. Certains résidents font état de maladies causées par les produits chimiques de synthèse utilisés dans les plantations, et beaucoup sont déplacés de leurs terres agricoles.

Ce sont là quelques exemples de projets prioritaires promus par le gouvernement pour nous conduire à ce que l’on appelle le développement. Cependant, il est clair qu’ils n’améliorent pas vraiment la situation des communautés locales, dont la plupart sont déjà en situation de pauvreté. En outre, la plupart des ressources naturelles du pays ne sont pas exploitées au profit de ses citoyens, les produits extraits étant destinés à l’exportation. Quelques entreprises locales et internationales en bénéficient. Les ressources naturelles sont utilisées pour le profit et non pour le développement national.

Avez-vous été confrontée à des réactions négatives pour le travail que vous faites ?

Le CEC travaille avec les communautés locales, car nous croyons que les luttes environnementales ne peuvent être gagnées sans les efforts conjoints de ceux qui subissent les impacts environnementaux. Le vrai pouvoir provient des organisations de base. Les OSC comme la nôtre et d’autres secteurs doivent soutenir leurs efforts, en reliant les luttes locales pour construire un mouvement environnemental national et international fort.

En raison de notre soutien aux communautés locales, nous avons subi des représailles. En 2007, Lafayette Mining Ltd, une société minière australienne, a intenté un procès en diffamation contre le directeur exécutif du CEC de l’époque parce qu’il avait dénoncé les impacts des activités de la société. En 2019 et 2021, notre organisation a été victime d’une pratique courante par laquelle le gouvernement déclare des individus et des organisations comme étant terroristes ou communistes. Il l’a fait en représailles aux missions humanitaires que nous avons menées à la suite d’un typhon et pendant la pandémie. 

Nous avons également été menacés d’une descente de police dans nos bureaux, en représailles au fait que nous avions offert un refuge aux enfants autochtones Lumad qui avaient été contraints de quitter leurs communautés en raison de la militarisation, des menaces et du harcèlement. Nos actions de protestation pacifiques sont souvent violemment dispersées par la police et les forces de sécurité privées, et en 2019, un membre du personnel de notre organisation a été arrêté.

Derrière toutes ces attaques se cachent les forces de sécurité de l’État ainsi que les forces de sécurité privées des entreprises. La police et l’armée sont clairement devenues des forces de sécurité des entreprises, utilisant des mesures répressives pour assurer le bon déroulement de leurs opérations.

Quel lien entretenez-vous avec le mouvement international pour le climat ?

Étant donné que de nombreux pays, notamment dans le sud du monde, connaissent des problèmes environnementaux similaires, nous reconnaissons la nécessité d’établir des liens avec des organisations d’autres pays. En 2015, le CEC a fait partie des organisateurs de la Conférence internationale des peuples sur l’exploitation minière, qui a offert aux défenseurs de l’environnement la possibilité d’apprendre de leurs expériences respectives et de coordonner des campagnes locales.

Le CEC a également contribué à la création de l’APNED, un réseau de campagnes de solidarité qui fournit un soutien mutuel pour les campagnes, soulève des questions au niveau international, plaide pour une plus grande protection des défenseurs, organise des formations et facilite les services. Nous pensons que la solidarité entre défenseurs est importante pour aider à renforcer les mouvements locaux ainsi que la lutte internationale pour nos droits environnementaux.

Quels sont vos espoirs que la COP26 débouche sur des progrès, et quelle utilité voyez-vous à de tels processus internationaux ?

Même avant la pandémie, l’inclusion des défenseurs de l’environnement de la base ou de première ligne dans les processus internationaux tels que les négociations sur le climat suscitait des inquiétudes. Le manque d’inclusion est devenu plus évident avec la pandémie, car de nombreuses OSC ont trouvé difficile d’y participer en raison des exigences et des dépenses supplémentaires. En outre, seules les organisations accréditées peuvent participer aux événements officiels, et très peu sont accréditées. Et les rapports gouvernementaux sont souvent très éloignés de la réalité. L’aggravation de la crise climatique est la preuve que les gouvernements n’en font pas assez.

Malgré cela, nous continuerons à participer aux événements officiels et parallèles de la COP26, dans le but d’attirer l’attention sur la manière dont de nombreux pays développés et les grandes entreprises aggravent la crise climatique en s’emparant des ressources et en exploitant les ressources naturelles des pays pauvres, exacerbant ainsi la pauvreté existante, et sur la manière dont de fausses solutions sont utilisées pour détourner notre attention de leur responsabilité et de leur manque de responsabilisation. Nous souhaitons également souligner l’importance des défenseurs de l’environnement dans la protection de notre environnement et la défense de nos droits environnementaux, et donc la nécessité de veiller à ce qu’ils ne subissent pas de nouvelles violations de leurs droits humains pour des raisons politiques qui les empêchent de mener à bien leur important travail.

Quels changements souhaiteriez-vous voir se produire pour commencer à résoudre la crise climatique ?

Nous espérons que le cadre capitaliste axé sur le profit changera aux Philippines. Cela permettrait de s’assurer que les conflits liés aux ressources sont réglés, que la protection de l’environnement est maintenue pour assurer l’équilibre écologique, que de véritables programmes d’adaptation au changement climatique sont mis en place et que les groupes vulnérables reçoivent l’attention dont ils ont besoin. Il s’agit également de demander des comptes aux pays et aux entreprises qui aggravent la crise climatique, et d’aider les pays pauvres à s’adapter.

L’espace civique aux Philippines est classé « réprimé » par le CIVICUS Monitor.
Contactez le Center for Environmental Concerns - Philippines via son site web ou sa page Facebook, et suivez @CEC_Phils sur Twitter.

 

COP26 : « Les jeunes font des propositions, ils ne se contentent pas de réclamer des changements en brandissant une pancarte »

À la veille de la 26ème Conférence des parties des Nations unies sur le changement climatique (COP26), qui se tiendra à Glasgow, au Royaume-Uni, du 31 octobre au 12 novembre 2021, CIVICUS a interrogé des militants, des dirigeants et des experts de la société civile sur les défis environnementaux auxquels ils sont confrontés dans leur contexte, les actions qu’ils entreprennent pour y faire face et leurs attentes pour le sommet à venir.

CIVICUS s’entretient avec Antonella Regular et Joaquín Salinas, respectivement coordinatrice de la communication et coordinateur de la formation de Juventudes COP Chile, une plateforme indépendante de jeunes axée sur l’action climatique. Le groupe cherche à générer des espaces de plaidoyer pour la population jeune et constitue un espace intersectionnel et intergénérationnel pour l’apprentissage mutuel.

Antonella Regular y Joaquin Salinas

Quels sont les principaux problèmes environnementaux au Chili ?

Un problème central est directement lié aux zones de sacrifice environnemental, c’est-à-dire les zones qui concentrent un grand nombre d’industries polluantes ayant un impact direct sur les communautés. Un autre problème est l’exploitation minière et la manière dont les droits d’extraction prennent le pas sur les droits des communautés et de l’environnement, avec des opérations telles que le projet controversé de Dominga dans la région de Coquimbo, sur la côte nord et du centre du Chili. Et dans le sud, la question de la déforestation.

Ces questions environnementales sont notre point d’entrée dans les communautés : elles nous permettent de connaître les défis et les objectifs afin de pouvoir influencer et agir, et pas seulement exiger. A partir de cette plateforme, nous cherchons à générer des solutions aux problèmes.

Le fait que les jeunes ne trouvent pas d’espaces où ils sont entendus et peuvent participer activement à la prise de décision est également un problème. Le Chili traverse actuellement un processus constituant : nous avons une Assemblée constituante très diverse et plurielle, directement élue par les citoyens, qui rédige une nouvelle Constitution. Pour la première fois, il est possible que certaines demandes historiques, longtemps ignorées, soient satisfaites. En ce moment décisif, il est important que les jeunes soient inclus dans le processus décisionnel et qu’ils puissent influencer la conception de politiques publiques progressistes.

Comment vos actions s’inscrivent-elles dans le cadre du mouvement mondial pour le climat ?

La plateforme Juventudes COP Chile se veut un pont entre la société civile et les espaces de plaidoyer internationaux tels que les conférences sur le climat. Notre objectif est de donner à la société civile dans son ensemble les moyens d’émettre des opinions et des demandes pour influencer ces espaces. Nous avons ouvert des espaces de participation et généré des alliances, et toutes les propositions qui ont émergé dans ces espaces seront délivrées à la COP26. 

Juventudes COP Chile promeut la participation des jeunes et les encourage à prendre une position active. Nous faisons des propositions, nous ne nous contentons pas d’exiger des changements en brandissant une pancarte.

Quels progrès attendez-vous de la COP26 ? Plus généralement, quelle est, selon vous, l’utilité de ces processus internationaux ?

Il y a beaucoup de travail resté inachevé depuis la COP25. Par exemple, finaliser le livre des règles en ce qui concerne l’article 6 de l’Accord de Paris, relatif aux marchés du carbone, pour que les États et les entreprises puissent échanger des unités d’émission de gaz à effet de serre. Nous espérons que lors de cette COP, les pays se mettront d’accord immédiatement et qu’il y aura une percée à cet égard. Ils devraient également cesser de reporter les contributions déterminées au niveau national (CDN) à 2050. Et les CDN ne devraient plus être volontaires. Cela semble presque une moquerie étant donné l’état de la crise climatique.

Il est urgent de progresser car nous constatons que le changement climatique est réel et qu’il se produit. Certains changements sont déjà irréversibles : nous les vivons au quotidien dans notre relation avec l’environnement et il se peut que nous soyons déjà à peine capables d’adopter des règles d’adaptation.

Les parties à la COP26 devraient en prendre conscience et mettre leurs intérêts de côté pour penser à la survie de l’espèce humaine. Ils doivent écouter la science et les jeunes. La participation des jeunes à ces processus ne peut être un simple protocole : elle doit être réelle, active et significative.

Quels changements voudriez-vous voir se produire dans le monde ou dans votre communauté, qui pourraient aider à résoudre la crise climatique ?

Dans nos communautés, nous attendons une plus grande participation et un meilleur accès à l’information. Au Chili, il y a une grande centralisation : tout se passe dans la capitale, Santiago, et cela génère un déficit de participation des citoyens à la prise de décision et à la diffusion de l’information dans les communautés. Nous espérons que des progrès seront réalisés sur les questions de décentralisation et de redistribution du pouvoir de décision effectif.

L’un des principes de Juventudes COP Chile est précisément la décentralisation, et c’est pourquoi nous travaillons avec des personnes de différentes régions du pays. Nous aimerions voir une adoption plus massive de certaines des pratiques que nous intégrons dans Juventudes COP Chile, comme l’artivisme, la culture régénératrice, l’horizontalité et le travail communautaire.

Au niveau national, nous attendons des hommes politiques qu’ils commencent à prendre ce problème au sérieux. Ils doivent œuvrer à la réduction de la pollution et à l’atténuation de la crise climatique. Ils doivent partir de la reconnaissance du fait que la crise climatique est une crise des droits humains, qui affecte radicalement la qualité de vie des personnes et des communautés les plus vulnérables. Il est important que l’on reconnaisse que cela se produit et que c’est un problème sérieux.

Une étape importante pour faire avancer les choses serait que le Chili signe enfin l’accord régional sur l’accès à l’information, la participation du public et l’accès à la justice en matière d’environnement en Amérique latine et dans les Caraïbes, plus connu sous le nom d’accord d’Escazú. Il s’agit du premier accord régional sur l’environnement en Amérique latine et dans les Caraïbes et du premier au monde à contenir des dispositions spécifiques sur les défenseurs des droits humains et les défenseurs de l’environnement. Pendant des années, le Chili a fait pression pour que les négociations aboutissent à cet accord, mais a ensuite décidé de ne pas le signer. Elle doit le faire sans délai.

L’espace civique au Chili est classé « obstrué » par le CIVICUS Monitor.
Contactez Juventudes COP Chile via son site web ou ses pages Facebook et Instagram.

 

COP26 : « Nous attendons des obligations plus strictes en vertu du principe de responsabilité commune et différenciée »

Charles WanguhuÀ la veille de la 26ème Conférence des parties des Nations unies sur le changement climatique (COP26), qui se tiendra à Glasgow, au Royaume-Uni, du 31 octobre au 12 novembre 2021, CIVICUS a interrogé des militants, des dirigeants et des experts de la société civile sur les défis environnementaux auxquels ils sont confrontés dans leur contexte, les actions qu’ils entreprennent pour y faire face et leurs attentes pour le sommet à venir.

CIVICUS s’entretient avec Charles Wanguhu, activiste social et coordinateur de la Plateforme de la société civile pour le pétrole et le gaz kényans, un forum où les organisations de la société civile (OSC) participantes partagent des informations, planifient et élaborent ensemble des stratégies pour un plaidoyer commun, s’engagent auprès des agences gouvernementales, des entreprises et des médias, et informent et sensibilisent le public.

Quel est le problème environnemental de votre pays sur lequel vous travaillez ?

La Plateforme de la société civile pour le pétrole et le gaz kényans est une organisation à but non lucratif qui œuvre pour la durabilité du secteur pétrolier et gazier au Kenya, et pour des transitions énergétiques justes. Avec la découverte de pétrole dans le comté de Turkana au Kenya, notre travail s’est orienté vers le plaidoyer en faveur de cadres politiques et juridiques garantissant la justice environnementale et la prise en compte du climat dans l’exploitation pétrolière. Nous effectuons ce travail en examinant les politiques et les réglementations et en renforçant les capacités afin que les communautés locales puissent participer efficacement aux processus d’évaluation de l’impact environnemental et social (ESIA) pour sauvegarder leur environnement.

Nous sommes également directement impliqués dans l’examen des ESIA, en plaidant toujours pour l’inclusion des considérations relatives au changement climatique et à la protection de l’environnement au niveau du projet. Par exemple, alors que le projet pétrolier de Turkana se dirigeait vers la phase de production, nous avons participé aux forums de consultation des parties prenantes du projet, où nous avons soulevé la nécessité que l’ESIA du projet intègre des évaluations de l’impact sur le changement climatique. Nous avons également plaidé pour la transparence du secteur par la divulgation des accords et des licences pétrolières, afin que les citoyens puissent comprendre les obligations des compagnies pétrolières en matière d’environnement et de changement climatique, ce qui entraînera une plus grande responsabilité de la part de l’État et de ces compagnies.

Avez-vous été confronté à des réactions négatives face au travail que vous faites ?

Le rétrécissement de l’espace civique reste un défi dans l’environnement dans lequel nous travaillons. Les groupes de la société civile sont confrontés à des réactions négatives de la part du gouvernement lorsqu’ils abordent les questions d’actualité. Les restrictions prennent souvent la forme d’un refus d’autorisation d’organiser des manifestations ou des réunions liées à des projets qui les intéressent. Dans certains cas, des organismes gouvernementaux tels que le Conseil de coordination des organisations non gouvernementales et l’Autorité fiscale du Kenya ont été utilisés pour cibler les OSC.

Nous sommes également confrontés à des restrictions de la part des entreprises, telles que l’exclusion délibérée des OSC des événements de participation publique. Ceux de nos membres qui ont soulevé des préoccupations ou se sont exprimés sur des questions liées à l’extraction des ressources pétrolières et gazières ont constaté qu’ils ne sont plus invités à participer ou autorisés à faire des commentaires lors des audiences publiques.

Quel lien entretenez-vous avec le mouvement international pour le climat ?

Nous développons un programme panafricain pour une transition juste qui impliquera une collaboration avec d’autres groupes régionaux et internationaux, afin de garantir que la transition énergétique mondiale soit juste pour l’Afrique et reflète les impacts de la crise climatique sur le continent.

Quels sont vos espoirs pour la COP26, et dans quelle mesure pensez-vous que ces processus internationaux soient utiles ?

L’inclusion des considérations relatives au changement climatique au niveau des projets a déjà un fondement juridique au Kenya grâce à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, à l’Accord de Paris et à la loi sur le changement climatique adoptée au Kenya en 2016. Le retard dans la mise en œuvre de la loi a été un défi, mais nous avons connaissance de plusieurs projets de réglementation qui sont en cours d’examen pour une éventuelle promulgation.

En ce qui concerne la transition énergétique équitable, nous attendons l’imposition d’obligations plus fortes, conformes au principe de responsabilité commune mais différenciée, qui reconnaît que les différents pays ont des responsabilités et des capacités différentes pour faire face aux problèmes transfrontaliers tels que le changement climatique. Cela permettrait de s’assurer que l’Afrique n’est pas laissée pour compte dans la transition ou, pire, que la transition ne se fait pas à ses dépens.

Les processus internationaux ont été utiles dans la mesure où ils ont en partie facilité l’intégration dans le droit national de cadres juridiques et politiques sur le changement climatique, mais nous attendons certainement plus d’engagement de la part des États.

Quel changement souhaiteriez-vous voir se produire pour contribuer à résoudre la crise climatique ?

Nous aimerions voir une mise en œuvre accélérée des cadres et obligations juridiques en matière de changement climatique, tant au niveau local qu’international. En outre, nous aimerions que les pays développés du Nord s’engagent à respecter leurs promesses de financement du climat faites dans le cadre de l’Accord de Paris. Cela contribuera grandement à financer des transitions énergétiques justes en Afrique.

L’espace civique au Kenya est classé « obstrué » par le CIVICUS Monitor.
Contactez la Plateforme de la société civile pour le pétrole et le gaz kényans via son site web et suivez @KCSPOG et @CharlesWanguhu sur Twitter.

 

COP26 : « Nous devons donner aux communautés et aux femmes les moyens de gérer les ressources climatiques »

Nyangori OhenjoÀ la veille de la 26ème Conférence des Parties des Nations Unies sur le changement climatique (COP26), qui se tiendra à Glasgow, au Royaume-Uni, du 31 octobre au 12 novembre 2021, CIVICUS a interrogé des militants, des dirigeants et des experts de la société civile sur les défis environnementaux auxquels ils sont confrontés dans leur contexte, les actions qu’ils entreprennent pour y faire face et leurs attentes pour le sommet à venir.

CIVICUS s’entretient avec Nyang’ori Ohenjo, directeur général du Minority Rights Development Centre (CEMIRIDE), une organisation de la société civile kenyane qui milite pour la reconnaissance des minorités et des peuples autochtones dans les processus politiques, juridiques et sociaux et s’efforce de donner aux communautés les moyens d’assurer des moyens de subsistance durables.

Quel est le problème climatique dans votre pays qui est au centre de votre travail ?

Nous nous concentrons sur l’aggravation des effets du changement climatique, notamment sur les groupes les plus vulnérables tels que les populations autochtones. Malgré un grand nombre de programmes climatiques, le Kenya n’atteint pas les objectifs souhaités. Par exemple, le nord du pays connaît une augmentation des sécheresses, avec les conséquences désastreuses habituelles, et le président a déjà déclaré catastrophe nationale la sécheresse de cette année.

La principale difficulté réside dans le fait que les cadres politiques ne tiennent pas compte des circonstances des communautés autochtones, qui comprennent les communautés pastorales, les habitants des forêts et les communautés de pêcheurs. Cela rend ces communautés et leurs systèmes économiques vulnérables et ne fournit pas de solutions pour renforcer leur résilience. Les programmes et les politiques ignorent souvent les éléments culturels.

Les éleveurs, par exemple, diversifient leurs troupeaux en termes de sexe, d’âge et d’espèces pour répartir les risques et maximiser les pâturages disponibles. La taille du troupeau est équilibrée avec la taille de la famille, et la composition du troupeau cherche à répondre aux besoins de la famille. Parfois, les troupeaux sont divisés comme une stratégie de survie, surtout en période de sécheresse, et pour permettre une utilisation innovante des ressources disponibles. Grâce à des systèmes de soutien mutuel, les éleveurs veillent les uns sur les autres afin de pouvoir se remettre rapidement des catastrophes. Chaque groupe pastoral a une façon différente de soutenir ses membres, par exemple en leur permettant de gagner de l’argent et de diversifier leurs moyens de subsistance. Cependant, l’aide alimentaire et les allocations sont devenues la norme politique en temps de crise, comme durant la sécheresse actuelle, ce qui n’a de sens économique pour personne, et surtout pas pour les communautés pastorales.

Les 50 années d’une approche axée principalement sur l’aide alimentaire n’ont pas permis d’apporter une solution durable, d’où la nécessité d’un véritable changement de politique pour passer d’une réponse réactive aux catastrophes à une préparation proactive. Cela signifie qu’il faut disposer de ressources de base, y compris d’argent liquide si nécessaire, avant qu’une crise ne survienne, pour aider les communautés à traverser les périodes difficiles, tout en se concentrant sur les investissements et le développement à long terme afin d’accroître la résilience des communautés pour absorber les chocs futurs.

Quel lien entretenez-vous avec le mouvement international pour le climat ?

Nous établissons des liens par le biais de notre travail avec de nombreux réseaux mondiaux de la société civile, dont CIVICUS, et avec des organisations kenyanes de défense du développement, des organisations de base et des groupes réclamant une action en faveur du climat, ainsi qu’avec des institutions universitaires, des organes des Nations unies et des institutions régionales et internationales de défense des droits humains. L’objectif principal de ces liens est de faire en sorte que les voix des communautés autochtones du Kenya soient entendues au sein du mouvement de lutte contre le changement climatique et puissent influencer les discussions internationales.

La participation des peuples autochtones au mouvement international pour le climat, et le fait que les peuples autochtones fassent partie d’une conversation qui, en tenant compte de la dimension de genre, reconnaît leurs droits et valorise leurs connaissances traditionnelles, ainsi que leurs pratiques innovantes en matière de résilience climatique, sont essentiels pour concevoir et mettre en œuvre des politiques et des actions climatiques efficaces.

Au niveau national, par le biais de la Direction du changement climatique, un département du ministère kenyan de l’Environnement et des Forêts, et de la Plateforme multisectorielle pour une agriculture intelligente face au climat, le CEMIRIDE a été impliqué dans le processus d’établissement de la position du gouvernement kenyan pour la COP26 et au sein de la Plateforme des communautés locales et des peuples autochtones (Plateforme CLPA).

Comment les communautés autochtones interagissent-elles avec le gouvernement kenyan ?

L’initiative relative aux situations d’urgence liées à la sécheresse, qui prend fin en 2022, a permis d’élaborer une politique climatique, mais a peu progressé dans la résolution du problème de la sécheresse. Il existe également le Plan d’action national sur le changement climatique (2018-2022), qui prévoit la participation et l’inclusion effectives des communautés autochtones marginalisées, mais là encore, les progrès sont très limités pour ce qui est de garantir une participation structurée et significative de ces communautés à la mise en œuvre et au suivi du Plan d’action national.

Le gouvernement met également en œuvre le projet Kenya Climate-Smart Agriculture, dont l’un des éléments clés est l’atténuation du changement climatique. Cependant, sa mise en œuvre manque de mécanismes structurés d’engagement avec les communautés autochtones, qui ont donc une présence et une capacité minimales pour contribuer à sa conception et à sa mise en œuvre.

 

Dans quelle mesure espérez-vous que la COP26 fera des progrès sur ces questions et quelle est, selon vous, l’utilité de ces processus internationaux ?

Les processus internationaux tels que la COP26 sont importants pour donner une visibilité aux peuples autochtones dans les négociations sur le changement climatique. S’il a fallu du temps aux gouvernements, et notamment à ceux d’Afrique, pour reconnaître le rôle des peuples autochtones et la nécessité de faire entendre leur voix à la table des décisions internationales sur le changement climatique, ils ont désormais compris que les peuples autochtones peuvent réellement influencer l’orientation de ces processus. Plus précisément, la Plateforme CLPA a été créée pour promouvoir l’échange d’expériences et de bonnes pratiques, renforcer les capacités de participation des parties prenantes à tous les processus liés à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, et exploiter les divers systèmes de connaissances et leurs innovations pour la conception et la mise en œuvre des politiques et actions climatiques.

Le CEMIRIDE espère que la voix des peuples autochtones occupera le devant de la scène et que les gouvernements s’engageront à mettre en œuvre des solutions locales pour lesquelles ils seront tenus responsables, plutôt que de faire de grandes promesses mondiales qui ne sont jamais tenues et pour lesquelles personne ne leur demande de rendre des comptes. En particulier, nous attendons des gouvernements qu’ils s’engagent à soutenir et à faciliter la mise en œuvre d’un cadre national pour l’engagement des communautés autochtones dans l’action contre le changement climatique.

Quel changement voudriez-vous voir - dans le monde ou dans votre communauté - qui aiderait à résoudre la crise climatique ?

Nous voulons voir une réelle dévolution de pouvoir aux communautés, et en particulier aux femmes, dans la gestion des ressources climatiques. Les peuples autochtones sont des collectifs uniques, non seulement en raison des impacts que le changement climatique a sur eux, mais aussi en raison du rôle qu’ils jouent pour assurer le succès des mesures d’intervention, et des perspectives et expériences qu’ils apportent grâce à leurs connaissances autochtones et locales. Personne ne connaît mieux une communauté que les personnes qui y vivent et dépendent de ses ressources.

Les communautés autochtones marginalisées ont depuis longtemps développé des connaissances et une expertise spécifique pour préserver et conserver les environnements naturels dont elles tirent leurs moyens de subsistance et autour desquels elles ont développé leurs systèmes et structures sociaux, culturels et religieux. Leur gestion directe des ressources climatiques leur permettra donc d’influencer positivement le développement, l’examen, l’adoption et la mise en œuvre des politiques et des réglementations concernant le changement climatique, en se concentrant spécifiquement sur l’amélioration de leur résilience face aux impacts du changement climatique.

L’espace civique au Kenya est classé « obstrué » par le CIVICUS Monitor.

Contactez le Minority Rights Development Centre via son site web et suivez @CEMIRIDE_KE sur Twitter. 

 

COP26 : « Mon espoir est que les gens se rassemblent pour demander justice »

Mitzi Jonelle TanÀ la veille de la 26ème Conférence des Parties des Nations Unies sur le changement climatique (COP26), qui se tiendra à Glasgow, au Royaume-Uni, du 31 octobre au 12 novembre 2021, CIVICUS a interrogé des militants, des dirigeants et des experts de la société civile sur les défis environnementaux auxquels ils sont confrontés dans leur contexte, les actions qu’ils entreprennent pour y faire face et leurs attentes pour le sommet à venir.

CIVICUS s’entretient avec Mitzi Jonelle Tan, une jeune militante pour la justice climatique basée à Metro Manila, aux Philippines, membre des Young Climate Champions Philippines et participante active du mouvement international Fridays for the Future.

Quel est le principal problème climatique dans votre communauté ?

Les Philippines subissent de nombreux impacts du changement climatique, qu’il s’agisse de sécheresses plus longues et plus chaudes ou de typhons plus fréquents et plus intenses. Outre ces impacts climatiques - auxquels nous n’avons pas été capables de nous adapter et qui nous laissent sans soutien pour faire face aux pertes et aux dommages - nous sommes également confrontés à de nombreux projets destructeurs de l’environnement, souvent entrepris par des multinationales étrangères, que notre gouvernement autorise et même encourage.

Young Climate Champions Philippines, la version philippine de Fridays for Future, milite pour la justice climatique et pour que les voix des personnes issues des communautés les plus touchées soient entendues et amplifiées. Je suis devenue militante en 2017, après avoir travaillé avec des leaders autochtones aux Philippines, car ce travail m’a fait prendre conscience que la seule façon de parvenir à une société plus juste et plus verte est une action collective menant à un changement systémique.

Avez-vous été confrontée à des réactions négatives face au travail que vous réalisez ?

Oui, comme pour toute personne qui s’élève contre l’injustice et l’inaction, notre gouvernement, par l’intermédiaire de ses agents rémunérés, désigne les militants comme des terroristes : pour résumer, il nous traite de terroristes pour avoir demandé des comptes et poussé au changement. Être militant du climat s’accompagne toujours de la peur aux Philippines, le pays qui, pendant huit années consécutives, a été classé comme le plus dangereux d’Asie pour les défenseurs et militants de l’environnement. Nous ne vivons plus seulement avec la peur des impacts climatiques, mais aussi avec celle que la police et les forces de l’État s’en prennent à nous et nous fassent disparaître.

Comment établissez-vous des liens avec le mouvement international pour le climat ?

Je collabore beaucoup avec la communauté internationale, en particulier par le biais de Fridays for Future - MAPA (Most Affected Peoples and Areas), l'un des groupes de Fridays for Future dans le Sud. Nous y parvenons en ayant des conversations, en apprenant les uns des autres et en élaborant des stratégies conjointes, tout en nous amusant. Il est important que le mouvement mondial des jeunes soit très bien mis en réseau, uni et solidaire, afin de s’attaquer réellement au problème mondial de la crise climatique.

Quels sont vos espoirs que la COP26 débouche sur des progrès, et quelle utilité voyez-vous à de tels processus internationaux ?

Mon espoir ne réside pas dans les soi-disant dirigeants et politiciens qui se sont adaptés au système et l’ont géré pendant des décennies au profit d’une minorité, généralement issus du Nord global. Mon espoir repose sur les gens : sur les militants et les organisations de la société civile qui s’unissent pour réclamer justice et dénoncer le fait que le système axé sur le profit qui nous a conduits à cette crise n’est pas celui dont nous avons besoin pour en sortir. Je pense que la COP26 est un moment crucial et que ce processus international doit être utile, car nous en avons déjà eu 24 qui n’ont pas donné grand-chose. Ces problèmes auraient dû être résolus lors de la première COP et, d’une manière ou d’une autre, nous devons veiller à ce que cette COP soit utile et débouche sur des changements significatifs, et non sur de nouvelles promesses vides.

Quels changements souhaiteriez-vous voir se produire pour commencer à résoudre la crise climatique ?

Le seul changement que je demande est un grand changement : un changement de système. Nous devons changer ce système qui donne la priorité à la surexploitation du Sud et des peuples marginalisés au profit du Nord et de quelques privilégiés. Un développement bien compris ne devrait pas être basé sur le PIB et la croissance éternelle, mais sur la qualité de vie des gens. C’est possible, mais seulement si nous nous attaquons à la crise climatique et à toutes les autres injustices socio-économiques qui en sont la cause.

L’espace civique aux Philippines est classé « réprimé » par le CIVICUS Monitor.
Contactez les Young Climate Champions Philippines via leur site web ou leur page Facebook, et suivez Mitzi Jonelle sur Twitter et Instagram. 

 

PEUPLES AUTOCHTONES : « Les Canadiens sont solidaires avec nous et veulent voir des changements »

TeresaEdwardsCIVICUS s’entretient avec Teresa Edwards, directrice exécutive et conseillère juridique de la Fondation Legacy of Hope (LHF), sur les réactions aux preuves récentes d’atrocités commises à l’encontre des peuples autochtones du Canada dans le cadre du système des pensionnats du pays, et sur les efforts de la société civile pour obtenir vérité, justice et réparations. La LHF est une organisation caritative autochtone nationale à but non lucratif qui cherche à éduquer le public, à sensibiliser, à favoriser l’empathie et à inspirer l’action autour des questions d’inégalité, de racisme et de violations des droits humains commises contre les peuples autochtones du Canada.

 

Qu’est-ce qui a changé pour les peuples autochtones du Canada depuis que les autorités ont commencé à reconnaître l’existence des tombes d’enfants dans les pensionnats ?

En tant que peuples autochtones, nous avons toujours été informés de ces atrocités par les survivants, nos familles et nos communautés depuis des générations. Nous avons également soulevé ces questions auprès des autorités pendant des années, sans réponse ou presque.

Depuis que les restes des enfants ont commencé à être déterrés en mai, et que les Canadiens s’en rendent compte grâce aux preuves ADN indéniables et irréfutables découvertes autour des écoles, nous avons reçu une vague de soutien que nous n’aurions jamais pu imaginer. Nous avons été contactés par des particuliers, des familles, des fondations, des élèves d’écoles primaires et secondaires, des syndicats d’enseignants et de nombreux autres syndicats, des petites, moyennes et grandes entreprises, des agents de police et des agents correctionnels, des paroissiens, et la liste est encore longue - tous demandant ce qu’ils pouvaient faire pour aider ou contribuer à la réconciliation d’une manière ou d’une autre.

Le personnel de la Fondation Legacy of Hope travaille sans relâche depuis le mois de mai pour mener à bien nos projets, expositions et programmes habituels, tout en répondant aux milliers de demandes de renseignements que nous recevons chaque jour, et cela ne s’est pas arrêté. Nous avons embauché davantage de personnel et de travailleurs occasionnels afin de nous assurer que nous ne manquons pas une occasion de produire davantage de ressources éducatives, d’expositions, de programmes d’études, d’ateliers et d’autres opportunités d’engagement avec le public. C’est incroyablement encourageant de voir que les Canadiens ont tellement de cœur en prenant connaissance de la véritable histoire du Canada !

Quelles actions les groupes de la société civile autochtone ont-ils entreprises pour mettre en avant les problèmes d’abus et d’exclusion, notamment à l’occasion de la fête du Canada et de la campagne électorale ?

Depuis des décennies, les groupes autochtones tentent de sensibiliser l’opinion publique aux nombreuses injustices qui touchent l’ensemble de nos nations, ainsi qu’aux problèmes particuliers de chaque territoire, mais la plupart des médias grand public et des gouvernements ne s’y intéressent guère. Lorsque les histoires concernant les dépouilles des enfants ont fait le tour des médias sociaux et des petits médias, les grands médias ont commencé à couvrir davantage ce qui s’était passé. À chaque nouvelle découverte d’un nouveau lieu dans un pensionnat, de plus en plus de Canadiens ont commencé à poser des questions, à chercher des réponses et à tendre la main aux peuples autochtones du Canada. Face à la pression croissante, les Canadiens se sont tournés vers le gouvernement pour qu’il réagisse.

Le 1er juillet, des centaines de milliers d’alliés canadiens ont marché avec les peuples autochtones à travers le Canada pour une journée de réflexion, envoyant au gouvernement le message que les Canadiens sont solidaires avec nous et veulent voir un changement.

En ce qui concerne la campagne électorale, nous ne sommes pas une organisation politique, mais je peux dire que nous avons vu les droits des autochtones pris en compte par certains partis plus que par d’autres. Quel que soit le parti au pouvoir, nous sommes toujours prêts et désireux de travailler avec lui concernant les efforts de réconciliation.

Quelle différence les récents actes de reconnaissance et d’excuses - tels que les excuses des évêques catholiques et la célébration de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation en septembre – ont-ils produit, et quelles mesures supplémentaires sont encore nécessaires ?

Nous sommes encouragés par les excuses des évêques catholiques et leur engagement à collecter des fonds pour les ressources des survivants et des organisations qui les servent. Cependant, nous attendons avec impatience que le Pape vienne au Canada pour s’excuser également et s’engager à soutenir les efforts de réconciliation.

Quels sont les principaux défis auxquels les peuples autochtones sont confrontés au Canada, et quels sont les obstacles à la réalisation des droits des peuples autochtones ?

Il y en a plusieurs, et ils varient d’un océan à l’autre, mais de nombreux droits humains fondamentaux doivent être respectés : l’accès à l’eau potable dans toutes les communautés autochtones d’un pays aussi riche que le Canada, la nécessité d’un financement équitable de l’éducation des enfants autochtones, la nécessité d’un financement équitable des services médicaux pour les peuples autochtones, la possibilité de vivre sans violence ou sans crainte d’être tué simplement parce que vous êtes autochtone, la possibilité d’exercer les droits issus de traités, la lutte contre les taux élevés de pauvreté et l’accès au développement économique, pour n’en citer que quelques-uns.

Nous avons connu sept générations de discrimination et d’injustice. J’espère qu’en travaillant avec les Canadiens, nous pourrons améliorer les choses pour les sept prochaines générations. Ainsi, lorsque nos descendants se pencheront sur les mesures que nous avons prises de notre vivant, ils verront que nous avons travaillé ensemble pour créer un avenir meilleur.

Quelles actions sont nécessaires pour faire progresser les droits des peuples autochtones, et quel soutien est nécessaire pour permettre ces actions ?

L’enseignement de l’histoire des peuples autochtones dans toutes les écoles, de la maternelle à la douzième année, d’une manière adaptée à l’âge des élèves, comme nous le faisons pour toutes les autres atrocités commises au cours de l’histoire, serait un moyen concret d’influencer les générations futures qui seront nos enseignants, nos médecins, nos politiciens, nos juges et nos décideurs, car cela aurait un impact considérable sur la manière dont les peuples autochtones seront traités à l’avenir. La Commission Vérité et Réconciliation a déjà présenté très clairement 94 appels à l’action qui permettraient de faire progresser de manière significative les droits des peuples autochtones. Il ne nous reste plus qu’à continuer à les mettre en œuvre.

L’espace civique au Canada est classé « ouvert » par le CIVICUS Monitor.
Prenez contact avec la Fondation Legacy of Hope sur son site web ou sa page Facebook, et suivez @legacyhopefound sur Twitter. 

 

MIGRATION : « La propagation du COVID-19 n’est pas une excuse pour traiter les personnes vulnérables avec plus de violence »

CIVICUS s’entretient avec Maddalena Avon, coordinatrice de projet au Centre d’études sur la paix (CPS), sur la situation des migrants et des réfugiés en Europe dans le contexte de la pandémie et sur la manière dont la société civile répond à la pression croissante des gouvernements européens hostiles aux frontières.

Le CPS est une organisation de la société civile (OSC) qui promeut la non-violence et le changement social par l’éducation, la recherche, le plaidoyer, les campagnes et l’activisme. Fondée en 1996, elle travaille dans trois domaines : l’asile, l’intégration et la sécurité humaine ; l’éducation à la paix et l’affirmation de la non-violence ; et la lutte contre les inégalités. Le CPS est un membre actif du Border Violence Monitoring Network, un réseau indépendant d’OSC basé principalement dans les Balkans et en Grèce, qui surveille les violations des droits humains aux frontières extérieures de l’Union européenne et plaide pour la fin de la violence à l’encontre des personnes déplacées.

Maddalena Avon

Quelles ont été les principales tendances migratoires en Europe, et plus particulièrement dans les Balkans, pendant la pandémie ?

Le paysage de l’accès à l’asile a radicalement changé depuis l’entrée en vigueur des restrictions mises en place en réponse à la pandémie. Le Border Violence Monitoring Network (BVMN) avait déjà publié des rapports faisant référence à l’asile comme à un ensemble de droits érodés, mais la procédure régulière pour les demandes de protection internationale a été davantage remise en question dans le contexte de l’urgence sanitaire de ces derniers mois.

Premièrement, les mesures de refoulement persistantes aux frontières continuent de priver les personnes de l’accès à la protection internationale, les États procédant à des expulsions collectives. Deuxièmement, les décisions gouvernementales de suspendre ou de fermer les bureaux d’asile sans offrir d’alternative ou de recours efficace ont placé les réfugiés et autres migrants dans une situation de flou et de risque de refoulement. De même, la mise en œuvre de mesures anti-COVID-19 a donné la possibilité à des pays comme la Croatie, la Grèce et la Hongrie de restreindre davantage l’accès aux protections garanties au niveau international.

Au milieu de l’escalade de l’épidémie de COVID-19, l’Union européenne (UE) a lancé son plan d’action conjoint pour les droits humains. Cependant, l’esprit de cette déclaration diverge fortement de la réalité sur le terrain. En particulier, les violations des droits fondamentaux par les États membres de l’UE et les pays tiers qui ont conclu divers accords avec l’UE sur la migration, l’asile et la sécurité des frontières, ainsi que des systèmes de camps financés, se poursuivent. Au lieu d’aider les communautés vulnérables en cette période de précarité, les politiques et les réglementations ont permis le renforcement des frontières de la plupart des États membres, ce qui a eu pour effet d’éroder encore davantage les droits à l’asile, à des procédures régulières et à un traitement humain.

Selon un récent rapport du BVMN, en mars et avril 2020, la Slovénie a connu une diminution du nombre de franchissements irréguliers de la frontière par rapport aux deux premiers mois de 2021 et à la même période en 2019, ce qui s’est traduit par un nombre beaucoup plus faible de personnes détenues dans les postes de police en raison de franchissements irréguliers de la frontière. Toutefois, le nombre d’expulsions collectives vers la Croatie est resté constamment élevé. Début 2020, pendant l’épidémie de COVID-19 et les restrictions qui ont suivi, la Slovénie a continué à refuser systématiquement le droit d’asile et a utilisé son accord de réadmission avec la Croatie - qui l’autorise à remettre des personnes à la police croate s’il existe des preuves qu’elles ont franchi illégalement la frontière au cours des dernières 48 heures - pour expulser un grand nombre de personnes, bien que l’accord de réadmission ne s’applique pas si la personne a demandé l’asile ou est un demandeur d’asile potentiel. Elle a continué à le faire en pleine connaissance du risque élevé de torture et de nouvelles expulsions illégales vers la Bosnie-Herzégovine.

En Croatie, comme ailleurs, la pandémie a changé beaucoup de choses, mais certains éléments, comme le régime d’expulsion, sont malheureusement restés les mêmes. La seule différence est que ces expulsions collectives violentes attirent désormais moins l’attention, car tous les regards sont tournés vers la pandémie et les observateurs des droits humains n’ont pas été autorisés à rester sur le terrain en raison de restrictions sanitaires. Les expulsions et les violences aux frontières ont persisté : dans un cas sur les centaines documentés par le BVMN, un groupe comprenant une personne gravement blessée et un mineur a été battu à coups de matraque par des officiers croates, qui ont également brûlé leurs vêtements, et le groupe a été renvoyé en Bosnie-Herzégovine.

Un phénomène relativement nouveau dans les pratiques de refoulement est le marquage de groupes de personnes avec des bombes de peinture orange, comme le rapporte No Name Kitchen, une organisation de base et membre du BVMN qui fournit une assistance directe aux personnes en déplacement dans les villes frontalières le long de la route des Balkans. Les refoulements en série se sont également poursuivis de la Slovénie à la Croatie, renvoyant les migrants sur le même chemin par lequel ils sont arrivés.

Les rapports faisant état d’une brutalité accrue dans le contexte des refoulements sont inquiétants, compte tenu de l’autonomie accrue que les autorités étatiques ont acquise grâce à la pandémie. Les refoulements sont illégaux et la propagation de la COVID-19 n’est pas une excuse pour traiter les personnes vulnérables avec plus de violence.

Comment le CPS et le BVMN répondent-ils à ces tendances ?

La valeur du travail effectué par le BVMN réside dans l’interconnexion de différentes méthodes : le travail de terrain, qui comprend l’établissement de relations de confiance avec les personnes situées dans les zones frontalières, la collecte de témoignages, et le travail de plaidoyer, qui consiste à demander clairement aux institutions de rendre compte de certaines actions. Le travail juridique est également essentiel lorsque les victimes de violations des droits humains veulent réclamer justice. Chaque membre du BVMN présente une compétence propre dans l’une ou plusieurs de ces méthodes de travail, et notre force collective est de les combiner toutes dans une approche holistique.

Au sein du réseau, le CPS mène des recherches qui alimentent nos efforts de sensibilisation et de plaidoyer sur l’accès au système d’asile, la protection des droits humains des réfugiés, les comportements policiers illégaux, la criminalisation de la solidarité et l’intégration, en mettant l’accent sur l’emploi et l’éducation.

En termes d’intégration, deux de nos grandes réussites ont été le Danube Compass, un outil web qui comprend toutes les informations pertinentes pour l’intégration des migrants et des réfugiés dans la société croate, et notre programme d’éducation non formelle pour les demandeurs d’asile, « Let's Talk about Society » (Parlons de la société), qui offre aux nouveaux membres de notre communauté une introduction à la société et aux institutions croates, les informe sur leurs droits et encourage leur participation active dans la société.

Au sein du réseau, le CPS est un acteur juridique fort, puisque nous avons jusqu’à présent déposé 12 plaintes pénales contre des auteurs inconnus en uniforme de police. Grâce à un contentieux stratégique, nous avons empêché une extradition et réussi à déposer deux plaintes contre la République de Croatie devant la Cour européenne des droits de l’homme. Grâce à notre travail de plaidoyer, plusieurs institutions internationales et européennes, dont l’Agence des Nations unies pour les réfugiés, ont commencé à remettre en question et à condamner les pratiques des autorités croates.

En raison de notre dénonciation publique des pratiques illégales à l’égard des réfugiés, nous avons subi de fortes pressions et avons été interdits d’accès et de travail dans les centres d’asile. Cela a rendu notre travail plus difficile, mais n’a pas compromis notre autonomie.

Pensez-vous que des progrès ont été réalisés pour tenir Frontex, l’agence européenne des frontières, responsable de son incapacité à protéger les droits humains ?

Frontex a fait face à de graves allégations de violations des droits humains de la part de divers acteurs et institutions, et la société civile s’est unie autour de multiples campagnes et actions sur la question, notamment #DefundFrontex. Avec le soutien de 22 OSC et réseaux de la société civile, dont le BVMN, cette campagne appelle à la suppression de l’agence et à la réorientation de son budget vers la création d’un programme civil européen de sauvetage en mer géré et financé par les gouvernements.

Le principal problème est que Frontex opère dans une zone grise juridique et est considérée comme n’ayant aucune responsabilité pour ses actions : la responsabilité incombe toujours à l’État membre dans lequel Frontex opère. Les règles de l’agence sont rédigées de telle manière qu’elles lui permettent de ne pas avoir à rendre de comptes. Cependant, nous constatons de petits pas vers un changement dans cette direction, par exemple avec l’implication active du bureau du Médiateur européen.

Comment la société civile peut-elle faire pression sur l’UE pour que celle-ci étende son engagement en faveur des droits humains aux migrants et aux réfugiés, et comment peut-elle encourager les États membres à respecter leurs droits ?

L’un des moyens que les membres du BVMN ont trouvé pour unir des forces multiples et faire entendre leurs voix sur des demandes clés est de construire des réseaux transfrontaliers. Nous sommes convaincus que l’implication active de la société civile dans chaque zone frontalière, pays et village peut faire une réelle différence quant à l’influence des citoyens. Il est très important de parler haut et fort des droits des réfugiés et des migrants. Il est également important de relier une variété de luttes qui sont fortement interconnectées et se déroulent au-delà des frontières, comme les luttes liées au changement climatique et aux droits des femmes.

L’espace civique en Croatie est classé « rétréci » par le CIVICUS Monitor.

Contactez le Centre d’études sur la paix (CPS) via son site web ou sa page Facebook, et suivez @CMSZagreb sur Twitter.
Contactez le Border Violence Monitoring Network (BVMN) sur son site web ou sa page Facebook, et suivez @Border_Violence sur Twitter. 

 

COP26 : « S’attaquer à la vulnérabilité au niveau de l’UE est une priorité essentielle »

Mubiru HuzaifahÀ la veille de la 26ème Conférence des Parties des Nations Unies sur le changement climatique (COP26), qui se tiendra à Glasgow, au Royaume-Uni, du 31 octobre au 12 novembre 2021, CIVICUS a interrogé des militants, des dirigeants et des experts de la société civile sur les défis environnementaux auxquels ils sont confrontés dans leur contexte, les actions qu’ils entreprennent pour y faire face et leurs attentes pour le sommet à venir.

CIVICUS s’entretient avec Mubiru Huzaifah de l’Ecological Christian Organisation (ECO) Uganda, une organisation de la société civile (OSC) qui œuvre pour assurer des moyens de subsistance durables aux groupes marginalisés, négligés et vulnérables en Ouganda. Ses initiatives en cours portent sur la gouvernance des ressources naturelles, la résilience et l’adaptation au changement climatique, ainsi que la gestion et la restauration des écosystèmes.

Quelle est la question climatique qui est actuellement au centre de votre travail ?

La question la plus préoccupante est celle des niveaux élevés de vulnérabilité que le changement climatique engendre dans les systèmes humains. La modification à long terme des éléments climatiques par rapport aux niveaux précédemment acceptés entraîne des changements dans les systèmes environnementaux et humains. Selon les rapports sur l’état de l’environnement publiés par l’autorité nationale ougandaise de gestion de l’environnement, les principaux problèmes liés au changement climatique sont la pollution industrielle, le brûlage inconsidéré de la végétation, l’utilisation non efficiente des carburants et les réseaux de transport mal planifiés, qui génèrent tous des niveaux élevés d’émissions.

Existe-t-il des initiatives gouvernementales visant à atténuer le changement climatique ?

Il existe un projet d’atténuation mis en œuvre par le ministère de l’eau et de l’environnement, intitulé « Amélioration des revenus agricoles et conservation des forêts », qui distribue gratuitement des plants destinés à améliorer la capacité d’absorption du sol. Il existe également un régime de subvention à la production de sciure, qui vise à augmenter les revenus de la population rurale par la plantation d’arbres commerciaux par les communautés locales et les moyennes et grandes entreprises, ce qui contribue en même temps à atténuer les effets du changement climatique grâce à une reforestation intensive. Il existe également plusieurs projets d’énergie solaire dans les districts de Mayuge, Soroti et Tororo, qui ont permis d’augmenter la production d’énergie solaire du pays, ainsi qu’un projet de zones humides soutenu par le Fonds vert pour le 00climat, qui vise à conserver les zones humides et à mettre un terme à leur dégradation.

Parmi les autres interventions pertinentes, citons la mise en œuvre de systèmes d’écoulement de l’eau par gravité pour faciliter l’approvisionnement en eau sans utiliser de sources d’énergie ; l’aménagement de routes dotées de canaux d’évacuation de l’eau et d’éclairages solaires, et le développement de réseaux routiers sans encombrement pour permettre une circulation fluide et contribuer à réduire les émissions des voitures. On peut également citer l’adoption de motos électriques ou sans émissions, pour réduire davantage les émissions dues à l’utilisation de combustibles fossiles, sur laquelle le ministère de l’énergie travaille en collaboration avec le secteur privé.

Quel type de travail l’ECO accomplit-il sur ces questions ?

Le travail de l’ECO vise à accroître la résilience des communautés aux impacts du changement climatique, à réduire les risques de catastrophes, à améliorer la gouvernance et la gestion des ressources naturelles, notamment dans le secteur extractif, et à promouvoir la gestion et la restauration des écosystèmes.

Par exemple, dans le cadre d’un projet qui vise à promouvoir et à soutenir les zones conservées par les communautés dans le bassin du lac Victoria, nous avons soutenu les pratiques de pêche légales, élaboré et dispensé des formations sur la promotion de l’agriculture durable et encouragé les bonnes pratiques de gouvernance des ressources locales. Nous avons un autre projet qui vise à accroître la transparence, l’inclusion sociale, la responsabilité et la réactivité des sociétés minières dans la région de Karamoja.

Dans ces projets, comme dans beaucoup d’autres sur lesquels nous travaillons, nous cherchons toujours à susciter le changement en plaçant les personnes à risque au centre et en nous appuyant sur les connaissances et les ressources locales et traditionnelles. Nous essayons de relier les domaines de l’action humanitaire et du travail de développement en nous concentrant sur les moyens de subsistance. Nous nous efforçons de garantir une planification adaptative, en cherchant à relier les réalités locales aux processus mondiaux et à intégrer les disciplines et les approches pour faire face aux différents risques. Pour ce faire, nous travaillons en partenariat avec les communautés, les OSC, les agences gouvernementales, les universités et les instituts de recherche, les entités du secteur privé et les médias.

Quel lien entretenez-vous avec le mouvement international pour le climat ?

Nous sommes liés au mouvement mondial pour le climat par le biais du Climate Action Network-Uganda, qui comprend plus de 200 OSC nationales. Nous le présidons actuellement. Cela nous permet de participer en tant qu’observateurs aux réunions de la COP.

Nous participons également aux réunions consultatives pré-COP organisées par le gouvernement ougandais pour préparer les négociations internationales sur le changement climatique. Lors de ces réunions, nous avons contribué à évaluer les progrès réalisés dans la lutte contre le changement climatique et dans le respect de nos contributions déterminées au niveau national.

Nous transformons nos leçons apprises en actions de plaidoyer qui peuvent être adaptées aux forums internationaux sur le changement climatique. Certaines questions locales peuvent alimenter l’agenda national, devenir des actions de politique publique et aller jusqu’à influencer la politique internationale.

Dans quelle mesure espérez-vous que la COP26 permettra de progresser dans l’atténuation du changement climatique ?

Nous nous attendons à ce qu’une nouvelle plateforme d’échange de droits d’émission émerge de la COP26 pour remplacer le mécanisme de développement propre, qui permettait aux pays ayant pris un engagement de réduction ou de limitation des émissions dans le cadre du protocole de Kyoto de mettre en œuvre des projets de réduction des émissions dans les pays en développement. Nous attendons également que davantage de fonds soient engagés pour accélérer la diffusion des énergies renouvelables.

Ces processus internationaux sont pertinents tant qu’ils contribuent au financement des efforts d’atténuation du changement climatique et produisent de nouvelles stratégies de financement, comme le Fonds vert pour le climat et le Fonds d’adaptation au changement climatique et son programme pilote visant à encourager l’innovation dans les pratiques d’adaptation dans les pays vulnérables. Venant d’un pays en développement, je pense qu’il est essentiel d’augmenter immédiatement le financement des mesures d’adaptation, car les effets perturbateurs du changement climatique sur les systèmes humains sont déjà évidents.

Quel changement voudriez-vous voir - dans le monde ou dans votre communauté - qui aiderait à résoudre la crise climatique ?

Une priorité essentielle est de s’attaquer à la vulnérabilité au niveau communautaire. Notre vision est celle d’une communauté ayant une capacité d’adaptation accrue pour faire face aux impacts du changement climatique et à ses effets ultérieurs. Cela peut être fait en augmentant l’accès aux technologies et en fournissant des fonds pour l’atténuation et l’adaptation par le biais de structures communautaires.

L’espace civique en Ouganda est classé « réprimé » par le CIVICUS Monitor.
Contactez l’Ecological Christian Organisation via son site web ou sa page Facebook, et suivez @EcoChristianOrg sur Twitter. 

 

COP26 : « Nous espérons que les mots se traduiront par des engagements qui changeront les comportements »

À la veille de la 26ème Conférence des Parties des Nations Unies sur le changement climatique (COP26), qui se tiendra à Glasgow, au Royaume-Uni, du 31 octobre au 12 novembre 2021, CIVICUS a interrogé des militants, des dirigeants et des experts de la société civile sur les défis environnementaux auxquels ils sont confrontés dans leur contexte, les actions qu’ils entreprennent pour y faire face et leurs attentes pour le sommet à venir.

CIVICUS s’entretient avec Theophile Hatagekimana, secrétaire exécutif de Rwanda Environment Awareness Organization (REAO), une organisation de la société civile rwandaise qui œuvre à la sensibilisation au changement climatique et aux questions environnementales et promeut la mise en œuvre de politiques de gestion environnementale rationnelle.

Theophile Hategekimana

Quel est le principal problème environnemental de votre communauté sur lequel vous travaillez ?

Nous travaillons sur la résilience et l’atténuation du changement climatique dans le respect des droits humains. Ces dernières années, nous avons commencé à collaborer aux efforts du gouvernement pour réduire la quantité de combustible utilisée pour la cuisine des ménages. Nous avons uni nos forces sur cette initiative et d’autres, car le gouvernement rwandais est très proactif en matière d’atténuation du changement climatique.

Dans le cadre de ce projet, nous enseignons aux personnes vulnérables, notamment les jeunes femmes, les femmes pauvres, les mères adolescentes célibataires et les victimes d’abus sexuels, à utiliser des méthodes de cuisson améliorées telles que les cuisinières au lieu du bois de chauffage, ce qui permet non seulement d’éviter l’abattage de nombreux arbres et de réduire leur exposition aux émissions toxiques dans leur maison, mais aussi de gagner beaucoup de temps. Nous les encourageons à consacrer le temps ainsi gagné à des activités d’épanouissement personnel, d’éducation et d’interaction sociale, et à s’engager dans des activités génératrices de revenus.

Nous plantons également des arbres pour restaurer les forêts, et plantons et distribuons des arbres agroforestiers, qui rendent le sol plus résilient et capable de faire face à des événements climatiques extrêmes tels que les sécheresses et les fortes pluies, tout en fournissant de la nourriture, du fourrage, des matières premières industrielles, du bois, du combustible et du paillis, contribuant ainsi à diversifier les régimes alimentaires et les revenus. L’un de nos projets consiste à acheter des graines et à les planter dans les écoles, dans le cadre d’un programme qui comprend l’éducation environnementale, la démonstration des principes environnementaux en développant des pratiques vertes dans la vie quotidienne, et le développement d’une éthique environnementale.

Bien qu’il puisse sembler que nous ne travaillons que sur la protection de l’environnement, nous sommes en réalité très préoccupés par la dimension « droits humains » de la protection de l’environnement. C’est pourquoi nous nous opposons à la pratique consistant à déplacer des personnes sans leur accorder une compensation adéquate. Nous sensibilisons les personnes aux droits que leur confère la loi et les aidons à les faire valoir si nécessaire. Nous leur fournissons les outils nécessaires pour qu’ils apprennent à connaître leurs droits tels qu’ils sont définis par le droit international et le droit rwandais.

Quel lien entretenez-vous avec le mouvement international pour le climat ?

De nombreux militants, dont je fais partie, entretiennent des liens personnels avec des organisations internationales et avec leurs pairs dans le monde entier. Mais aussi au niveau organisationnel, nous essayons d’entrer en contact avec d’autres groupes qui ont une mission similaire à la nôtre et de participer à des réseaux et coalitions sur le climat et l’environnement. Le REAO est membre du Rwanda Climate Change and Development Network, une association nationale d’organisations environnementales. Au niveau international, nous travaillons en réseau avec d’autres organisations impliquées dans la protection et l’atténuation du changement climatique, et avons collaboré avec l’Union internationale pour la conservation de la nature et le Programme des Nations unies pour le développement, entre autres.

Dans quelle mesure espérez-vous que la COP26 fera des progrès en matière d’atténuation du changement climatique ?

Nous saluons tous les efforts internationaux visant à prendre des décisions coordonnées pour protéger l’environnement et améliorer le bien-être des communautés, et nous espérons que la COP26 débouchera sur des actions concrètes pour lutter contre le changement climatique et la dégradation de l’environnement. Au niveau du discours, bien sûr, tout ce que les dirigeants des pays disent sur la scène mondiale est exactement ce que nous voulons entendre ; rien de tout cela ne va à l’encontre de notre mission, de notre vision et de nos valeurs. Nous espérons qu’à la COP26, ces paroles se traduiront par des engagements qui entraîneront un changement positif dans le comportement de leurs pays en matière de climat.

Quel changement voudriez-vous voir - dans le monde ou dans votre communauté - pour aider à résoudre la crise climatique ?

Au niveau mondial, nous voulons que les plus gros pollueurs agissent pour réduire considérablement leurs émissions. Des pays comme la Chine, l’Inde, les États-Unis et d’autres doivent prendre des décisions claires et agir sur le changement climatique, ou nous subirons tous les conséquences de leur inaction. Nous attendons des grands pollueurs qu’ils assument le coût des solutions pour le climat et que la facture soit réglée.

Au niveau local, nous espérons que les conditions de vie des communautés défavorisées s’amélioreront et s’adapteront au changement climatique avec le soutien de politiques publiques appropriées et de financements gouvernementaux.

L’espace civique au Rwanda est classé « réprimé » par le CIVICUS Monitor.
Contactez Rwanda Environment Awareness Organization via son site web et sa page Facebook. 

 

COP26 : « Face à la pression de la base, nous devons répondre par une action climatique équitable »

À la veille de la 26ème Conférence des Parties des Nations Unies sur le changement climatique (COP26), qui se tiendra à Glasgow, au Royaume-Uni, du 31 octobre au 12 novembre 2021, CIVICUS a interrogé des militants, des dirigeants et des experts de la société civile sur les défis environnementaux auxquels ils sont confrontés dans leur contexte, les actions qu’ils entreprennent pour y faire face et leurs attentes pour le sommet à venir.

CIVICUS s’entretient avec Caroline Owashaba, chef d’équipe d’Action for Youth Development Uganda et coordinatrice bénévole de l’Alliance Girls Not Brides en Ouganda.

Caroline Owashaba

Quel est le problème environnemental de votre pays sur lequel vous travaillez ?

Un problème majeur en Ouganda est l’utilisation de grandes quantités de sacs en plastique à usage unique, qui ont des effets extrêmement néfastes sur l’environnement. Les sacs en plastique mettent de nombreuses années à se décomposer ; ils libèrent des substances toxiques dans le sol et, lorsqu’ils sont brûlés, dans l’air ; ils bouchent les canalisations et peuvent provoquer des inondations ; et ils tuent les animaux qui les mangent, en les prenant pour de la nourriture ou en s’y empêtrant.

Une mesure visant à interdire la fabrication, la vente et l’utilisation des sacs en plastique a été adoptée en 2018, mais les fabricants ont exercé un lobbying intense pour obtenir un délai supplémentaire avant l’entrée en vigueur de l’interdiction, si bien que la mise en œuvre a été lente et largement inefficace. Ainsi, début 2021, le gouvernement a décidé de mettre en œuvre de nouvelles mesures allant dans le même sens, ainsi qu’un ensemble plus large de mesures environnementales.

Alors que le gouvernement s’efforce de faire respecter l’interdiction des sacs en plastique à usage unique, nous travaillons sur une initiative visant à produire des matériaux alternatifs, écologiques et biodégradables. Il est urgent de le faire, car à l’heure actuelle, si l’interdiction des sacs en plastique était réellement appliquée, l’offre d’emballages biodégradables ne serait pas du tout suffisante.

Action for Youth Development Uganda (ACOYDE) développe un projet appelé CHACHA (Children for Alternative Change), qui utilise la fibre de banane pour fabriquer une variété d’articles utiles tels que des napperons et des sets de table, des oreillers, des articles de décoration intérieure et, bien sûr, des sacs. Les déchets générés par l’extraction de la fibre de banane et la fabrication de ces articles sont recyclés pour produire des briquettes de charbon de bois de haute qualité que les jeunes et les femmes participant au projet utilisent comme source de chaleur à la fois chez eux et sur leur lieu de travail, réduisant ainsi la consommation de carburant tout en augmentant le revenu de leur foyer.

Toute la communauté participe au processus de production, car elle fournit les tiges de bananes. Et le projet permet aux jeunes, notamment aux jeunes femmes, de soutenir leur famille. Nous avons des possibilités d’expansion, car l’émergence des éco-hôtels a créé une plus grande demande de produits durables.

Quel lien entretenez-vous avec le mouvement international pour le climat ?

Nous avons établi des liens avec le mouvement international par le biais d’échanges régionaux sur le changement climatique, tels que la Semaine africaine du climat, et dans le cadre du Climate Smart Agriculture Youth Network (CSAYN). Nous suivons également les discussions du groupe des pays les moins avancés (PMA) sur l’adaptation, l’atténuation et le financement.

Cela a également fonctionné dans l’autre sens : ACOYDE a soutenu les efforts visant à intégrer au droit national le cadre climatique international et a fait pression en faveur du projet de loi national sur le changement climatique, qui a été adopté en avril 2021. Cette initiative a donné force de loi à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) et à l’Accord de Paris, dont l’Ouganda est signataire. Ensuite, nous avons travaillé à faire appliquer la loi au niveau local. Il est essentiel que la législation soit effectivement mise en œuvre au niveau local, car elle nous aidera à surmonter les injustices du changement climatique dans nos communautés.

Nous nous connectons également au mouvement climatique plus large dans une perspective de genre. Je m’intéresse personnellement aux intersections entre le genre et le changement climatique. Lors des précédentes COP, j’ai pu contribuer au Plan d’action sur le genre (PAG), qui a orienté et influencé les questions de genre et de jeunesse dans les processus de négociation de la CCNUCC. J’ai participé à des discussions sur l’avancement du PAG en ce qui concerne l’équilibre entre les sexes, la cohérence, la mise en œuvre sensible au genre, le suivi et les rapports. J’ai également participé activement au groupe de travail national sur le genre de l’Ouganda et à d’autres processus nationaux sur le changement climatique afin d’assurer l’intégration au niveau national des normes et des financements mondiaux en matière de genre, conformément à l’Accord de Paris, notamment en rendant compte de la mise en œuvre des dispositions du PAG en Ouganda.

Quelles sont vos attentes pour la COP26 ?

La COP26 devrait offrir des espaces pour porter les questions de genre au niveau mondial et offrir plus de possibilités de discussion. Elle devrait accroître la participation des femmes, entreprendre l’intégration de la dimension de genre et assurer la mise en œuvre du PAG. Elle devrait contribuer à amplifier la voix des femmes dans les négociations sur le changement climatique. Les femmes font une grande partie du travail au niveau de la base, mais elles reçoivent très peu en retour, non seulement parce que très peu de revenus parviennent à leurs poches, mais aussi parce qu’elles restent sous-représentées et que leurs voix ne sont donc pas entendues.

Les forums internationaux tels que la COP26 doivent fournir des espaces pour la participation de la base et, en réponse à ces pressions de la base, doivent développer des interventions fortes pour une action climatique juste qui respecte les droits humains, y compris les droits des peuples autochtones et la promotion de l’égalité des sexes. 

L’espace civique en Ouganda est classé « réprimé » par le CIVICUS Monitor.
Contactez Action for Youth Development Uganda via leur site web et leur page Facebook. 

 

INNOVATION : « Les structures et pratiques conventionnelles en matière de droits humains ne sont plus optimales ou suffisantes »

Ed RekoshCIVICUS s'entretient avec Edwin Rekosh, cofondateur et associé directeur de Rights CoLab, sur les effets de l'émergence des infrastructures numériques sur la société civile et sur l'importance de l'innovation et des droits numériques. Rights CoLab est une organisation multinationale de collaboration qui cherche à développer des stratégies audacieuses pour faire progresser les droits humains dans les domaines de la société civile, la technologie, les affaires et la finance. 

Que fait Rights CoLab ?

Rights CoLab génère des stratégies expérimentales et collaboratives pour relever les défis actuels en matière de droits humains dans une perspective systémique. En particulier, nous étudions et facilitons de nouvelles façons d'organiser l'engagement civique et de tirer parti des marchés pour provoquer un changement transformationnel.

Nous voyons l'opportunité de soutenir l'engagement civique en s'appuyant sur des tendances en dehors de l'espace philanthropique traditionnel. Par exemple, nous nous intéressons aux modèles organisationnels issus de l'entreprise sociale, qui peuvent générer des revenus commerciaux pour soutenir les opérations. Nous nous intéressons également à l'utilisation de la technologie pour réduire les coûts et atteindre les objectifs de la société civile sans structure organisationnelle formelle, en gérant un site web ou une application par exemple. En outre, nous étudions le changement générationnel dans la façon dont les jeunes envisagent leur carrière, avec un nombre croissant de jeunes qui recherchent une vie professionnelle mêlant des objectifs de carrière à but non lucratif et à but lucratif. Nous pensons qu'il est impératif de développer des moyens plus efficaces de collaborer, notamment au-delà des frontières, des perspectives professionnelles et des domaines d'expertise.

Parmi les défis que nous cherchons à relever, citons la résurgence de l'autoritarisme et des politiques populistes, qui ont renforcé l'accent mis sur la souveraineté nationale et la diabolisation des organisations de la société civile (OSC) locales, perçues comme des agents de valeurs et d'intérêts étrangers antagonistes. Nous cherchons également à aborder les réalités géopolitiques changeantes qui sapent l'infrastructure des droits humains construite au cours du dernier demi-siècle, ainsi que les héritages à long terme de la dynamique du pouvoir colonial. Enfin, nous cherchons à développer de nouvelles approches pour limiter l'impact négatif sur les droits humains du pouvoir croissant des entreprises, particulièrement aggravé par la pandémie.

Quelle a été l'inspiration derrière la fondation de Rights CoLab ?

La décision de créer Rights CoLab est partie du principe que le domaine des droits humains a atteint un stade de maturité, comportant de nombreux défis qui soulèvent des questions sur les structures et les pratiques étant devenues conventionnelles, mais peut-être plus optimales ou suffisantes.

J'étais un avocat spécialisé dans les droits humains qui était passé de la pratique juridique dans un grand cabinet d'avocats à un travail pour une organisation de défense des droits humains à Washington, DC. L'expérience que j'ai vécue en gérant un projet en Roumanie au début des années 1990 a complètement transformé ma façon de voir les droits humains et mon rôle en tant qu'avocat américain. J'ai commencé à travailler main dans la main avec les OSC locales, jouant un rôle clé en tant que soutien en coulisse et connecteur de la société civile, reliant les OSC entre elles et aux ressources, et soutenant la mise en œuvre d'autres stratégies basées sur la solidarité.

Peu après, j'ai fondé puis présidé PILnet, un réseau mondial d'avocats de l'intérêt public et du secteur privé dans l'espace de la société civile. Au moment où j'ai décidé de quitter ce poste, j'ai commencé à m'intéresser à la fermeture de l'espace pour la société civile que je voyais se produire autour de moi, et qui affectait particulièrement le travail que nous faisions en Russie et en Chine. J'ai fini par reprendre contact avec Paul Rissman et Joanne Bauer, les deux autres cofondateurs de Rights CoLab, et nous avons commencé à échanger des notes sur nos préoccupations et nos idées respectives concernant l'avenir des droits humains. Tous les trois, nous avons créé Rights CoLab afin de poursuivre la conversation, en examinant les défis actuels en matière de droits humains selon trois perspectives très différentes. Nous voulions créer un espace où nous pourrions poursuivre ce dialogue et faire appel à d'autres personnes pour favoriser l'expérimentation de nouvelles approches.

Dans quelle mesure l'arène de la société civile a-t-elle changé ces dernières années en raison de l'émergence des infrastructures numériques ?

Elle a changé de façon spectaculaire. L'une des principales conséquences de l'émergence des infrastructures numériques est que la sphère publique s'est étendue de multiples façons. Le rôle des médias est moins limité par les frontières et il y a beaucoup moins d'intermédiation par le contrôle éditorial. Cela représente à la fois une opportunité et une menace pour les droits humains. Les individus et les groupes peuvent influencer le discours public avec moins de barrières à l'entrée, mais d'un autre côté, la sphère publique n'est plus réglementée par les gouvernements de manière prévisible, ce qui érode les moyens traditionnels de responsabilité et rend difficile la garantie d'un terrain de jeu équitable pour le marché des idées. La technologie numérique permet également de faire preuve de solidarité au-delà des frontières d'une manière beaucoup moins restreinte par certaines des limitations pratiques du passé. En bref, bien que de nouvelles menaces pour les droits humains découlent de l'émergence des infrastructures numériques, les outils numériques offrent également des opportunités.

Dans quelle mesure les droits et les infrastructures numériques sont-ils essentiels au travail de la société civile ?

À bien des égards, les droits numériques sont secondaires par rapport aux structures, pratiques et valeurs de la société civile. La société civile découle intrinsèquement du respect de la dignité humaine, de l'esprit créatif de l'entreprise humaine et de la politique de solidarité. Les modes d'organisation des personnes entre elles pour s'engager dans le monde qui les entoure dépendent principalement de valeurs, de compétences et de pratiques à orientation sociale. La technologie numérique ne peut fournir que des outils, qui ne possèdent pas intrinsèquement ces caractéristiques. En ce sens, la technologie numérique n'est ni nécessaire ni suffisante pour organiser la société civile. Néanmoins, les technologies numériques peuvent améliorer l'organisation de la société civile, à la fois en exploitant certaines des nouvelles opportunités inhérentes à l'infrastructure numérique émergente, et en garantissant les droits numériques dont nous avons besoin pour éviter les conséquences négatives de l'infrastructure numérique émergente sur les droits humains.

Nous nous efforçons d'identifier les approches de la société civile qui peuvent contribuer à résoudre ces problèmes. Un exemple est Chequeado, un média argentin à but non lucratif qui se consacre à la vérification du discours public, à la lutte contre la désinformation et à la promotion de l'accès à l'information dans les sociétés d'Amérique latine. Chequeado, qui existe sous la forme d'une plateforme technologique et d'une application, a pu s'adapter rapidement pour répondre à la pandémie de COVID-19 en développant un tableau de bord de vérification des faits. Celui-ci vise à dissiper la désinformation sur les origines, la transmission et le traitement du COVID-19, et combattre la désinformation qui conduit à la discrimination ethnique et à une méfiance croissante envers la science. Par conséquent, s'il est essentiel de comprendre les utilisations potentielles de la technologie numérique, il est tout aussi important de garder le cap sur des éléments qui ont peu à voir avec la technologie en soi, comme les valeurs, la solidarité et les normes et institutions fondées sur des principes.

Comment le Rights CoLab promeut-il l'innovation dans la société civile ?

Nous poursuivons l'innovation au sein de la société civile dans plusieurs dimensions : la façon dont les groupes de la société civile s'organisent, y compris leurs structures de base et leurs modèles de revenus ; la façon dont ils utilisent la technologie ; et les changements nécessaires à l'écosystème de la société civile internationale pour atténuer les effets négatifs des dynamiques de pouvoir contre-productives qui découlent du colonialisme.

Pour les deux premières dimensions, nous nous sommes associés à d'autres centres de ressources afin de co-créer une carte géo-localisée d'études de cas illustrant l'innovation dans les formes organisationnelles et les modèles de revenus. Nous avons développé une typologie pour cette base de données croissante d'exemples qui met l'accent sur les alternatives au modèle traditionnel pour les groupes de la société civile basés localement - en d'autres termes, les alternatives au financement caritatif transfrontalier. Avec nos partenaires, nous développons également des méthodologies de formation et des stratégies de communication visant à faciliter l'expérimentation et l'adoption plus large de modèles alternatifs pour structurer et financer les activités de la société civile.

Notre effort pour améliorer l'écosystème de la société civile internationale s'appuie sur un projet de changement systémique que nous avons lancé sous le nom de RINGO (Reimagining the International NGO). L'un des principaux axes du projet RINGO est l'intermédiation entre les grandes OSC internationales et les espaces civiques plus locaux. L'hypothèse est que les OSC internationales peuvent être un obstacle ou un catalyseur pour une société civile locale plus forte, et que la manière dont elle est organisée actuellement - avec des rôles dominants concentrés dans le nord et l'ouest du monde - doit être repensée.

RINGO comprend un laboratoire social avec 50 participants représentant un large éventail de tailles et de types d'OSC, provenant de diverses régions géographiques. Au cours d'un processus de deux ans, le laboratoire social générera des prototypes qui pourront être testés dans le but de transformer radicalement le secteur et la manière dont nous organisons la société civile au niveau mondial. Nous espérons tirer des prototypes des enseignements précieux qui pourront être reproduits ou reformulés et mis à l'échelle. Il existe déjà de nombreuses bonnes pratiques, mais il y a aussi des dysfonctionnements systémiques qui ne sont toujours pas résolus. Nous sommes donc à la recherche de pratiques, de processus et de structures nouveaux et plus transformationnels. Si nous ne cherchons pas l'utopie, nous recherchons le changement systémique. C'est pourquoi le processus d'enquête avec le laboratoire social est vital, car il nous permet de creuser en profondeur les problèmes fondamentaux qui paralysent le système, en allant au-delà des pratiques palliatives et superficiellement attrayantes.

Contactez Rights CoLab via son site web et suivez @rightscolab et @EdRekosh sur Twitter.

 

JAMAÏQUE : « Après 20 ans de plaidoyer, les droits des LGBTQI+ sont désormais abordés publiquement »

Karen LloydCIVICUS s’entretient avec Karen Lloyd, directrice associée de J-FLAG, sur la situation des personnes LGBTQI+ en Jamaïque et sur la signification d’un récent rapport de la Commission interaméricaine des droits de l´homme (CIDH) qui tient le gouvernement jamaïcain responsable des violations des droits. J-FLAG est une organisation de défense des droits humains et de justice sociale qui défend les droits, la vie et le bien-être des personnes LGBTQI+ en Jamaïque.

Quelle est la situation des personnes LGBTQI+ en Jamaïque ?

La discrimination fondée sur le genre et la sexualité reste préoccupante et affecte les personnes de nombreuses façons, entravant leurs droits au travail, à l’éducation et à la santé, et même les droits à la vie et à l’égalité devant la loi. La loi ne protège pas les personnes contre la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre, et les relations intimes entre personnes de même sexe sont criminalisées.

En avril 2011, le gouvernement jamaïcain a adopté la Charte des droits et libertés fondamentaux, mais les appels à y inclure des garanties de non-discrimination sur la base de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre sont restés lettre morte. L’enquête nationale de 2012 sur les attitudes et les perceptions à l’égard des relations entre personnes de même sexe, commandée par J-FLAG, a révélé qu’une personne sur cinq en Jamaïque respectait les personnes LGBTQI+ et soutenait l’inclusion de l’orientation sexuelle comme motif de non-discrimination. En outre, environ un tiers de la population pensait que le gouvernement ne faisait pas assez pour protéger les personnes LGBTQI+ de la violence et de la discrimination.

Les membres de la communauté LGBTQI+ jamaïcaine sont systématiquement privés de leurs droits fondamentaux et sont victimes de discrimination, d’exclusion, d’agressions violentes, d’abus policiers, de difficulté d’accès à l’emploi et d’un manque évident de protection juridique, entre autres problèmes répandus. De nombreuses personnes LGBTQI+ vivent dans la peur en raison de politiques, de lois et d’attitudes discriminatoires et d’un manque de volonté politique de protéger leurs droits fondamentaux. Depuis 2009, J-FLAG a reçu plus de 600 signalements d’abus et de violences, et l’enquête nationale de 2015 a révélé que seulement 12 % du public exprimait sa tolérance envers les personnes LGBTQI+.

Un rapport de 2016 a révélé que sur 316 Jamaïcains LGBTQI+, 32 % ont déclaré avoir été menacés de violence physique au cours des cinq années précédentes et 12 % ont déclaré avoir été agressés ; 23,7 % ont déclaré avoir été menacés de violence sexuelle et 19 % avoir été agressés sexuellement. Cependant, 41 % n’ont pas signalé ces incidents, parce qu’ils pensaient que la police ne ferait rien, et 30 % estimaient que l’affaire était trop mineure pour être traitée. Un sur quatre craignait une réaction homophobe de la part de la police et un sur cinq se sentait trop honteux et préférait ne rien dire à personne.

Cette réalité est aggravée par l’homophobie et la transphobie, ainsi que par des lois criminalisant l’intimité entre personnes de même sexe, une législation anti-discrimination faible et largement inaccessible, une faible protection contre la violence sexuelle et domestique, et l’absence de reconnaissance légale des relations entre personnes de même sexe.

En février 2021, la CIDH a publié un rapport sur les droits des LGBTQI+ en Jamaïque. Quelle est sa pertinence ?

Plusieurs articles de la loi sur les infractions contre la personne (OAPA), qui remonte à 1864, interdisent les activités sexuelles entre hommes. L’article 76 criminalise la sodomie, l’article 77 criminalise toute tentative de sodomie et l’article 79 criminalise les actes de grossière indécence, qui peuvent inclure le fait de s’embrasser, de se tenir la main et d’autres actes d’intimité entre hommes. Les hommes reconnus coupables de sodomie risquent jusqu’à 10 ans de travaux forcés. Cette loi et d’autres lois relatives aux infractions sexuelles antérieures à la Charte des droits et libertés fondamentaux sont protégées contre les contestations juridiques fondées sur les droits.

Dans les affaires examinées par la CIDH, les requérants - M. Gareth Henry, qui est homosexuel, et Mme Simone Edwards, qui est lesbienne - ont allégué qu’en continuant à criminaliser l’activité sexuelle privée entre hommes adultes consentants et en protégeant ces lois de toute contestation, la Jamaïque a manqué à ses obligations au titre de la Convention américaine relative aux droits humains. Ils ont fait valoir que cela contribuait à perpétuer la culture jamaïcaine d’homophobie violente, et encourageait l’État et la population en général à persécuter non seulement les homosexuels, mais aussi la communauté LGBTQI+ dans son ensemble. Tous deux ont affirmé avoir été victimes d’attaques homophobes. 

Le rapport de la CIDH a conclu que le gouvernement jamaïcain était responsable de ces violations de leurs droits. Aux dernières nouvelles, le département du procureur général avait pris acte de la décision et préparait une réponse. Pour la société civile, le rapport a renforcé les appels continus en faveur d’une modification de l’OAPA et s'est inscrit dans le cadre de l'engagement existant auprès des décideurs politiques pour qu'elle soit modifiée. Cependant, les efforts de plaidoyer auprès des législateurs sont restés laborieux, car ceux-ci ne veulent pas être associés publiquement à un appel à l’abrogation de l’OAPA, en raison de la réaction potentielle de la part des groupes extrémistes religieux et de certains segments du public.

Comment J-FLAG travaille-t-elle pour essayer d’améliorer la situation ?

J-FLAG est la principale organisation jamaïcaine de défense des droits humains et de la justice sociale qui défend les droits, les moyens de subsistance et le bien-être des personnes LGBTQI+ en Jamaïque. Notre travail vise à construire une société qui respecte et protège les droits de toutes les personnes. Nos dirigeants et notre personnel s’engagent à promouvoir le changement social, à donner des moyens d’action à la communauté LGBTQI+ et à encourager la tolérance et l’acceptation des personnes LGBTQI+. Nous promouvons les valeurs d’inclusion, de diversité, d’égalité, d’équité et d’amour. Ces valeurs sont au cœur de tout ce que nous faisons, car nous cherchons à devenir des agents efficaces du changement social.

Pour atteindre nos objectifs, nous travaillons dans quatre domaines principaux. Tout d’abord, nous cherchons à améliorer l’offre de services de santé non discriminatoires, à impliquer les principales parties prenantes dans la lutte contre la discrimination liée à l’emploi et à fournir aux jeunes LGBTQI+ une organisation axée sur les questions qui affectent directement leurs perspectives de vie.

Deuxièmement, nous cherchons à accroître la participation aux processus d’élaboration et de révision des politiques, en donnant des moyens d’action aux jeunes LGBTQI+ et aux responsables de la jeunesse, et en renforçant la collaboration entre les jeunes LGBTQI+ impliqués dans les organisations de jeunesse traditionnelles.

Troisièmement, nous avons créé des ensembles de services pour les Jamaïcains LGBTQI+ afin d’améliorer leur accès à l’information et aux conseils, de réduire le nombre de sans-abri, d’augmenter l’accès à des services sociaux non discriminatoires, de permettre l’accès à des loisirs et une mise en réseau sûrs.

Quatrièmement, nous défendons les droits humains des personnes LGBTQI+ en légitimant les besoins de la communauté, en sensibilisant le public et les parlementaires aux droits humains, à la stigmatisation et à la discrimination, en renforçant la capacité des dirigeants LGBTQI+, des organisations de la société civile (OSC) et des autres parties prenantes et responsables à être mieux équipés pour répondre aux besoins des personnes LGBTQI+, et en augmentant la visibilité des expériences et des problèmes qui les affectent. 

Quelles ont été vos principales réalisations et leçons apprises jusqu’à présent ?

Parmi nos réalisations de ces dix dernières années, citons la formation de plus de 700 professionnels de la santé, en collaboration avec le ministère de la Santé et des Affaires sociales, sur la manière de traiter les patients LGBTQI+ ; des campagnes médiatiques réussies, telles que We Are Jamaicans, #IChooseLove et #OutLoudJA, qui visaient à sensibiliser le public au statut et aux droits des personnes LGBTQI+ ; nos célébrations publiques de la Fierté ; quatre enquêtes nationales sur les attitudes et les perceptions du public à l’égard des personnes et des questions LGBTQI+ ; la fourniture d’un soutien au renforcement des capacités des OSC et des jeunes leaders ; et la production de nombreuses recherches et publications sur les questions LGBTQI+.

Depuis notre événement inaugural de la Fierté en 2015, chaque année, la Jamaïque organise des célébrations pendant la période d’ « Emancipendence », qui comprend des célébrations commémorant à la fois la fin de l’esclavage et l’indépendance de la domination coloniale britannique. La première chose à noter est que la Fierté jamaïcaine a été conceptualisée et mise en œuvre d’une manière culturellement appropriée ; par exemple, elle ne comprend pas de défilé et prend plutôt la forme d’un ensemble diversifié d’événements et d’activités pertinents pour les Jamaïcains, notamment une journée sportive, un service religieux, une foire commerciale, un concert, des événements festifs et une journée de service. Lors de notre Fierté inaugurale en 2015, l’orateur principal de la cérémonie d’ouverture était la mairesse de Kingston, la Dr Angela Brown-Burke, ce qui était un signe que la communauté avait des alliés au niveau politique et parlementaire.

Un autre succès a été la participation d’artistes de renom tels que Tanya Stephens, D’Angel, Jada Kingdom, Tifa, Ishawna, Yanique Curvy Diva et Stacious aux événements de la Fierté. Cela a attiré l’attention nationale sur nos célébrations et a constitué un changement positif par rapport aux espaces culturels qui avaient été fortement contestés.

Pour la première fois cette année, J-FLAG n’a pas pris la tête de l’organisation de tous les événements de la Fierté, mais a fourni un soutien financier et logistique aux membres de la communauté pour qu’ils puissent organiser leurs propres événements. Baptisée #PrideShare, l’initiative proposait des événements dirigés par la communauté, notamment des manifestations artistiques et un battle de synchronisation labiale (lip sync), dont le succès a montré que nos efforts allaient dans le bon sens.

Après 20 ans de plaidoyer, les droits des personnes LGBTQI+ font désormais l’objet d’un débat public. On constate une augmentation de la tolérance publique et une volonté croissante des représentants parlementaires, des dirigeants politiques et des décideurs de s’engager auprès de la communauté LGBTQI+ locale, ce qui a permis de progresser dans la collaboration avec les organisations de défense des droits et les défenseurs des personnes LGBTQI+, afin d’améliorer la vie de ces dernières. En particulier, J-FLAG a établi et maintenu un partenariat important avec le ministère de la santé, qui a permis de former et de sensibiliser plus de 500 agents de santé pour lutter contre la stigmatisation et la discrimination dans le secteur de la santé.

En dépit de ces avancées, le mouvement a été affecté par la lenteur des réformes législatives et politiques, la disponibilité limitée d’espaces pour la mobilisation et la participation communautaires, le soutien financier limité pour lutter contre le problème des sans-abri et le déplacement, et l’engagement limité des personnes LGBTQI+ vivant dans les zones rurales. J-FLAG, en particulier, a souligné la nécessité d’un soutien accru pour renforcer les systèmes communautaires comme moyen d’intensifier les efforts de plaidoyer et d’assurer une plus grande portée et un plus grand impact.

Comment la société civile internationale peut-elle soutenir au mieux la lutte des personnes LGBQTI+ en Jamaïque, et dans les Caraïbes en général ?

La société civile internationale peut soutenir le mouvement local et régional de plusieurs manières. Par exemple, en nous donnant un siège à la table des conversations mondiales et en comprenant que nous sommes les experts de ce qui se passe dans nos sociétés. Dans la mesure du possible, elle devrait également soutenir nos efforts de financement auprès des donateurs internationaux. Elle peut également nous aider en partageant les bonnes pratiques et les recherches pertinentes et en sensibilisant le grand public aux problèmes auxquels nous sommes confrontés en Jamaïque et dans les Caraïbes.

L’espace civique en Jamaïque est classé « rétréci » par le CIVICUS Monitor.
Contactez J-FLAG via son site web ou son profil Facebook, et suivez @EqualityJa sur Twitter. 

 

ZAMBIE : « Les pratiques électorales observées jusqu’à présent ne permettent pas de tirer de bonnes leçons pour la région »

McDonald ChipenziCIVICUS s’entretient avec McDonald Chipenzi, directeur exécutif de l’initiative Governance, Elections, Advocacy, Research Services (GEARS) et président du Conseil des ONG en Zambie, sur l’état de l’espace civique avant l’élection générale cruciale qui se tiendra le 12 août 2021.

Quel est l’état de l’espace civique et des libertés des médias avant les élections ?

L’espace civique et médiatique en Zambie reste fragile et s’est rétréci en raison de restrictions légales. Cette situation a été aggravée par l’apparition de la pandémie de COVID-19 et par les nouvelles règles et directives qui ont renforcé les restrictions à la liberté de mouvement des citoyens, et aux libertés d’association, de réunion pacifique et d’expression. Cela a conduit à une participation inefficace des citoyens aux affaires nationales.

Les règles et directives concernant la COVID-19 ont aggravé l’état déjà délicat et restreint de l’espace civique, médiatique et politique en Zambie. Ces restrictions sont le résultat de l’application sélective de lois archaïques telles que la loi sur l’ordre public de 1955 et de lois récemment promulguées telles que la loi sur la cybersécurité et les cybercrimes de 2021, qui vise à intercepter, surveiller et interférer avec les conversations, la correspondance et les communications des citoyens, même sans ordonnance ou mandat du tribunal. Cette nouvelle loi, considérée comme visant à réduire l’espace civique virtuel, a fait naître la peur chez les citoyens, les dissuadant de s’engager efficacement en ligne. En conséquence, beaucoup ont choisi de garder le silence ou de se retirer des plateformes en ligne telles que WhatsApp et Facebook.

L’espace médiatique reste également intimidé, harcelé et brimé en raison de lois restrictives et des actions des élites au pouvoir. La fermeture de Prime TV, une chaîne de télévision privée, en mars 2021, a jeté un froid dans la communauté des médias. La plupart d’entre eux craignent désormais d’accueillir des voix critiques et des leaders de l’opposition. Ils craignent de perdre la publicité gouvernementale et d’autres opportunités commerciales. Les personnes associées au pouvoir en place prennent également leurs distances avec les médias qui offrent une tribune aux voix critiques.

Quelles sont les principales préoccupations de la société civile à l’approche des élections ?

La principale préoccupation de la société civile est la sécurité de toutes les parties prenantes, car la police ne s’engage pas à assurer la sécurité de tous. La police s’est montrée réticente à faire face aux violences perpétrées par les élites du parti au pouvoir et y a même contribué. La crainte est que le jour de l’élection, si certains partis ont le sentiment de perdre dans certains bureaux de vote, ils s’engagent dans des activités perturbatrices afin de pousser à un nouveau vote, ce qui pourrait leur donner l’avantage.

Une autre préoccupation est la possibilité d’une fermeture de l’accès à internet, des services mobiles et des médias sociaux, en particulier après le vote, pour tenter de masquer les résultats.

Une troisième préoccupation concerne la pandémie de COVID-19, dont on a estimé qu’elle pouvait être propagée par les partis politiques s’ils organisaient des rassemblements. Selon le ministère de la Santé et la Commission électorale de Zambie (CEZ), les rassemblements sont considérés comme des événements potentiels de propagation du COVID-19, et ils ont donc recommandé une interdiction. Cette situation a surtout touché l’opposition, tandis que les responsables du parti au pouvoir étaient occupés à faire campagne au nom du lancement et de l’inspection de projets de développement.

Il convient de noter que la CEZ a constitué un groupe de travail sur la COVID-19 afin de développer des lignes directrices, un groupe dominé par des institutions gouvernementales. Sur les 14 institutions représentées, neuf appartiennent au gouvernement, avec seulement trois espaces pour les médias et deux pour les organisations de la société civile dans les domaines du genre et de l’eau et l’assainissement.

Pour prévenir la violence et la maîtriser si elle se produit, la société civile s’engage auprès de la police, l’encourageant à être plus professionnelle et plus éthique, et auprès des partis politiques pour qu’ils fournissent un encadrement à leurs cadres. Elle demande également au président de la République de libérer les policiers retenus en captivité afin qu’ils puissent s’attaquer aux criminels, indépendamment de leur appartenance à un parti.

En ce qui concerne la possibilité d’une fermeture des médias et de l’accès à internet, les organisations de la société civile ont envoyé des pétitions au président de la République pour qu’il s’abstienne de fermer internet ou les médias sociaux pendant et après les élections.

Aux fins de cette élection, l’initiative GEARS a mis au point ce qu’elle appelle la « stratégie Ing’ombe Ilede » pour permettre la collecte des résultats de l’élection en cas de coupure d’Internet. Un lieu commun a été désigné pour que les coordinateurs de circonscription et de province impliqués dans l’élection puissent partager leurs documents sans avoir besoin de se rencontrer. Cette stratégie est empruntée aux anciennes tactiques commerciales d’un lieu appelé Ing’ombe Ilede dans la vallée de Gwembe, dans la province du Sud de la Zambie. Nous pensons que cette stratégie aidera à faire face à une éventuelle coupure de l’accès à Internet, que le gouvernement a déjà signalée.

Comment la polarisation s’accentue-t-elle à l’approche des élections, et quels sont les impacts probables des élections sur les divisions sociales et politiques ?

L’élection a polarisé le pays, car les politiciens du parti au pouvoir utilisent désormais le régionalisme et le tribalisme pour gagner des voix dans leurs bastions présumés. Il en résultera de profondes divisions après les élections, surtout si le parti au pouvoir remporte les élections, car il marginalisera ceux qui, selon lui, ne l’ont pas soutenu pendant les élections. Déjà, les groupes ou régions perçus comme des bastions du plus grand parti d’opposition ont été marginalisés et discriminés en termes de développement et d’opportunités économiques, y compris en ce qui concerne les postes politiques au sein du gouvernement.

Les opportunités d’emploi et de commerce sont également l’apanage de ceux qui sont perçus comme soutenant le parti au pouvoir. Les marchés et les gares routières sont tous entre les mains des partisans du parti au pouvoir et non des conseils. Cette situation a rétréci l’espace civique pour de nombreux citoyens qui survivent grâce au commerce sur les marchés et dans les stations de bus, car elle les a amenés à adopter ce qu’ils ont appelé la « stratégie de la pastèque », qui symbolise un fruit de pastèque vert à l’extérieur (la couleur du parti au pouvoir) et rouge à l’intérieur (la couleur de l’opposition), afin de survivre sur ces marchés, arrêts de bus, stations et stations de taxis. Cette situation risque de s’aggraver si le parti au pouvoir conserve le pouvoir.

Quel est l’état de l’économie et comment cela influencera-t-il les choix des électeurs ?

L’état de l’économie zambienne n’est pas réjouissant mais plutôt inquiétant pour beaucoup de gens ordinaires. La monnaie locale, le kwacha, a continué à se déprécier par rapport aux principales devises convertibles. Le coût de la vie a quadruplé et le prix des produits de base essentiels explose. Les pauvres parviennent à peine à survivre tandis que les élites politiques au pouvoir dorment sur leurs deux oreilles en raison de la corruption excessive et de l’abus des ressources de l’État en l’absence de contrôles et de reddition de comptes. Les pauvres mangent pour vivre plutôt que de vivre pour manger. Cela aura des effets dans les zones périurbaines des grandes villes comme Lusaka et les villes de la Copperbelt.

La population rurale, en revanche, pourrait ne pas être aussi affectée par l’état de l’économie, car la majorité de sa population a fait de bonnes récoltes au cours des dernières saisons des pluies et a bénéficié d’un programme de transferts sociaux en espèces destiné aux personnes âgées et vulnérables, qui a été transformé en outil de campagne. En outre, les électeurs ruraux ont tendance à être conservateurs et à voter pour les partis politiques traditionnels préférés de leurs aînés.

La Zambie est connue comme un bastion de la démocratie dans la région. Quel impact cette élection aura-t-elle sur la démocratie en Zambie et dans la région ?

Cette élection est la clé du déploiement d’une tendance unique dans la région sur la façon dont les élections peuvent être et seront gérées. Si elle est très mal gérée et qu’elle débouche sur le chaos, elle risque d’influencer la région de manière négative, car les dirigeants de la plupart des pays de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) ont tendance à s’inspirer les uns des autres. S’agissant de l’une des rares élections organisées dans la région pendant la pandémie de COVID-19, après l’élection historique du Malawi, la Zambie a l’occasion de montrer à la région qu’elle reste le bastion de la démocratie au sein de la SADC.

Cependant, les pratiques observées jusqu’à présent ne permettent pas de tirer de bonnes leçons pour la région. Par exemple, l’annulation des rassemblements et d’autres activités de campagne, principalement dirigés contre l’opposition, alors que le parti au pouvoir et les fonctionnaires continuent de mener leur campagne, est une très mauvaise leçon pour la démocratie, la concurrence loyale et les élections crédibles. L’application sélective du code de conduite électoral par le responsable des élections est également un très mauvais exemple pour la région. Par conséquent, la région devra choisir les bonnes leçons parmi les mauvaises. Cependant, la plupart des institutions électorales et des dirigeants politiques sont plus enclins à choisir les mauvaises leçons et à laisser les bonnes de côté, puisque les mauvaises pratiques électorales profitent aux titulaires.

Que peuvent faire les groupes de la société civile régionale et mondiale pour soutenir la société civile zambienne pendant cette période d’élections et après ?

La société civile régionale et mondiale a un rôle très important à jouer pour faire en sorte que la paix règne en Zambie et qu’il n’y ait pas d’intimidation et de harcèlement ciblés du mouvement de la société civile après les élections. Il est nécessaire de garder un œil attentif sur les événements post-électoraux, notamment en ce qui concerne les manœuvres visant à réduire l’espace civique. À quelques jours des élections, le 9 août, le secrétaire permanent du ministère de l’Information et de la Radiodiffusion, Amos Malupenga, a publié un communiqué avertissant les citoyens que le gouvernement pourrait couper l’accès à Internet avant les élections, ce qui constituerait une menace directe pour jouir des libertés d’association, de réunion pacifique et d’expression en ligne des citoyens pendant et après les élections.

L’armée et d’autres forces de défense, en plus de la police, ont été déployées dans les rues du pays sous prétexte de réprimer toute violence politique et électorale éventuelle, ce qui peut potentiellement donner lieu à des abus et miner l’espace civique physique. Par conséquent, l’espace civique et politique physique et en ligne sera constamment menacé par l’establishment pendant et après les élections, comme il l’a été auparavant.

La société civile et les médias critiques sont des cibles potentielles d’intimidation et de harcèlement post-électoraux, d’où la nécessité pour la société civile mondiale et régionale de soutenir la société civile en Zambie par des stratégies visant à contrer les représailles qui pourraient leur être imposées par la machine étatique après les élections. Si le gouvernement actuel l’emporte, sa catégorisation, sa marginalisation et sa discrimination des organisations de la société civile en fonction de leur affiliation réelle ou perçue à un parti s’aggraveront après les élections.

Le processus d’abrogation du projet de loi sur les ONG étant toujours en suspens, la période post-électorale pourrait connaître une nouvelle approche de son achèvement.

Il faudra mettre en place des stratégies de solidarité et des fonds juridiques pour aider ceux qui risquent d’être incriminés et poursuivis en justice par l’utilisation des lois archaïques. Il est nécessaire de continuer à contester l’existence de la loi sur la cybersécurité et les cybercrimes, de la loi sur l’ordre public et de la loi sur les ONG. À cette fin, la société civile régionale et mondiale doit soutenir, défendre, promouvoir et protéger l’espace civique et médiatique en Zambie avant, pendant et après les élections.

L’espace civique en Zambie est classé « obstrué » par le CIVICUS Monitor.

Entrez en contact avec GEARS via sa page Facebook et suivez @GearsZambia sur Twitter.

 

 

MYANMAR : « Presque toutes les personnes détenues nous disent qu’elles ont été battues »

CIVICUS s’entretient avec Manny Maung, chercheuse au Myanmar pour Human Rights Watch (HRW), sur la situation des droits humains au Myanmar. Manny était auparavant journaliste et a passé de nombreuses années à vivre et à travailler au Myanmar.

Le Myanmar reste sur la liste de surveillance du CIVICUS Monitor, qui comprend les pays ayant connu un déclin récent et rapide de leurs libertés civiques. Les militaires du Myanmar ont pris le pouvoir par un coup d’État le 1er février 2021, ont arrêté les dirigeants civils du gouvernement national et des États et ont lancé une répression brutale contre le mouvement de protestation dans tout le pays. Plus de six mois après, l’assaut contre l’espace civique persiste. Des milliers de personnes ont été arrêtées et détenues de manière arbitraire. Nombre d’entre eux font l’objet d’accusations infondées et des cas de torture et de mauvais traitements pendant les interrogatoires ont été signalés, ainsi que des décès en détention.

Manny Maung

Quelle est la situation des libertés civiques au Myanmar plus de cinq mois après le coup d’État ?

Depuis le coup d’État militaire du 1er février, nous avons assisté à une détérioration rapide de la situation. Des milliers de personnes ont été détenues arbitrairement et des centaines ont été tuées, tandis que de nombreuses autres se cachent et tentent d’échapper à l’arrestation. HRW a déterminé que les militaires ont commis des abus qui équivalent à des crimes contre l’humanité à l’encontre de la population. Il est donc évident que la situation est extrêmement dangereuse pour la société civile, les libertés civiques étant devenues inexistantes.

Le mouvement de désobéissance civile (MDC) est-il toujours actif malgré la répression ?

Des manifestations ont encore lieu quotidiennement, bien qu’elles soient moins nombreuses et plus ponctuelles. Des grèves éclair éclatent dans tout le Myanmar, et pas seulement dans les grandes villes. Mais ces manifestations sont désormais légèrement atténuées, non seulement en raison des violentes répressions des forces de sécurité, mais aussi à cause de la troisième vague dévastatrice d’infections au COVID-19. Des centaines de mandats d’arrêt ont été émis à l’encontre des meneurs des manifestations, y compris à l’encontre de près de 600 médecins qui ont participé à la MDC ou l’ont dirigée auparavant. Les journalistes, les avocats et les leaders de la société civile ont tous été pris pour cible, de même que toute personne considérée comme un leader de la manifestation ou de la grève. Dans certains cas, si les autorités ne trouvent pas la personne qu’elles veulent arrêter, elles arrêtent les membres de sa famille en guise de punition collective.

Quelle est la situation des manifestants qui ont été arrêtés et détenus ?

Presque toutes les personnes avec lesquelles nous nous sommes entretenus et qui ont été détenues ou raflées lors des vastes opérations de répression des manifestations nous ont dit avoir été battues lors de leur arrestation ou de leur détention dans des centres d’interrogatoire militaires. Un adolescent m’a raconté qu’il avait été frappé si fort avec la crosse d’un fusil qu’il s’était évanoui entre les coups. Il a également raconté qu’on l’a forcé à entrer dans une fosse et qu’on l’a enterré jusqu’au cou alors qu’il avait les yeux bandés, tout cela parce que les autorités le soupçonnaient d’être un leader protestataire. D’autres personnes ont décrit des passages à tabac violents alors qu’elles étaient menottées à une chaise, qu’elles étaient privées de nourriture et d’eau, qu’elles ne dormaient pas et qu’elles subissaient des violences sexuelles ou des menaces de viol.

De nombreux manifestants qui sont toujours détenus n’ont pas eu de procès sérieux. Certains ont été inculpés et condamnés, mais il s’agit d’un petit nombre comparé aux milliers de personnes qui attendent que leur dossier avance. De nombreux détenus qui ont été libérés depuis nous disent qu’ils ont eu très peu de contacts, voire aucun, avec leurs avocats. Mais les avocats qui les représentent courent également des risques. Au moins six avocats défendant des prisonniers politiques ont été arrêtés, dont trois alors qu’ils représentaient un client dans le cadre d’un procès.

Comment l’interruption des services d’Internet et de télévision a-t-elle affecté le MDP ?

L’interdiction de la télévision par satellite est venue s’ajouter aux restrictions de l’accès à l’information. La junte a affirmé que des « organisations illégales et des organes de presse » diffusaient des programmes par satellite qui menaçaient la sécurité de l’État. Mais les interdictions semblent viser principalement les chaînes d’information étrangères qui diffusent par satellite au Myanmar, y compris deux diffuseurs indépendants en langue birmane, Democratic Voice of Burma et Mizzima, qui se sont vu retirer leur licence par la junte en mars. Les coupures d’accès à Internet ont également rendu difficile l’accès à l’information et la communication en temps réel entre les personnes.

Les coupures générales de l’accès à Internet sont une forme de punition collective. Elles entravent l’accès aux informations et aux communications nécessaires à la vie quotidienne, mais surtout en cas de crise et de pandémie de COVID-19. Ces restrictions servent également de couverture aux violations des droits humains et compliquent les efforts visant à documenter ces violations.

Pourquoi la violence dans les zones ethniques a-t-elle augmenté, et qui est visé ?

Le coup d’État a entraîné une reprise des combats dans certaines régions du pays entre les groupes armés ethniques et l’armée. L’État de Rakhine semble être l’exception, car l’armée d’Arakan y a négocié un cessez-le-feu et les manifestations contre l’armée n’ont pas été aussi bruyantes ou répandues. D’autres groupes armés ethniques, tels que l’Armée de l’indépendance kachin et l’Armée de libération nationale karen (ALNK), ont accueilli favorablement la résistance aux militaires et offrent un refuge aux personnes fuyant les militaires dans les territoires qu’ils contrôlent. De nouveaux affrontements entre l’armée et l’ALNK ont donné lieu à un certain nombre de violations des droits humains à l’encontre de civils et ont entraîné le déplacement de milliers de personnes à la frontière entre la Thaïlande et le Myanmar.

Que pensez-vous de la réaction de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE) à la situation au Myanmar jusqu’à présent ?

L’ANASE a tenté de suivre les voies diplomatiques, mais il ne s’agit pas d’une situation où les choses se passent comme d’habitude. Les militaires ont pris le pouvoir et ont commis des crimes contre leur propre peuple - une population civile qui a déjà voté pour le gouvernement qu’elle préfère. Après des mois de négociations futiles, l’ANASE devrait être prête à imposer des sanctions au Myanmar. En tant que nations indépendantes, les États membres de l’ANASE devraient agir ensemble et imposer des sanctions ciblées au Myanmar afin de s’assurer que les militaires n’agissent plus en toute impunité.

La réaction du général Min Aung Hlaing, qui s’est autoproclamé Premier ministre, au plan consensuel en cinq points proposé par l’ANASE témoigne de son mépris total pour la diplomatie régionale et montre clairement qu’il ne répondra qu’à des actes durs - tels que la coupure de son accès et de celui de l’armée aux revenus étrangers par des sanctions intelligentes.

Que peut faire la communauté internationale pour soutenir la société civile et favoriser le retour à un régime démocratique ?

HRW recommande au Conseil de sécurité des Nations Unies (CSNU) de saisir la Cour pénale internationale concernant la situation au Myanmar. Le CSNU et les pays influents tels que les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie, le Japon, l’Inde, la Thaïlande et l’Union européenne devraient appliquer des sanctions coordonnées pour faire pression sur la junte. Le CSNU devrait également adopter une résolution visant à interdire la vente d’armes au Myanmar.

Quant aux organisations internationales de la société civile, elles doivent continuer à plaider en faveur des membres de la société civile qui se cachent actuellement ou qui sont détenus de manière arbitraire. Cela signifie qu’elles doivent continuer à faire pression pour que soit reconnue la gravité de la crise politique et humanitaire au Myanmar, et pour que les gouvernements agissent en faveur de la population du Myanmar.

L’espace civique au Myanmar est classé « réprimé » par le CIVICUS Monitor.

Suivez @mannymaung sur Twitter.

 

MYANMAR : « Les militaires ont fait passer les travailleurs de la santé du statut de héros à celui de criminel du jour au lendemain »

Nay Lin Tun MayCIVICUS s’entretient avec Nay Lin Tun, un médecin qui se porte régulièrement volontaire auprès des équipes de secours dans les zones d’urgence de la ville de Yangon au Myanmar. Depuis que l’armée a pris le pouvoir par un coup d’État le 1er février 2021, elle a lancé une répression brutale contre le Mouvement de désobéissance civile (MDC), un mouvement de protestation qui s’est étendu à tout le pays et au sein duquel les professionnels de la santé ont joué un rôle clé.

Depuis le coup d’État, Nay Lin Tun est en première ligne pour soigner les manifestants blessés par les forces de sécurité. Il a précédemment travaillé dans l’État de Rakhine, où il fournissait des soins de santé communautaires mobiles à la population Rohingya et à d’autres personnes déplacées à l’intérieur du pays dans les zones touchées par le conflit. Il a également participé à la campagne Goalkeepers Youth Action Accelerator, qui vise à accélérer les progrès vers les objectifs de développement durable des Nations unies.

 

PHILIPPINES : « Les accusations portées contre moi font partie des tentatives du gouvernement pour faire taire ses détracteurs »

CIVICUS s’entretient avec Elisa « Tita » Lubi, présidente du groupe de défense des droits humains Karapatan, qui fait actuellement l’objet de fausses accusations de tentative de meurtre. Elle a été inculpée, ainsi que le Secrétaire général de Karapatan pour la région de Mindanao Sud, Jayvee Apia, pour avoir prétendument commis ces crimes lors d’un affrontement armé entre l’armée et des membres du groupe d’opposition armé New People’s Army en mai 2018. L’affaire n’a été ouverte qu’en juin 2020, deux ans après l’affrontement présumé.

 

INDONÉSIE : « Les militants pro-indépendance pacifiques risquent d'être qualifiés de terroristes »

CIVICUS s’entretient avec Samuel Awom, coordinateur du groupe de défense des droits humains KontraS Papua, qui surveille les violations des droits humains, défend les victimes et œuvre pour la paix en Papouasie. KontraS Papua est basé à Jayapura, la capitale de la Papouasie, et surveille la situation des droits humains dans toute la région de Papouasie.

 

MALAISIE : « Le gouvernement aurait dû aider les réfugiés lors de la pandémie »

CIVICUS s’entretient avec Htoon Htoon Oo, un réfugié et activiste du Myanmar, actuellement basé en Malaisie. En 2007, il était étudiant en chimie à l’université de Yangon Est et, en tant que militant, il a pris part à la révolution safran, une série de manifestations déclenchées par une hausse des prix du carburant en 2007, qui ont été durement réprimées. Il a également été actif lors de la transition du Myanmar d’une dictature militaire à un gouvernement quasi-civil en 2010.

Conscient d’être sous la surveillance de l’État et craignant que les membres de sa famille et ses proches subissent des représailles et du harcèlement en raison de son activisme, il a fui le Myanmar en 2011 et vit depuis comme réfugié en Malaisie.

Htoon Htoon Oo

Quelle est la situation des réfugiés en Malaisie ?

La vie des réfugiés du Myanmar en Malaisie continue d’être difficile, car elle implique diverses luttes et souffrances. Nous nous sentons souvent impuissants, sans espoir et sans protection. En mai 2021, on estimait à 179 570 le nombre de réfugiés et de demandeurs d’asile enregistrés auprès du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) en Malaisie. La majorité d’entre eux – 154 840 au total - étaient originaires du Myanmar, dont 102 950 Rohingyas, 22 490 membres de l’ethnie chinoise et 29 400 membres d’autres groupes ethniques fuyant les persécutions ou les zones touchées par les conflits.

La Malaisie n’a pas encore ratifié la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés. L’absence d’un cadre juridique pour la reconnaissance des réfugiés et des demandeurs d’asile a créé des conditions problématiques et d’exploitation pour les réfugiés et les demandeurs d’asile, car nous n’avons pas de droits formels au travail, nous n’avons pas de statut juridique, et nous continuons à risquer d’être arrêtés, détenus et refoulés, et nous ne bénéficions d’aucune protection juridique.

Nos libertés civiques sont également limitées. Bien qu’il existe de nombreuses organisations de réfugiés d’origines diverses, lorsqu’il s’agit d’exprimer nos préoccupations et d’organiser nos luttes, la réalité est que nous ne sommes pas en mesure de le faire librement. Il existe une peur commune parmi les réfugiés quant aux conséquences de parler de notre lutte, d’exprimer nos préoccupations et de revendiquer nos droits.

Par exemple, en vertu de la loi sur les rassemblements pacifiques, section 4(a), le droit de se réunir pacifiquement est réservé exclusivement aux citoyens malaisiens. En outre, de nombreuses lois en Malaisie ont pour effet de dissuader les réfugiés de s’exprimer, comme la loi sur l’immigration, qui criminalise les sans-papiers ainsi que les réfugiés, étant donné que nous ne sommes pas reconnus par la loi. La loi sur l’immigration expose également les réfugiés à des formes de punition sévères, comme la bastonnade. L’absence de reconnaissance des réfugiés et des demandeurs d’asile en Malaisie nous expose à l’arrestation, à l’emprisonnement et à divers abus.

Quels sont les défis supplémentaires auxquels les réfugiés ont été confrontés dans le cadre de la pandémie ?

Depuis que la pandémie de COVID-19 a éclaté en Malaisie en mars 2020, les réfugiés ont été confrontés à plusieurs problèmes et luttes. Le confinement, connu sous le nom d’ordre de contrôle des mouvements (MCO), qui a été appliqué à l’ensemble du pays, a eu un impact énorme sur les réfugiés.

Les réfugiés ne peuvent pas travailler selon la loi malaisienne, mais certains recherchent un travail informel pour survivre. Pendant la pandémie, nous avons vu des cas d’employeurs forçant les réfugiés à travailler pour des salaires inférieurs au salaire normal ou à prendre des congés sans solde ou à démissionner, simplement en raison de leur statut de réfugié. De nombreux réfugiés ont perdu leur emploi à cause de la pandémie. Il n’y a rien pour nous protéger de ces abus.

Nous craignons également pour notre sécurité pendant la pandémie car il y a eu plusieurs cas de réfugiés pris pour cible par la police et les agents de l’immigration en raison de l’absence de politiques claires, et de la méconnaissance de ce qu’est un réfugié par les responsables de l’application de la loi. Certains réfugiés ont été condamnés à des amendes par la police, et d’autres ont même été détenus dans des postes de police pendant plusieurs jours.

Certaines personnes nous qualifient également d’immigrants illégaux, même si nous possédons des cartes ou des documents de réfugiés du HCR complets et authentiques.

La plupart des réfugiés qui sont confrontés à ces difficultés souffrent également de dépression et sont mentalement épuisés par les efforts qu'ils déploient pour survivre et rester en sécurité.

Les réfugiés ont-ils reçu un soutien de la part du gouvernement malaisien ou du HCR pendant la pandémie ?

Les réfugiés n’ont reçu aucun soutien de la part du gouvernement malaisien ; nous avons plutôt subi davantage de raids et des restrictions croissantes. C’est le contraire de ce qui aurait dû se passer : ils auraient dû nous donner accès à des informations sur le traitement et le dépistage du COVID-19 et il aurait dû y avoir d’autres programmes de soutien aux réfugiés pendant la pandémie.

Au lieu de cela, en mai 2020, le département de l’immigration et les forces de police de Malaisie ont effectué des raids contre les immigrants à Kuala Lumpur. Alors que les personnes enregistrées auprès du HCR ont été largement épargnées par les arrestations, les demandeurs d’asile non enregistrés ont été emmenés avec les travailleurs migrants sans papiers. Certains ont également été bloqués dans des zones strictement fermées, entourées de fils barbelés, les habitants n’ayant pas le droit de sortir de chez eux, ce qui a rendu les choses très difficiles. Beaucoup d’entre nous ne s’en sont pas remis.

On a également assisté à une vague de discours haineux en ligne à l’égard des réfugiés, et en particulier des Rohingyas, pendant la pandémie, accompagnée d’annonces et de politiques gouvernementales hostiles aux migrants et aux réfugiés.

Le HCR a envoyé des messages directs aux réfugiés dont les documents avaient expiré pour les informer qu’ils resteraient valides jusqu’à ce que le HCR puisse reprendre ses activités normales, qui ont été perturbées par la pandémie. Cela n’a toutefois rien changé pour les forces de l’ordre, et de nombreuses personnes ont reçu des amendes et ont même été arrêtées.

Quel est le statut des réfugiés concernant l’accès au vaccin COVID-19 ?

Le gouvernement malaisien a encouragé les réfugiés à s’inscrire pour se faire vacciner mais n’a pas fourni d’informations claires, et les systèmes existants ne sont pas accessibles aux réfugiés.

Par exemple, il est nécessaire de disposer de documents spécifiques pour s’enregistrer pour les vaccins. Le système exige que les réfugiés et les demandeurs d’asile fournissent une carte d’identité ou un numéro de passeport, deux documents auxquels nous n’avons pas accès. Le système devrait être plus inclusif pour toutes les personnes vivant en Malaisie, y compris les réfugiés, les demandeurs d’asile et les sans-papiers, car les vaccinations devraient être la première barrière contre la création de clusters COVID-19. Nous arrêter ne fera qu’empirer les choses, car on sait que des clusters mortels se sont formés dans les centres de détention. La criminalisation de l’immigration est à l’origine de ce problème.

Quelles sont les demandes des communautés de réfugiés vis-à-vis du gouvernement malaisien et de la communauté internationale ?

Nous aimerions que le gouvernement malaisien sensibilise le public au statut des réfugiés en tant que réfugiés, et non en tant qu’immigrants illégaux, groupes à risque ou même criminels. Il y a eu une perception négative des réfugiés comme ne faisant que profiter de la société sans y contribuer, ce qui est faux.

En réalité, nous voulons contribuer à la société malaisienne de toutes les manières possibles. Nous demandons instamment au gouvernement malaisien de donner aux réfugiés un accès légal au travail et de reconnaître le statut légal des réfugiés. Nous sommes actuellement dans l’incapacité de trouver un travail officiel, et le manque de reconnaissance nous expose à l’exploitation. Nous espérons que le gouvernement fera prendre conscience des véritables raisons pour lesquelles les réfugiés sont ici.

J’espère que le gouvernement pourra travailler main dans la main avec le HCR et la société civile pour régler la question des réfugiés de manière plus appropriée et plus efficace, et ne pas expulser les réfugiés du Myanmar vers ce dernier, qui se trouve actuellement sous régime militaire. Nous devrions plutôt trouver des solutions telles qu’un programme de réinstallation. Des politiques claires et des informations sur les vaccins devraient également être accessibles à tous les réfugiés.

L’espace civique en Malaisie est classé « obstrué » par le CIVICUS Monitor.

 

KIRGHIZISTAN : « Le choix des citoyens lors du référendum sera décisif pour l'avenir »

Ulugbek AzimovCIVICUS et l’International Partnership for Human Rights (Partenariat international pour les droits de l'homme) s’entretiennent avec Ulugbek Azimov, expert juridique à la Legal Prosperity Foundation, au sujet des manifestations qui ont eu lieu au Kirghizistan en octobre 2020 et des évolutions politiques qui s’en sont suivies. La Legal Prosperity Foundation (anciennement Youth Human Rights Group) est une organisation indépendante de la société civile qui œuvre à la promotion des droits humains et des principes démocratiques au Kirghizstan depuis 1995. L’organisation mène des programmes éducatifs, assure le suivi des droits humains, interagit avec les mécanismes internationaux des droits humains et promeut le respect des droits humains dans le cadre de réformes juridiques.

Le Kirghizistan est souvent considéré comme la seule démocratie d’Asie centrale. Dans quelle mesure cette description est-elle proche de la vérité ?

Il est vrai qu’au début des années 1990, c’est-à-dire dans les premières années de l’indépendance, la démocratie a émergé et a commencé à se développer au Kirghizistan. Par rapport aux autres pays de la région, le Kirghizistan se caractérisait par un niveau plus élevé de participation des citoyens, une société civile plus développée et des conditions plus favorables au fonctionnement et à la participation des partis politiques au processus politique. Pour cette raison, le Kirghizstan a été qualifié d’« île de la démocratie » en Asie centrale.

Toutefois, au cours des 30 années qui ont suivi l’indépendance, le Kirghizistan a été confronté à de graves difficultés. Les tentatives des anciens présidents pour préserver et renforcer leur emprise sur le pouvoir, en faisant pression sur l’opposition, en persécutant les médias et les journalistes indépendants, en restreignant la liberté d’expression, en utilisant les ressources publiques en leur faveur, en soudoyant les électeurs et en falsifiant les résultats des élections, ont entraîné des bouleversements politiques majeurs à plusieurs reprises. Au cours des 15 dernières années, le gouvernement a été renversé à trois reprises lors des révolutions dites des tulipes, d’avril et d’octobre, respectivement en 2005, 2010 et 2020, deux anciens présidents ayant été contraints de fuir le pays et le troisième de démissionner avant le terme de son mandat.

Chaque bouleversement a hélas été accompagné d'évolutions mettant à mal les acquis démocratiques antérieurs. Il n’est donc pas surprenant que Freedom House ait toujours classé le Kirghizistan comme étant seulement « partiellement libre » dans son enquête annuelle sur la liberté dans le monde. En outre, dans l’enquête la plus récente, publiée cette année, la note du Kirghizistan s’est détériorée pour devenir « non libre » en raison des retombées des élections législatives d’octobre 2020, qui ont été entachées de graves violations. Ainsi, le Kirghizistan se trouve désormais dans la même catégorie que celle dans laquelle se trouvent les autres pays d’Asie centrale depuis de nombreuses années. 

Des restrictions liées à la pandémie ont-elles été imposées à l’approche des élections de 2020 ?

En réponse à l’augmentation rapide des cas de COVID-19 au printemps 2020, les autorités kirghizes ont adopté des mesures d’urgence et instauré un confinement dans la capitale, Bichkek, et dans plusieurs autres régions du pays, ce qui a entraîné des restrictions du droit à la liberté de mouvement et d’autres droits connexes. Tous les événements publics, y compris les rassemblements, ont été interdits.

Les mesures prises dans le contexte de la pandémie ont également suscité des inquiétudes quant aux restrictions de la liberté d’expression et de l’accès à l’information. Les autorités ont sérieusement resserré la vis contre les voix critiques, en réponse aux nombreuses critiques formulées à l’encontre des personnes au pouvoir, notamment le président de l’époque Sooronbai Jeenbekov, pour leur incapacité à lutter efficacement contre la pandémie. Les forces de l’ordre ont traqué les blogueurs et les commentateurs des médias sociaux gênants, leur ont rendu visite à leur domicile et ont engagé des discussions « préventives » avec eux. Dans certains cas, des utilisateurs de médias sociaux ont été placés en détention pour avoir soi-disant diffusé de fausses informations sur la pandémie, et ont été contraints de présenter des excuses publiques sous la menace de poursuites.

La loi sur la « manipulation de l’information », adoptée par le Parlement en juin 2020, est particulièrement préoccupante. Bien que les initiateurs de la loi aient prétendu qu'elle avait pour seul but de résoudre le problème des faux comptes en ligne, il était clair dès le départ qu’il s’agissait d’une tentative de la part des autorités d’introduire la censure sur Internet et de fermer les sites indésirables à la veille des élections. Après une avalanche de critiques de la part de la communauté des médias et des défenseurs des droits humains, le président de l’époque, M. Jeenbekov, a refusé de signer la loi et l’a renvoyée au Parlement pour révision en août 2020. Depuis lors, la loi est restée au niveau du Parlement. 

Qu’est-ce qui a déclenché les manifestations post-électorales d’octobre 2020 ? Qui a protesté, et pourquoi ?

La principale raison des manifestations d’octobre 2020, qui ont à nouveau conduit à un changement de pouvoir, était le mécontentement de la population à l’égard des résultats officiels des élections législatives du 4 octobre. 

Sur les 16 partis en lice pour un siège au Parlement, seuls cinq ont franchi le seuil des sept pour cent requis pour entrer au Parlement. Bien que le président de l’époque, M. Jeenbekov, ait déclaré publiquement qu’il ne soutenait aucun parti, celui qui a obtenu le plus de voix - Birimdik (Unité) – lui était lié puisque son propre frère et d’autres membres de l’élite dirigeante se présentaient sous sa bannière. Le parti arrivé en deuxième position, Mekenim Kyrgyzstan (Mère patrie du Kirghizistan), était également considéré comme pro-gouvernemental et associé à la famille de l’ancien haut fonctionnaire des services douaniers Raiymbek Matraimov, qui a été impliqué dans une enquête très médiatisée sur la corruption, publiée en novembre 2019. Le gouvernement de Jeenbekov a ignoré les conclusions de cette enquête et n’a pas engagé d’action pénale contre Matraimov, malgré les appels publics en ce sens.

Il était prévisible que Birimdik et Mekenim Kyrgyzstan obtiennent de nombreux votes, compte tenu de l’utilisation de ressources publiques et des cas signalés d'achat de votes en faveur de leurs candidats. Ces deux partis, qui participaient pour la première fois à des élections législatives, ont obtenu près de la moitié des voix et donc la majorité absolue des sièges au Parlement. Les méthodes utilisées par les deux partis vainqueurs pour s’assurer le contrôle du Parlement ont suscité l’indignation des autres partis politiques ayant participé aux élections, de leurs électeurs et même des personnes apolitiques.

Les élections se sont déroulées dans un contexte de mécontentement croissant face aux difficultés sociales et économiques causées par la pandémie, ainsi que de sentiments antigouvernementaux grandissants au sein de la population.

Les élections « entachées », caractérisées par un nombre sans précédent de violations, ont servi de catalyseur aux événements qui ont suivi. Les manifestations ont commencé immédiatement après l’annonce des résultats préliminaires, le soir du jour de l’élection, le 4 octobre, et se sont poursuivies tout au long de la journée suivante. Les jeunes y ont joué un rôle décisif : la plupart de ceux qui sont descendus dans la rue pour protester et se sont rassemblés sur la place centrale de la capitale étaient des personnes jeunes. Malheureusement, la plupart de ceux qui ont été blessés, ainsi que le manifestant qui est décédé pendant les événements d’octobre, étaient également des jeunes.

Quelle a été la réaction du gouvernement face aux manifestations ?

Les autorités avaient la possibilité de prendre le contrôle de la situation et de la résoudre pacifiquement, mais elles ne l’ont pas saisie. Ce n’est que dans la soirée du 5 octobre que le président de l’époque, M. Jeenbekov, a annoncé qu’il rencontrerait les dirigeants des différents partis en lice pour les élections. Il a fixé une réunion pour le matin du 6 octobre, mais il était trop tard, car dans la nuit du 5 octobre, les manifestations pacifiques ont dégénéré en affrontements entre les manifestants et les forces de l’ordre à Bichkek, qui se sont terminés par la prise de la Maison Blanche (siège de la présidence et du Parlement) et d’autres bâtiments publics par les manifestants. Au cours de ces affrontements, les forces de l’ordre ont utilisé des balles en caoutchouc, des grenades assourdissantes et des gaz lacrymogènes contre les manifestants. À la suite de ces affrontements, un jeune homme de 19 ans a été tué et plus de 1 000 personnes ont dû recevoir des soins médicaux, dont des manifestants et des membres des forces de l’ordre, et plus de 600 policiers ont été blessés. Au cours des troubles, des voitures de police, des ambulances, des caméras de surveillance et d’autres biens ont également été endommagés, pour une valeur estimée à plus de 17 millions de soms (environ 200 000 USD).

Les élections présidentielles anticipées organisées en janvier 2021 ont-elles permis de résoudre les problèmes soulevés par les manifestations ?

La principale revendication des manifestants était d’annuler les résultats des élections législatives d’octobre 2020 et d’organiser de nouvelles élections équitables. Cette demande a été partiellement satisfaite le 6 octobre 2020, lorsque la Commission électorale centrale (CEC) a déclaré les résultats des élections invalides. Cependant, jusqu’à présent, aucune date n’a été fixée pour les nouvelles élections législatives. La CEC les avait initialement prévues pour le 20 décembre 2020, mais le Parlement a réagi en adoptant rapidement une loi qui suspendait les élections durant le temps de révision de la Constitution, et prolongeait le mandat des membres du Parlement sortant jusqu’au 1er juin 2021.

La Commission de Venise - un organe consultatif du Conseil de l’Europe, composé d’experts indépendants en droit constitutionnel - a évalué cette loi et conclu que, pendant la période de transition actuelle, le Parlement devrait exercer des fonctions limitées et s’abstenir d’approuver des mesures extraordinaires, telles que des réformes constitutionnelles. Toutefois, le Parlement sortant a poursuivi ses travaux de manière habituelle et a approuvé la tenue d’un référendum constitutionnel en avril 2021. Le président nouvellement élu, Sadyr Japarov, a proposé d’organiser de nouvelles élections parlementaires à l’automne 2021, ce qui signifierait que les membres du Parlement sortant resteraient en poste même après le 1er juin 2021.

Conformément à d’autres revendications des manifestants, la législation électorale du pays a été modifiée en octobre 2020 afin de réduire le seuil électoral de sept à trois pour cent, permettant aux partis d'être représentés au Parlement et de réduire le fonds électoral de 5 à 1 million de soms (environ 12 000 USD). Ces modifications ont été apportées pour faciliter la participation d’un plus grand nombre de partis, y compris les plus récents, et pour promouvoir le pluralisme et la concurrence.

Les manifestants ont également exprimé leur mécontentement face à l’insuffisance des mesures prises pour lutter contre la corruption. Ils ont exigé que les autorités traduisent en justice les fonctionnaires corrompus, en particulier Matraimov, et restituent à l’État les biens volés. S’exprimant devant les manifestants avant de devenir président, M. Japarov a promis que M. Matraimov serait arrêté et puni.

Il faut reconnaître que Japarov a tenu parole. Après son arrivée au pouvoir en octobre 2020, Matraimov a été arrêté dans le cadre d’une enquête sur des mécanismes de corruption au sein du service des douanes, a plaidé coupable et a accepté de réparer les dommages en remboursant plus de 2 milliards de soms (environ 24 millions de USD). Un tribunal local l’a ensuite condamné, mais lui a appliqué une peine réduite, sous la forme d’une amende de 260 000 soms (environ 3 000 USD) et a levé les mesures de gel de ses biens, car il avait coopéré à l’enquête. Cette sentence extrêmement clémente a provoqué l’indignation générale. Le 18 février 2021, Matraimov a de nouveau été arrêté pour de nouvelles accusations de blanchiment d’argent, mais quelques jours plus tard, il a été transféré du centre de détention provisoire où il était détenu vers une clinique privée pour y être soigné pour des problèmes de santé. Après cela, beaucoup ont qualifié de « populistes » les mesures anticorruption prises par les autorités actuelles.

En janvier 2021, les citoyens kirghizes ont également voté lors d’un référendum constitutionnel. Quels ont été ses résultats, et quelles conséquences auront-ils sur la qualité de la démocratie ?

Selon les résultats du référendum, qui s’est déroulé le même jour que l’élection présidentielle de janvier 2021, 84 % des électeurs ont soutenu le changement d'un système de gouvernement parlementaire à un système présidentiel.

Sur la base d’une expérience comparative, de nombreux avocats et activistes de la société civile ne considèrent pas ce changement comme négatif en soi, à condition qu’un système de contrôle et d’équilibre des pouvoirs efficace soit mis en place. Cependant, ils sont sérieusement préoccupés par le fait que les autorités tentent de mener cette transition à un rythme anormalement rapide, en utilisant des approches et des méthodes discutables qui ne correspondent pas aux principes généralement acceptés et aux règles et procédures juridiques établies.

Le premier projet de Constitution prévoyant un système de gouvernance présidentiel, présenté en novembre 2020, a été surnommé « khanstitution » en référence aux dirigeants autocratiques historiques d’Asie centrale. Ses détracteurs ont accusé M. Japarov, qui a plaidé en faveur de ce changement depuis son entrée en fonction en octobre 2020, de vouloir usurper le pouvoir.

Le projet de Constitution accordait au président des pouvoirs pratiquement illimités, tout en réduisant au minimum le statut et les pouvoirs du Parlement, ce qui compromettait l’équilibre des pouvoirs et créait un risque d’abus de pouvoir présidentiel. Il prévoyait également une procédure d’impeachment compliquée, impossible à mettre en œuvre dans la pratique. En outre, alors qu’il ne mentionne pas une seule fois le principe de l’État de droit, le texte fait référence à plusieurs reprises à des valeurs et principes moraux. De nombreuses dispositions de la Constitution actuelle qui garantissent les droits humains et les libertés ont été exclues.

En raison de critiques sévères, les autorités ont été contraintes d’abandonner leur projet initial de soumettre le projet de Constitution à un référendum le même jour que l’élection présidentielle de janvier 2021, et ont accepté d’organiser une discussion plus large. À cette fin, une conférence dite constitutionnelle a été convoquée et ses membres ont travaillé pendant deux mois et demi, malgré les accusations d’illégitimité de leurs activités. Au début du mois de février 2021, la conférence constitutionnelle a soumis ses suggestions au Parlement.

Il faut reconnaître qu’à la suite de la discussion et des propositions soumises par la conférence constitutionnelle, certaines parties du projet de Constitution ont été améliorées. Par exemple, la référence au principe de l’État de droit a été rétablie et des modifications importantes ont été apportées aux sections relatives aux droits humains et aux libertés, notamment en ce qui concerne la protection de la liberté d’expression, le rôle des médias indépendants et le droit d’accès à l’information. Mais le projet est resté pratiquement inchangé en ce qui concerne les dispositions qui prévoient des pouvoirs illimités pour le président.

En mars 2021, le Parlement a adopté une loi sur l’organisation d’un référendum sur le projet de Constitution révisé, fixant la date au 11 avril 2021. Cela a suscité une nouvelle vague d’indignation parmi les politiciens, les juristes et les activistes de la société civile, qui ont souligné que cela allait à l’encontre de la procédure établie pour les changements constitutionnels et ont de nouveau averti que la concentration du pouvoir entre les mains du président pourrait aboutir à un régime autoritaire. Leurs préoccupations ont été reprises dans un avis conjoint de la Commission de Venise et du Bureau des institutions démocratiques et des droits de l'homme au sein de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, émis en mars 2021 à la demande du médiateur du Kirghizistan.

Le projet de Constitution comporte deux autres dispositions problématiques. L’une d’elles permet d’imposer des restrictions à tout événement qui contredit les « valeurs morales et éthiques » ou « la conscience publique du peuple de la République kirghize ». Ces concepts ne sont pas définis ou réglementés, ils peuvent donc être interprétés différemment selon les cas, ce qui crée un risque d’interprétation trop large et subjective et d’application arbitraire. Cela pourrait à son tour entraîner des restrictions excessives des droits et libertés humains, notamment des droits aux libertés d’expression et de réunion pacifique.

L’autre disposition impose aux partis politiques, aux syndicats et aux autres associations publiques de garantir la transparence de leurs activités financières et économiques. Dans le contexte des récentes tentatives de renforcement du contrôle des organisations de la société civile (OSC), on craint que cette disposition ne soit utilisée pour faire pression sur celles-ci. Le jour même où le Parlement a voté en faveur de l’organisation d’un référendum sur le projet de Constitution, certains législateurs ont accusé les OSC de porter atteinte aux « valeurs traditionnelles » et de constituer une menace pour l’État. 

Les activistes de la société civile continuent de demander la dissolution du Parlement actuel, qui a perdu sa légitimité à leurs yeux, et exhortent le président à convoquer rapidement de nouvelles élections. Les activistes organisent un rassemblement permanent à cette fin et, si leurs demandes ne sont pas satisfaites, ils prévoient de se tourner vers les tribunaux en invoquant l'usurpation du pouvoir.

Le président a toutefois rejeté toutes les préoccupations exprimées au sujet de la réforme constitutionnelle. Il a assuré que le Kirghizistan resterait un pays démocratique, que la liberté d’expression et la sécurité personnelle des journalistes seraient respectées et qu’il n’y aurait plus de persécution politique.

Les citoyens du Kirghizistan doivent faire leur choix. Le référendum à venir sur l’actuel projet de Constitution pourrait devenir un autre tournant dans l’histoire du Kirghizistan, et le choix des citoyens sera décisif pour l’évolution future vers la stabilité et la prospérité.

L’espace civique au Kirghizistan est classé « obstrué » par le CIVICUS Monitor.
Entrez en contact avec la Legal Prosperity Foundation via sa page Facebook et suivez lpf_kg sur Instagram. 

 

BANGLADESH : « Pour lutter contre le viol, nous avons besoin d’une réforme profonde du système juridique »

CIVICUS s’entretient avec Aparajita Sangita, activiste des droits humains bangladeshi et cinéaste indépendante primée au niveau international. Aparajita a travaillé à travers plusieurs films sur la discrimination sexuelle et les droits des femmes, et a été impliqué dans diverses actions sociales, telles que des projets d’éducation pour les enfants des rues et des banques alimentaires. En réponse à son activisme, elle a été harcelée par la police. Pour son activisme sur les réseaux sociaux, elle a également été poursuivie pour harcèlement en vertu de la draconienne loi sur la sécurité numérique. Les charges retenues contre elle ont été abandonnées en réaction aux manifestations qui ont eu lieu dans la rue et sur internet.

Aparajita Sangita

Quels éléments ont déclenché les récentes manifestations contre le viol au Bangladesh ?

Dans la nuit du 5 janvier 2020, une étudiante de l’université de Dhaka (UD) a été violée après être descendue d’un bus universitaire dans le quartier de Kurmitola de la capitale, Dhaka. Les étudiants de l’UD ont été perturbés par cet incident, qui a donné lieu à des manifestations et à l’organisation de plusieurs événements.

Malgré les manifestations généralisées contre le viol, la violence sexuelle à l’égard des femmes a persisté et même augmenté pendant la pandémie de COVID-19.

Le 25 septembre, une femme en visite au MC College de Sylhet avec son mari a été violée dans un foyer du campus par des activistes politiques liés au parti au pouvoir. Au même temps où éclataient des manifestations en réaction à cet incident, une vidéo montrant une femme en train d’être maltraitée à Begumganj, dans le Noakhali, est devenue virale sur les réseaux sociaux le 4 octobre. La vidéo montre un groupe d’hommes entrant dans la maison de la femme, la déshabillant et l’agressant physiquement, tout en laissant tout cela enregistré dans une vidéo.

Ces incidents ne sont que quelques-uns des nombreux cas de viols et de violences sexuelles contre les femmes qui ont circulé sur les réseaux sociaux au Bangladesh. Les auteurs de ces violences sont des parents, des hommes proches, des forces de l’ordre, des fonctionnaires, des dirigeants politiques et des acteurs religieux.

Tout cela a déclenché les manifestations de masse contre le viol qui ont eu lieu en octobre 2020, où des gens de tout le pays se sont rassemblés pour protester contre la violence à l’égard des femmes. Le mouvement contre le viol a commencé à Shahbag, connu sous le nom de « Bangladesh’s Movement Square », mais s’est rapidement étendu à toutes les villes, et même aux villages, à travers le Bangladesh. Il s’agit de Bogra, Brahminbaria, Champainabganj, Chandpur, Dhamirhat (Nowgaon), Faridpur, Gafargaon (Mymensingh), Gopalganj, Jaipurhat, Kurigram, Manikganj, Noakhali, Panchgarh, Rajshahi, Satkhira et Syedpur (Nilphamari).

Le mouvement de protestation contre le viol a rassemblé des personnes de différents horizons, notamment des membres de partis politiques, des écrivains, des militants culturels, des activistes des réseaux sociaux, des joueurs de l’équipe nationale de cricket, des activistes des droits des femmes et des journalistes. Pour la première fois au Bangladesh, des femmes ont manifesté contre le viol au milieu de la nuit. À Dhaka, ils ont marché de Shahbag au Parlement, portant des torches et criant des slogans.

Quelles étaient les principales revendications des manifestants ?

Le mouvement de protestation anti-viol a formulé neuf demandes pour mettre fin aux viols et aux violences sexuelles. Il s’agit notamment de l’introduction de sanctions exemplaires pour les personnes impliquées dans des viols et des violences contre les femmes dans tout le Bangladesh et du licenciement immédiat du ministre de l’intérieur, qui n’a pas rempli son rôle de rendre la justice.

Les manifestants ont également exigé la fin de tous les abus sexuels et sociaux à l’encontre des femmes tribales, la création d’un comité pour prévenir le harcèlement sexuel à l’encontre des femmes dans toutes les organisations gouvernementales et dans le secteur privé, ainsi que dans les établissements d’enseignement, conformément aux décisions de la Haute Cour, et la pleine application de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW). Ils ont également appelé à l’abolition des lois et des pratiques qui perpétuent les inégalités entre les sexes.

Il a également été demandé de mettre fin au harcèlement mental des victimes pendant les enquêtes et de garantir leur sécurité juridique et sociale, d’inclure des experts en matière de criminalité et de genre dans les tribunaux de prévention de la répression des femmes et des enfants, et de créer davantage de tribunaux pour assurer un traitement rapide des affaires.

Enfin, les manifestants ont demandé la modification de la section 155(4) et d’autres sections pertinentes de la loi sur les preuves afin de mettre fin à la recevabilité des preuves de la moralité des plaignants dans les procès pour viol et au retrait des manuels scolaires de tout matériel jugé diffamatoire envers les femmes ou les présentant comme inférieures.

Comment les autorités ont-elles répondu aux manifestations ?

Le 6 octobre, les manifestants ont marché de Shahbag jusqu’au bureau du Premier ministre avec des drapeaux noirs, mais ont été arrêtés par la police près de l’hôtel Intercontinental. Plusieurs dirigeants et activistes d’un corps étudiant de gauche ont été blessés par la police.

En outre, le communiqué publié par la direction de la police le 10 octobre contenait des éléments de diffamation des manifestants. Il a déclaré que certains secteurs essayaient d’utiliser la manifestation « pour servir leurs intérêts », en sapant l’ordre public et en « créant du chaos social ». La police a averti les manifestants d’éviter toute « activité anti-étatique » et a annoncé que la police s’engageait à assurer la paix et l’ordre interne à tout prix. Cette déclaration a provoqué la panique des manifestants, qui craignaient la répression.

En plus de faire face à la répression policière, plusieurs femmes activistes, dont la dirigeante de l’Association des étudiants de gauche, qui ont participé au mouvement anti-viol, ont été menacées par téléphone et par Facebook Messenger. Certains des activistes ont également été menacés de poursuites pénales.

Qu’est-il arrivé au mouvement depuis lors, la campagne s’est-elle arrêtée ?

Après que les manifestations contre les viols et les agressions sexuelles se soient répandues dans tout le pays, la loi sur la prévention de la répression des femmes et des enfants a été modifiée. La peine de mort a été imposée comme la punition la plus sévère pour le viol. Auparavant, la peine maximale pour viol au Bangladesh était la prison à vie. La peine de mort n’était appliquée que dans les cas de viols collectifs ou de viols ayant entraîné la mort de la victime.

En conséquence, les manifestations ont cessé, car beaucoup de gens pensaient que la peine de mort réduirait les crimes de viol. Cependant, de nombreuses défenseures des droits des femmes insistent sur le fait que la peine de mort n’est pas la solution et demandent une réforme approfondie du système juridique et davantage d’éducation pour lutter contre ce qu’elles considèrent comme une épidémie de violence à l’égard des femmes au Bangladesh.

Que peut faire la communauté internationale pour soutenir le mouvement ?

Suite aux différents cas de violences sexuelles et de viols commis contre les femmes, nous avons vu un important mouvement de protestation émerger dans le pays. Cependant, certains manifestants et activistes ont reçu des menaces pour avoir élevé la voix. La solidarité de la communauté internationale est essentielle pour ceux qui protestent contre les violations des droits humains et formulent des demandes justes.

La société bangladaise est extrêmement patriarcale, et il y a eu de nombreuses tentatives au fil des années pour restreindre la vie et la voix des femmes. Le viol est une expression de ce contexte. Vivre en sécurité est un droit fondamental de chaque femme, et il est de la responsabilité de chaque citoyen, ainsi que de la communauté internationale, de garantir ce droit.

L’espace civique au Bangladesh est classé « reprimé » par le CIVICUS Monitor. 

 

DROITS DES MIGRANTS : « L’Europe instrumentalise la souffrance humaine pour dissuader les migrations »

CIVICUS s’entretient de la situation des migrants et des réfugiés en Grèce avec Maya Thomas-Davis, une des personnes chargée de plaidoyer et de communication au Centre Juridique de Lesbos, une organisation de la société civile grecque qui fournit gratuitement des informations juridiques et de l’assistance aux migrants arrivant par la mer à Lesbos, où le centre est basé. Le Centre juridique documente également les violations des droits des migrants, plaide en faveur de voies de migration sûres et légales, et mène des actions de plaidoyer et des litiges stratégiques pour tenir le gouvernement grec, les États membres de l’Union européenne (UE) et les institutions européennes responsables du traitement qu’ils réservent aux migrants.

Maya Thomas Davis

Photo : Centre Juridique Lesbos @Instagram

Quel type de travail le Centre juridique réalise-t-il et comment a-t-il fait face à la pandémie ?

Le Centre Juridique de Lesbos (LCL) est une organisation civile, juridique et politique à but non lucratif basée sur des principes de solidarité et non de charité. Depuis août 2016, il donne accès à l’information, à l’assistance et à la représentation juridique aux migrants arrivant par la mer sur l’île grecque de Lesbos. Le LCL travaille également pour la justice collective et le changement structurel dans le cadre du mouvement de résistance à l’impérialisme des frontières de l’Europe sur plusieurs fronts, y compris le plaidoyer et les litiges stratégiques. Le LCL a été fondé en réponse à la déclaration UE-Turquie de mars 2016, un accord d’une légalité douteuse par lequel l’Union européenne a transformé des personnes en quête de liberté, de sécurité et de dignité en marchandises et en monnaie d’échange : dans cet acte, elle a accepté de verser 6 milliards d’euros au régime autoritaire d’Erdogan en échange du fait que la Turquie joue le rôle de garde-frontières pour la forteresse Europe. Cet « accord » a transformé l’île de Lesbos en un lieu de détention indéfinie pour les migrants. Le LCL offre de l’accès à l’information et de l’assistance juridique en solidarité avec les migrants pris au piège ici, sans perdre de vue le fait que la migration vers l’Europe est intimement liée au passé et au présent impérialistes du continent, et aux intérêts du capitalisme mondial ; que les violations brutales constatées ici sont toujours des choix politiques ; et que les personnes les plus touchées sont les acteurs politiques les plus importants pour contester le système et monter la résistance.

Le LCL a une politique de la porte ouverte, ce qui signifie que nous ne refusons à personne des informations ou de l’assistance juridique parce que son dossier n’est pas assez « solide » ou ne convient pas à un litige stratégique. Nous maintenons cette position car nous pensons que, au minimum, chacun a le droit de comprendre le cadre juridique auquel il est soumis, notamment dans le contexte du droit d’asile, où les conséquences peuvent être une question de vie ou de mort.

Pour faciliter l’accès à l’information, avant l’introduction des restrictions liées à la COVID-19, le LCL avait organisé régulièrement des sessions d’information de groupe sur les procédures d’asile, en plusieurs langues. C’est certainement un aspect de notre travail pour lequel la pandémie a créé des difficultés. Des mesures de confinement, avec des degrés d’intensité variables, sont en place à Lesbos depuis mars 2020. En raison des contraintes de capacité des bureaux imposées par ces restrictions, il nous a été impossible de continuer à organiser des briefings de groupe. Nous avons réussi à maintenir la politique de la porte ouverte avec des horaires stricts, beaucoup d’entre nous travaillant à domicile au moins une partie du temps, et nous essayons de continuer à fournir un accès plus large à l’information par d’autres moyens, tels que les mises à jour en plusieurs langues sur notre site web et les réseaux sociaux.

Comment la situation des migrants et des réfugiés a-t-elle évolué en 2020 à la suite de la pandémie ? 

Alors que la pandémie de COVID-19 se propageait à travers l’Europe, le 1er mars 2020, l’État grec a illégalement suspendu le droit d’asile et a violemment renforcé les frontières. L’UE a fait l’éloge de la Grèce en tant que « bouclier » de l’Europe, et l’Agence européenne pour la gestion des frontières et des côtes, aussi connue sous le nom de Frontex, lui a fourni un soutien matériel croissant. Bien que l’UE se soit livrée pendant de nombreuses années à des violences contre les migrants à ses frontières, les refoulant et leur refusant l’entrée, il semble que les responsables grecs et européens aient cru que la pandémie leur donnerait la couverture parfaite pour intensifier leur attaque contre les migrants en mer Égée, en toute impunité.

Depuis mars 2020, le nombre officiel d’arrivées par la mer en Grèce a considérablement diminué : une baisse de 85% a été signalée par rapport à 2019. Dans le même temps, de nombreux rapports et enquêtes ont révélé que les autorités grecques ont systématiquement recours à la pratique des expulsions collectives, effectuées selon un modus operandi cohérent, avec la complicité avérée de Frontex. Selon tous les témoignages de survivants de ces expulsions, les autorités grecques ont expulsé sommairement des migrants du territoire grec sans enregistrer leur arrivée ni leur faciliter l’accès aux procédures d’asile. Que ce soit au milieu de la mer ou après avoir débarqué sur une île de la mer Égée, les autorités grecques transfèrent de force les migrants dans les eaux turques avant de les abandonner en mer dans des embarcations ou des radeaux de sauvetage inutilisables et en mauvais état, sans se soucier de savoir s’ils vivront ou mourront. Malgré de nombreux rapports, déclarations, enquêtes et dénonciations de cette attaque permanente contre les migrants, les expulsions hors de la frontière égéenne se poursuivent en toute impunité ; en fait, elles constituent la mise en œuvre officieuse des objectifs de l’accord UE-Turquie à un moment où la frontière turque reste officiellement fermée.

Pendant ce temps, à Lesbos, les restrictions liées à la pandémie n’ont fait qu’aggraver la situation de  violence policière, de discrimination et de détention massive effective des migrants. Les restrictions liées à la COVID-19, telles que les couvre-feux et l’obligation d’avoir un permis de circuler, ont été appliquées d’une manière discriminatoire injustifiée. Plus récemment, le 15 février 2021, par exemple, le couvre-feu pour la population générale de Lesbos a été levé entre 18h00 et 21h00 ; cependant, pour les migrants vivant dans le camp, un régime de restrictions distinct a été maintenu, et ils ont été soumis à un couvre-feu plus strict à partir de 17h00. En dehors des rendez-vous médicaux ou juridiques, on n’a autorisé qu’un seul membre par famille à quitter le camp une fois par semaine. Même lorsqu’ils fournissent une justification écrite, l’autorisation de quitter le camp leur est souvent refusée arbitrairement. Lors du contrôle des documents et des permis de circulation, ainsi que lors de l’imposition d’amendes, la police cible de manière disproportionnée des personnes racialisées.

Entre-temps, les changements dans le fonctionnement du Bureau régional d’asile et du Bureau européen d’appui en matière d’asile (BEAMA) à Lesbos, qui menaient des entretiens à distance avec les demandeurs de protection internationale, ont entraîné de nouvelles violations de la procédure. Il s’agit notamment des obstacles à l’accès à l’assistance juridique en première instance et au dépôt de recours en temps utile en raison des restrictions de mouvement liées à la pandémie et de l’accès restreint aux bureaux du BEAMA ; de l’incapacité à garantir la confidentialité nécessaire en raison des entretiens téléphoniques ou vidéo à distance menés via des installations inadéquates ; et de l’incapacité à présenter de manière exhaustive les motifs de la demande en raison des interruptions pratiques et techniques des entretiens d’asile.

En ce qui concerne la situation sanitaire, l’État a systématiquement renoncé à évacuer les personnes à risque des camps surpeuplés et insalubres de Lesbos, où les mesures d’éloignement sont impossibles. Comme le précédent camp de Moria, qui a brûlé en septembre 2020, le nouveau centre d’accueil et d’identification de Mavrovouni/Karatepe - également connu sous le nom de « Moria 2.0 » - est impropre à l’habitation humaine. Comme si les conditions d’hébergement, de soins de santé, d’intimité, de nourriture, d’électricité, d’eau courante, de douches chaudes, de toilettes et autres installations hygiéniques n’étaient pas assez mauvaises, depuis 1926 et jusqu’à sa transformation précipitée en camp en septembre 2020, le site de Moria 2.0 était un champ de tir militaire, et le gouvernement grec a admis qu’une forte concentration de plomb avait été trouvée dans des échantillons prélevés sur le site. L’intoxication au plomb provoque des lésions aux organes, des cancers et des troubles du développement chez les fœtus et les enfants. Il n’y a pas de niveau connu d’exposition au plomb qui n’ait pas d’effets nocifs. Dans ces conditions, le fait que l’État grec ne transfère pas les personnes qui sont exposées de manière disproportionnée au danger de mort dans les conditions inhumaines de Moria 2.0 afin de leur offrir des conditions de vie adéquates, est une attaque contre la vie des migrants.

Quelles sont, selon vous, les principales violations des droits des migrants et des réfugiés à Lesbos ?

Le fait que des centaines de personnes ont été, et continuent d’être, enlevées de force puis abandonnées en pleine mer par les autorités grecques sans avoir les moyens d’appeler au secours, dans des embarcations et des radeaux de sauvetage inutilisables, est une forme spectaculaire de violence d’État contre les migrants. Au-delà des violations des droits, la position du LCL est que les éléments constitutifs du modus operandi systématique des expulsions collectives en mer Égée, associés à la nature généralisée et systématique de l’attaque, constituent des crimes contre l’humanité. La pratique des expulsions systématiques en toute impunité révèle à quel point la forteresse Europe traite la vie des migrants comme une chose jetable. C’est le genre de traitement qui a historiquement accompagné la commission de crimes odieux.

Le même mépris pour la vie des migrants est évident dans les conditions qu’ils sont obligés d’endurer dans les camps et les centres de détention de Lesbos. Celles-ci constituent des violations du droit à ne pas être soumis à des traitements inhumains et dégradants et à la torture, des droits à la liberté et à la sécurité, à la vie privée et familiale, à un recours effectif, à la non-discrimination et, en bref, à la vie. Ce mépris se révèle dans le fait que les gens sont contraints d’attendre dans les limbes pendant des années, coupés de leur famille, de leurs amis, de leur communauté et de leurs objectifs de vie, incapables d’avancer ou de reculer. On le voit également dans le fait que l’UE accorde de plus en plus de priorité et de fonds à la détention massive et efficace des migrants, par le biais de systèmes de « points chauds », de procédures accélérées aux frontières, d’expulsions forcées, de militarisation des frontières et d’externalisation du contrôle des frontières par le biais d’accords douteux avec des pays tiers, et de la subordination de l’aide et d’autres paquets financiers à la fortification des frontières.

Si la violence des expulsions en mer Égée est scandaleuse et doit être traitée comme telle, elle n’est en aucun cas une aberration dans la logique du régime frontalier européen, qui instrumentalise la souffrance humaine pour dissuader à tout prix les migrations. Même si les normes d’accueil et de procédure requises par le régime d’asile européen commun étaient respectées à Lesbos, de nombreuses personnes seraient encore exclues, et le système resterait violent et fondamentalement insuffisant pour garantir les conditions de développement humain que toutes les personnes méritent. C’est pour cela que, si le LCL continuera à documenter, dénoncer et demander réparation pour les violations systématiques des droits à Lesbos, nous sommes conscients que nous devons en même temps nous organiser pour un changement systémique : le cadre européen des droits humains ne peut pas laisser tomber les personnes qu’il n’a pas été conçu pour protéger.

Quelle est votre position sur les manifestations des réfugiés contre les conditions de vie dans les camps et la suspension des procédures d’asile ?

Le LCL a toujours organisé et agi en solidarité avec la résistance des migrants. Au fil des ans, cela a pris de nombreuses formes, notamment des manifestations, des grèves de la faim, des publications collectives, des assemblées et des occupations. L’État a réagi en tentant de punir collectivement la résistance organisée des migrants à Lesbos. Un exemple en a été celui des 35 de Moria il y a quelques années. Mais il existe de nombreux exemples plus récents. Bien sûr, cette résistance peut être comprise comme un exercice des droits humains, et plus particulièrement des droits aux libertés d’association, de réunion pacifique et d’expression, et en tant qu’organisation légale, c’est l’une des façons dont nous comprenons et soutenons de telles actions. Cependant, à Lesbos - où les droits sont systématiquement violés en toute impunité, où des conditions de misère sont délibérément imposées et où la situation semble toujours s’aggraver au moment même où il semble que rien de pire ne peut être –imaginé- la résistance organisée est aussi, à bien des égards, la seule option qui reste. 

De quel type de soutien le LCL aurait-il besoin de la part de la société civile internationale pour continuer à faire son travail ?

L’année dernière, l’État grec a introduit une nouvelle législation sur l’enregistrement des organisations de la société civile, imposant des exigences d’enregistrement et de certification onéreuses et complexes qui constituent des obstacles inutiles et disproportionnés pour les organisations travaillant en solidarité avec les migrants en Grèce. Cela entravera sans aucun doute le travail du LCL, puisque cela a été conçu pour. Le Conseil d’experts en droit des ONG de la Conférence des OING du Conseil de l’Europe a déjà exprimé son inquiétude face à ces nouvelles exigences, et en tant que forme de soutien de la société civile internationale, toute remise en cause de ces mesures serait la bienvenue.

Globalement, le soutien et la solidarité internationale sont nécessaires pour résister à l’environnement de plus en plus hostile aux migrants en Grèce, ainsi qu’à ceux qui travaillent en solidarité avec eux. Les campagnes de désinformation de l’extrême droite, formulant des allégations de criminalité contre les migrants et les organisations de solidarité avec les migrants se reflètent de plus en plus dans la pratique de l'État grec. Ainsi, la police grecque a identifié quatre groupes de défense des droits humains et de solidarité avec les migrants dans le cadre d’une enquête les accusant d’espionnage, de formation et d’appartenance à une organisation criminelle. On peut également citer la poursuite systématique par l’État grec des migrants au motif de facilitation d’entrée ou de sortie illégale ; ou encore sa décision perverse de poursuivre le père d’un garçon de six ans qui s’est tragiquement noyé dans un naufrage près de Samos en novembre 2020, pour avoir mis en danger la vie de son enfant. Autre exemple, sa décision d’engager des poursuites pénales contre une femme qui, en désespoir de cause, s’est immolée par le feu à Moria 2.0 en février 2021. Ces mesures, qui présentent les migrants et ceux qui agissent en solidarité avec eux comme des criminels et des menaces pour la nation, sont le produit d’une tactique délibérée et efficace visant à occulter le fait que ce sont les États qui ont le monopole de la violence, et à détourner l’attention des violations systématiques des droits des migrants qu’ils commettent.

Plus généralement, il ressort des propositions législatives contenues dans le « nouveau » pacte européen sur l’immigration et l’asile que l’UE va tenter d’étendre à toutes les frontières extérieures de l’Europe le modèle qu’elle a déjà testé au laboratoire de Lesbos et dans les autres îles grecques « difficiles ». Ce modèle comprend la détention à l’arrivée, l’accélération des procédures de détention aux frontières sur la base des taux de reconnaissance du droit d’asile basés sur la nationalité, l’utilisation de l’expulsion comme une forme de « solidarité » entre les États membres, et l’extension de l’utilisation des données personnelles et biométriques sur les migrants. Cette année, un nouveau camp « contrôlé » va être construit à Lesbos, dans une zone délibérément éloignée et connue pour le danger des feux de forêt. La solidarité internationale sera toujours notre meilleure arme pour organiser la résistance d’en bas contre toutes ces mesures.

L’espace civique en Grèce est classé « rétréci » par le CIVICUS Monitor.
Contactez le Centre Juridique de Lesbos via son site web ou son page Facebook, et suivez @lesboslegal sur Twitter et @legalcentrelesvos sur Instagram.

 

 

THAILANDE : « Les jeunes remettent en question le fait que le gouvernement sape leurs droits et compromette leur avenir »

CIVICUS s’entretient avec la directrice exécutive d’Amnesty International Thaïlande, Piyanut Kotsan, sur le mouvement démocratique et la répression des manifestations en Thaïlande. Fondée à Bangkok en 1993, Amnesty International Thaïlande compte plus de 1 000 membres dans tout le pays. Son travail se concentre sur la promotion de la liberté d’expression en ligne et hors ligne, la liberté de réunion pacifique, l’éducation aux droits humains, le droit à l’avortement, les droits des migrants et des réfugiés, et la dénonciation de la torture, des disparitions forcées et de la peine de mort.

 

SLOVÉNIE : « Le gouvernement a profité de la pandémie pour limiter les manifestations »

CIVICUS parle du récent glissement vers la droite en Slovénie avec Brankica Petković, chercheuse et chef de projet à l’Institut pour la paix de Ljubljana. Fondé en 1991, l’Institut pour la paix - Institut d’études sociales et politiques contemporaines - est un centre de recherche indépendant et à but non lucratif qui utilise la recherche et la défense des droits pour promouvoir les principes et les pratiques d’une société ouverte, la pensée critique, l’égalité, la responsabilité, la solidarité, les droits humains et l’État de droit. Il travaille en collaboration avec d’autres organisations et avec des citoyens aux niveaux local, régional et international.

 

INDE : « Les organisations de la société civile qui osent dire la vérité au pouvoir sont attaquées »

Mrinal SharmaCIVICUS s’entretient avec Mrinal Sharma, avocate et chercheuse en droits humains, sur l’état des libertés civiques en Inde. Mrinal travaille à aider les défenseurs des droits humains détenus illégalement et les demandeurs d’asile, les réfugiés et les apatrides en Inde. Elle a travaillé comme conseillère politique à Amnesty International Inde jusqu’à ce que le gouvernement indien ait obligé l’organisation à fermer en octobre 2020. Son travail avec Amnesty s’est concentré sur les personnes arbitrairement privées de leur nationalité en Assam, les obstacles à l’accès à la justice au Cachemire et la diabolisation des minorités dans l’Inde. Mrinal avait auparavant travaillé avec la Commonwealth Human Rights Initiative et le Refugee Solidarity Network.

 

ECOCIDE : « Les auteurs de destruction environnementale devraient être poursuivis comme des criminels de guerre »

CIVICUS s’entretient avec Jojo Mehta, co-fondatrice et directrice exécutive de Stop Ecocide International et présidente de la Fondation Stop Ecocide. La campagne Stop Ecocide vise à faire reconnaître l’écocide comme un crime international. À cette fin, la Fondation Stop Ecocide, basée aux Pays-Bas, travaille avec des pénalistes internationaux, des chercheurs et des diplomates pour élaborer une définition actualisée, claire et juridiquement solide de l’écocide et plaider pour que les États l’incorporent dans un amendement au droit pénal international.

 

GRÈCE : « Nous avons besoin d’un changement à la fois dans les récits et dans les politiques de migration »

CIVICUS s’entretient sur la situation des migrants et des réfugiés en Grèce et sur le rôle de la société civile dans l’élaboration des politiques publiques avec Lefteris Papagiannakis, chargé de plaidoyer, de politique et de recherche à Solidarity Now (Solidarité Maintenant) et ancien adjoint au maire pour les affaires des migrants et des réfugiés du Conseil municipal d’Athènes. Solidarity Now est une organisation de la société civile (OSC) qui travaille avec des groupes vulnérables, et en particulier avec les communautés de migrants et de réfugiés en Grèce, pour s’assurer qu’ils soient traités avec dignité et aient accès à un avenir meilleur.

 

NATIONS UNIES : « Le système existant des droits humains doit être critiqué, mais sans cesser d'être défendu »

CIVICUS s'entretient avec Brian Schapira, directeur des relations institutionnelles du Centre pour l'ouverture et le développement de l'Amérique latine (Centro para la Apertura y el Desarrollo de América Latina, CADAL), une fondation basée en Argentine qui travaille à la défense et à la promotion des droits humains. En mettant l'accent sur le soutien à ceux qui souffrent de graves restrictions de leurs libertés civiles et politiques, CADAL promeut la solidarité démocratique internationale en collaboration avec des activistes et des organisations de la société civile (OSC) du monde entier.

 

ÉTHIOPIE : « Les élections de juin 2021 sont une question de vie ou de mort pour la démocratie »

CIVICUS s’entretient avec Mesud Gebeyehu sur le conflit politique dans la région du Tigré en Ethiopie et les controversées élections nationales éthiopiennes qui auront lieu en juin 2021, dans un contexte de pandémie et d’état d’urgence prolongé. Mesud est directeur exécutif du Consortium of Ethiopian Human Rights Organizations (CEHRO) et vice-président du comité exécutif du groupe d’affinité des associations nationales de CIVICUS. Mesud est également membre du comité exécutif du Conseil éthiopien des OSC, un organe statutaire établi pour coordonner l’autorégulation des organisations de la société civile (OSC) en Éthiopie.

 

MYANMAR : « Si le coup d’État n’est pas renversé, il y aura beaucoup plus de prisonniers politiques »

CIVICUS parle du récent coup d’État militaire au Myanmar avec Bo Kyi, ancien prisonnier politique et co-fondateur de l’Association d’assistance aux prisonniers politiques (AAPP). Fondée en 2000 par d’anciens prisonniers politiques vivant en exil à la frontière entre la Thaïlande et le Myanmar, l’AAPP est basée à Mae Sot, en Thaïlande, et possède deux bureaux au Myanmar, ouverts depuis 2012. L’AAPP travaille pour la libération des prisonniers politiques et l’amélioration de leur vie après leur libération, avec des programmes visant à leur garantir l’accès à l’éducation, à la formation professionnelle, aux conseils en matière de santé mentale et aux soins de santé.

 

ANGOLA : « Le parti au pouvoir perçoit les élections locales comme une menace »

Lisez l'interview originale en portugais ici

Pascoal Baptistiny 1CIVICUS parle de la situation en Angola avec Pascoal Baptistiny, directeur exécutif de MBAKITA - Kubango Agricultural Benevolent Mission, Inclusion of Technologies and Environment, une organisation de la société civile basée dans la province de Cuando Cubango dans le sud de l’Angola. Fondée en 2002, MBAKITA défend les droits des peuples indigènes et des communautés traditionnelles, dénonce la discrimination dont ils sont victimes et l’expropriation de leurs terres, et promeut une société plus juste, démocratique, participative, tolérante, solidaire, saine et humaine.

Quel est l’état de l’espace civique en Angola, et quelles sont les principales contraintes auxquelles sont confrontés les activistes angolais ?

La répression de l’espace civique en Angola est l’un des plus grands défis auxquels la société civile angolaise est confrontée aujourd’hui. Les activistes sont victimes d’arrestations arbitraires et illégales, de tortures et de mauvais traitements, d’enlèvements, d’assassinats, de harcèlement et de disparitions de la part des forces gouvernementales, de la police et des services de renseignement de l’État. Cette répression a rendu de nombreux Angolais attentifs à ce qu’ils disent en public. Les rares organisations qui défendent les droits humains en Angola le font souvent au péril de leur vie personnelle et familiale.

Pourriez-vous nous parler des restrictions auxquelles vos collègues et vous se sont confrontés en 2020 ?

En 2020, mes collègues du MBAKITA et moi-même avons dû faire face à des obstacles visant à prévenir, minimiser, perturber et inverser l’impact des activités légitimes de l’organisation qui se concentre sur la critique, la dénonciation et l’opposition aux violations des droits et aux positions, politiques et actions gouvernementales inefficaces.

Les diverses formes de restriction que nous connaissons comprennent les restrictions et annulations arbitraires de manifestations et de réunions, la surveillance, les menaces, l’intimidation, les représailles et les punitions, les agressions physiques, les campagnes de diffamation qui présentent les membres du MBAKITA comme des « ennemis de l’État » et des mercenaires au service d’intérêts étrangers ; harcèlement judiciaire ; amendes exorbitantes pour l’achat de moyens de transport ; cambriolage de nos bureaux et vol de matériel informatique ; perquisition et saisie de biens ; destruction de véhicules ; privation d’emploi et de revenu ; et interdiction de voyager.

En outre, 15 activistes ont été arbitrairement détenus et maltraités pendant la campagne de prévention de la COVID-19. Le 1er mai, ma résidence a été envahie et les gardes ont été gazés au lacrymogène. Le 16 novembre, deux activistes ont été violées. Trois de nos activistes et un manifestant ont été tués au cours de l’année.

Quel genre de travail fait MBAKITA et pourquoi pensez-vous que l’organisation a été tellement attaquée ?

MBAKITA est une organisation qui défend et promeut les droits humains. Nous travaillons à la promotion, à la protection et à la diffusion des droits humains et des libertés universellement reconnus, en particulier les droits à la liberté de réunion, d’association, de manifestation pacifique, d’expression et de presse, le droit à l’autodétermination des peuples indigènes, les droits à la terre, à une alimentation adéquate, à l’eau potable et à l’environnement, et la lutte contre la torture et les mauvais traitements.

Nous contestons les violations des droits civils, politiques, économiques, sociaux, culturels et environnementaux des personnes autochtones, ethniques, linguistiques, LGBTQI+, handicapées et migrantes.

Mon organisation utilise des moyens pacifiques et non violents dans ses activités. Cependant, nous avons été confrontés à des risques incalculables en raison de notre travail en faveur des droits humains dans les provinces du sud de l’Angola. 

La MBAKITA est systématiquement attaquée pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’en 2018, elle a dénoncé la mort de quatre enfants lors de l’opération Transparence, une action contre le trafic de diamants et de migrants sans papiers menée par la police et les forces armées angolaises dans la municipalité de Mavinga, province de Cuando Cubango. Ensuite, parce qu’en 2019, elle a dénoncé le détournement par les gouvernements provinciaux des fonds destinés à soutenir les victimes de la sécheresse dans les provinces du sud de l’Angola. Troisièmement, parce qu’en avril 2019, deux activistes de l’organisation ont dénoncé l’appropriation illégale de terres par des entrepreneurs politiques - généraux, députés et gouverneurs - sur des territoires appartenant aux minorités indigènes San et Kuepe et utilisés pour la chasse, la pêche et la cueillette de fruits sauvages, qui constituent l’alimentation de ces populations. Quatrièmement, parce qu’en février 2020, MBAKITA a dénoncé le détournement de fonds destinés à l’achat de matériel de biosécurité pour la prévention de la COVID-19 et le détournement de nourriture destinée au programme d’aide aux paniers alimentaires de base pour les groupes vulnérables. Cinquièmement, parce que nous avons participé et mené une campagne de sensibilisation sur la COVID-19, qui comprenait la distribution de matériel de biosécurité acheté avec les fonds de MISEREOR-Allemagne. Et enfin, parce que nous avons participé à toutes les manifestations organisées par la société civile angolaise, dont la dernière en date, le 9 janvier 2021, qui portait sur la lutte contre la corruption et la demande d’élections locales sous le slogan « Des élections locales maintenant, 45 ans au pouvoir, c’est trop », et revendiquait le respect des promesses électorales de 500 000 emplois, la réduction du coût de la vie pour les familles et l’inclusion socio-économique des minorités indigènes, entre autres.

Pourquoi les élections prévues pour 2020 ont-elles été annulées ?

D’une part, à cause de la pandémie de la COVID-19. Mais à part cette pandémie mortelle, le gouvernement n’a jamais été intéressé par la tenue d’élections locales en 2020. Le parti au pouvoir, le Mouvement Populaire pour la Libération de l’Angola (MPLA), voit les élections locales comme une menace pour le pouvoir central et craint de perdre son emprise sur le pouvoir. Il craint d’introduire un élément de contrôle des électeurs sur les autorités locales, c’est-à-dire la participation des citoyens et le contrôle de la gestion des fonds publics. Le gouvernement pense que le peuple s’éveillera à l’idée de l’État démocratique et de l’État de droit, c’est-à-dire que beaucoup de gens prendront conscience de leurs droits et de leurs devoirs. Cela irait à l’encontre de l’intention du MPLA, qui est de se perpétuer au pouvoir.

La promesse de démocratie locale en Angola a été un échec. Après trois ans de gouvernement, le président João Lourenço n’a même pas tenu 10 % de ses promesses électorales, laissant 90 % des Angolais dans un état de scepticisme total.

En Angola, le parti qui est au pouvoir depuis plus de 45 ans ne tolère pas les personnes libres. Aujourd’hui, les défenseurs des droits humains perdent leur emploi, le pain pour leurs enfants, leur carrière et même leur vie s’ils osent être libres, désirer la démocratie et exercer la liberté.

Quelles sont les perspectives de changement de la situation dans un avenir proche ?

Pour que la situation change, la société civile a beaucoup de travail à faire. Les actions les plus importantes et les plus urgentes sont l’acquisition d’une formation en sécurité individuelle, institutionnelle et numérique, l’apprentissage de la langue anglaise, l’obtention du statut d’observateur auprès de la Commission africaine des droits humains et des peuples, l’observation et la participation à des manifestations et autres événements publics, la défense et le lobbying pour la légalisation des organisations de défense des droits humains, effectuer des visites de prisons, y compris des entretiens avec des prisonniers et recueillir des preuves de torture, de mauvais traitements et de conditions de détention, observer les procès d’activistes dans les tribunaux inférieurs, collecter des fonds pour assurer la durabilité des activités des défenseurs des droits humains, et surveiller les élections locales de 2021 et les élections générales de 2022.

De quel type de soutien les activistes angolais ont-ils besoin de la part de la société civile internationale pour poursuivre leur travail ?

Les besoins sont énormes et variés. Les activistes ont un besoin urgent de protection et de sécurité, notamment d’une formation à l’analyse des risques, à la planification de la sécurité et à la formation aux mécanismes internationaux et régionaux de protection des droits humains, ainsi que de compétences en matière d’enquêtes, de litiges, de documentation, de pétition et de signalement des violations des droits humains. Plus précisément, à MBAKITA, nous aimerions recevoir une assistance technique pour évaluer les dispositifs de sécurité qui pourraient être mis en place pour accroître la protection physique du bureau de l’organisation et de ma résidence, ainsi qu’un soutien financier pour l’achat de ces dispositifs, par exemple pour l’achat d’un système de sécurité ou d’une caméra de surveillance vidéo.

Les activistes agressés, et en particulier les 15 activistes du MBAKITA qui ont été directement victimes de la répression et de la torture aux mains des forces gouvernementales, ont également besoin d’une assistance psychologique post-traumatique. L’aide financière nous aiderait à payer les honoraires des avocats qui ont travaillé à la libération de six activistes emprisonnés entre août et novembre 2020. Elle nous aiderait également à remplacer les équipements de travail volés, sans lesquels notre capacité de travail a été réduite : deux véhicules, des ordinateurs, des cartes mémoire, un appareil photo numérique et une caméra vidéo.

Pour les activistes menacés de détention arbitraire, d’enlèvement ou d’assassinat, qui n’ont d’autre choix que de quitter rapidement le pays ou leur région d’origine, nous avons besoin d’une aide au transport et au logement. Nos activistes bénéficieraient également d’échanges d’expériences, de connaissances et de bonnes pratiques, pour renforcer leurs connaissances en matière de sécurité numérique, et pour se former aux techniques journalistiques et audiovisuelles et à la langue anglaise.

Enfin, le fonctionnement des organisations et leur pérennité gagneraient à obtenir un soutien pour l’installation de services internet et la création de sites web sécurisés, et l’acquisition de logiciels de gestion financière et de ressources pour le recrutement de personnel stable, capable de subvenir aux besoins de sa famille et de se consacrer pleinement à la défense des droits humains.

L’espace civique en Angola est classé comme « répressif » par le CIVICUS Monitor.
Contactez MBAKITA via leur page Facebook. 

 

COSTA RICA : « Les mobilisations ont révélé des problèmes structurels non résolus »

CIVICUS parle des récentes manifestations au Costa Rica avec Carlos Berríos Solórzano, co-fondateur de l’Asociación Agentes de Cambio-Nicaragua et membre de Red Previos (Réseau de la jeunesse d’Amérique centrale). Avec d’autres activistes d’Amérique centrale, Carlos a récemment fondé le Centre pour une culture de la paix en Amérique centrale. Originaire du Nicaragua, Carlos est un jeune activiste et défenseur des droits humains. Il a participé à des recherches sur les migrations, la participation politique des jeunes, l’intégration régionale et les droits humains, et est actuellement étudiant en Master de Sciences Politiques à l’Université de Costa Rica.

Carlos Berrios

Quelles sont les causes qui ont déclenché la vague de manifestations de fin septembre 2020 ?

Les principales causes des manifestations qui ont commencé le 30 septembre 2020 étaient liées à l’annonce du gouvernement du président Carlos Alvarado, rendue publique le 17 septembre, qu’il demanderait un financement au Fonds monétaire international (FMI) de 1,75 milliard de dollars pour faire face à la reprise économique post-COVID-19 et investir dans le secteur public. Le Costa Rica n’avait pas demandé de financement au FMI depuis près de 20 ans. La proposition impliquait une éventuelle augmentation des impôts dans un pays où le coût de la vie est déjà élevé. D’ailleurs, une législation récente portant sur les finances publiques avait déjà augmenté les impôts, qui étaient déjà élevés.

En plus de l’augmentation des impôts sur le revenu et sur la propriété, l’accord avec le FMI proposé par le gouvernement comprenait de nouvelles taxes sur les transactions bancaires et le revenu mondial. Il a également proposé de fusionner certaines institutions publiques et d’en vendre d’autres, comme la Banque internationale du Costa Rica et la Fábrica Nacional de Licores (FANAL).

Le gouvernement a annoncé sa proposition unilatéralement, de manière totalement incohérente, alors qu’une négociation de cette ampleur et avec de telles implications dépasse largement le cadre économique et devrait faire l’objet de négociations politiques et de la participation des principales forces sociales. Les conséquences d’un accord ou d’un désaccord avec le FMI devraient faire l’objet d’un débat public qui, dans ce cas, n’a pas eu lieu.

Qui est venu protester, et qu’ont-ils demandé ?

Ce sont surtout les syndicats, la classe ouvrière et les fonctionnaires, ainsi que les mouvements sociaux et étudiants qui sont venus protester. La principale demande était que le gouvernement suspende la proposition de demander un financement au FMI et abandonne l’idée de privatiser les entreprises publiques et d’augmenter la charge fiscale.

Bien que les manifestations aient eu une composante citoyenne, tant dans la rue que dans l’agenda publique, leur composante sectorielle a été mise en avant. Les organisations syndicales ont été plus rapides que les autres à identifier l’impact des accords de financement du FMI sur leurs programmes et leurs luttes.

La société civile a également dénoncé les intentions de l’exécutif, mis en garde contre les conséquences d’un potentiel accord, et s’est concentrée sur l’éducation de la population et l’ouverture du débat, tout en soutenant la mobilisation.

Comment le gouvernement a-t-il répondu aux mobilisations ?

Le gouvernement a réagi dans une certaine mesure dans le cadre des normes internationales pour la dispersion des manifestations de masse ; en effet, de nombreux policiers ont été blessés à la suite d’agressions de manifestants qui avaient fermé des points importants de certaines rues, y compris les principaux postes-frontières avec le Panama. Au fil des jours, les tensions se sont intensifiées et il y a eu des brûlures de véhicules et des affrontements avec des bâtons et du gaz lacrymogène entre les manifestants et la police. Les forces de sécurité ont répondu de manière assez proportionnée aux manifestations violentes, il n’était donc pas question d’un usage disproportionné de la force par les autorités.

Pour neutraliser la situation face aux manifestations incessantes, le gouvernement a d’abord annoncé le 4 octobre qu’il reviendrait sur sa proposition, mais a exigé que les manifestants cessent les blocages comme condition de dialogue avec eux. Les manifestants, pour leur part, ont fixé des conditions pour la levée des blocus - en particulier, que le gouvernement s’engage par écrit à ne pas s’adresser au FMI pour le reste de son mandat et qu’il exclue de vendre les actifs de l’État et d’augmenter les impôts. Les manifestations se sont poursuivies, et en réponse, le gouvernement a rendu publique sa stratégie de négociation avec le FMI et s’est ouvert aux commentaires de tous les secteurs. Le 11 octobre, le gouvernement a annoncé un « dialogue social » national et territorial dans le cadre duquel vingt-cinq représentants de divers secteurs - entreprises, syndicats, femmes, églises, étudiants universitaires et agriculteurs, entre autres - présenteraient leurs propres propositions pour résoudre la crise économique aggravée par la pandémie de COVID-19. La question posée était très précise : « comment parvenir à une amélioration permanente d’au moins 2,5 points de pourcentage du PIB du déficit primaire de l’administration centrale et à une diminution à court terme du montant de la dette publique (d’environ 8 points de pourcentage du PIB), grâce à une combinaison de mesures de gestion des recettes, des dépenses et de la dette publique, pour éviter que l’État ne se trouve en situation de défaut de paiement ? »

Les manifestants ont-ils obtenu que certaines de leurs demandes soient satisfaites ?

Malgré l’intense processus de dialogue avec les différents secteurs et les précieuses contributions apportées à ce processus, les demandes fondamentales n’ont pas été satisfaites, bien que, selon le gouvernement, elles soient examinées dans le cadre institutionnel afin de leur accorder l’attention qu’elles méritent.

Les manifestations ont repris précisément parce que le processus de dialogue n’a donné aucun résultat et que les autorités ont fait preuve de peu de volonté politique en termes de respect des engagements. Cela s’est traduit par l’annonce selon laquelle le gouvernement allait poursuivre la demande de financement.

En effet, à l’issue du processus de dialogue, l’exécutif est resté ferme dans sa proposition de demander un financement au FMI. Rétrospectivement, au vu de ces résultats, la société civile a estimé que l’appel au dialogue social n’avait été rien d’autre qu’une stratégie de démobilisation.

Le Costa Rica est souvent présenté comme un cas modèle de stabilité, d’ordre, d’équité sociale et de culture démocratique. Est-ce seulement un mirage ?

S’il est vrai que le Costa Rica bénéficie d’un cadre institutionnel solide par rapport à ses voisins d’Amérique centrale, qui a permis d’instaurer une stabilité économique et sociale, il n’en reste pas moins qu’il ne parvient toujours pas à remédier aux profondes inégalités sociales dans les zones les plus vulnérables du pays. Les problèmes sociaux sont négligés en raison d’un manque de volonté politique et de l’existence de niveaux de corruption qui, bien que non "scandaleux" selon les normes internationales, imprègnent les structures politiques et économiques du pays, et permettent à la classe politique et à l’élite économique de s’entendre afin de se partager le butin de l’État.

Les manifestations ont mis en évidence des problèmes structurels non résolus au Costa Rica. Elles ont rassemblé des demandes immédiates insatisfaites et des problèmes structurels liés à la distribution des richesses, à l’évasion fiscale du grand capital et au contrôle des élites économiques sur le système étatique, qui se matérialise par l’inégalité sociale dont sont victimes les migrants, les peuples autochtones, les personnes d’origine africaine et les ruraux.

L’espace civique au Costa Rica est classé « rétréci » par le CIVICUS Monitor.
Suivez @CBerrios26 sur Twitter. 

 

NAMIBIE : « Les manifestations contre la violence de genre ont été alimentées par l’espoir collectif »

CIVICUS s’entretien avec Bertha Tobias sur les récentes manifestations contre le féminicide et la violence basée sur le genre (VBG) en Namibie. Bertha est une jeune activiste qui a reçu des prix internationaux pour sa participation à des concours de débat. Elle est diplômée du United World College à Changshu, en Chine, et poursuit actuellement des études supérieures au Claremont McKenna College en Californie. Elle a reçu le prix « Go Make A Difference », qui soutient la mise en œuvre de projets de développement communautaire, et a participé activement aux manifestations pour les droits des femmes en Namibie.

Bertha Tobias

Pourriez-vous raconter comment ont commencé les manifestations #ShutItAllDown contre la VG et comment vous y avez participé ?

J’ai commencé à m’impliquer dans la lutte contre la VBG après l’annonce de la découverte de restes humains dans une ville côtière de Namibie. Les restes étaient soupçonnés être ceux de Shannon Wasserfall, une jeune fille de 20 ans qui avait disparu en avril 2020. Cet incident spécifique a provoqué des réactions massives. La publication du titre de l’article sur le compte Twitter de l’un des principaux médias nationaux a galvanisé de nombreux jeunes à l’action, les a poussés à s’organiser et à descendre dans la rue pour manifester. Elle a donné un caractère d’urgence à la conversation sur la VBG et le féminicide en Namibie.

Le cas de Shannon n’est pas un cas isolé, car des jeunes femmes disparaissent tout le temps en Namibie. Mais lorsque cette affaire a été révélée, elle a relancé la conversation nationale sur la question. Quelqu’un sur Twitter a déclaré à juste titre que quelque chose devait se passer, que quelque chose devait changer, et j’ai répondu à leur commentaire et je me suis impliquée très tôt, car c’est une question qui me tient profondément à cœur, car je suis fermement convaincue que la vie des femmes a une valeur intrinsèque et elle vaut tout autant que celle des hommes.

Avec d’autres jeunes, nous avons envoyé des courriels, obtenu le soutien nécessaire et nous nous sommes organisés en moins de 24 heures, principalement et surtout par le biais des réseaux sociaux. Nous avons fait un tract qui a été largement diffusé et de nombreuses personnes sont venues manifester. Nous, les jeunes, nous avons pris en main l’initiative et c’est ainsi que tout a commencé : c’était un exemple du pouvoir d’internet et du pouvoir des jeunes.

Si je me souviens bien, le premier jour de manifestations, un journal a rapporté qu’un peu plus de 800 personnes s’étaient rassemblées, et lors de toutes les manifestations ultérieures, il y avait des centaines de personnes. Des jeunes femmes et des jeunes hommes y ont participé : les manifestations étaient principalement dirigées par des femmes, mais des jeunes hommes étaient présents en nombre considérable. Ce qu’il est important de noter à propos de la démographie des manifestations, c’est que les participants étaient pour la plupart des jeunes. Ce sont des jeunes qui ont participé à des réunions avec des fonctionnaires, rédigé des pétitions et parlé aux médias. Et ce sont les jeunes femmes qui étaient à l’avant-garde, tandis que les jeunes hommes leur ont apporté leur soutien.

On pense que si les jeunes femmes en Namibie ne peuvent pas aller acheter un carton de lait sans craindre pour leurs vies, alors il y a quelque chose qui ne va pas du tout chez nous en tant que pays. La philosophie de #ShutItAllDown est assez radicale : elle consiste à tout arrêter jusqu’à ce que l’on comprenne ce qui ne fonctionne pas pour les femmes namibiennes en termes de sécurité. Tant qu’on n’aura pas de réponses à cette question, on ne pense pas que ce soit juste, sain ou dans l’intérêt de quiconque de continuer à faire comme si de rien n’était. On ne veut pas que l’activité économique continue comme si de rien n’était alors que les jeunes femmes ne se sentent pas en sécurité.

En quoi pensez-vous que #ShutItAllDown est différent des manifestations précédentes pour les droits des femmes en Namibie ?

D’autres manifestations en faveur des droits des femmes ont eu lieu dans le passé. En fait, au début de 2020, on a eu une manifestation pro-choix qui portait spécifiquement sur les droits des femmes en matière de santé sexuelle et reproductive et qui plaidait pour la légalisation de l’avortement et la reconnaissance de l’intégrité et de l’autonomie corporelle des femmes. Selon la loi sur l’avortement et la stérilisation de 1975, l’avortement est illégal en Namibie, sauf en cas d’inceste, de viol ou lorsque la vie de la mère ou de l’enfant est en danger.

Il y a des mouvements féministes en Namibie qui sont actifs et qui travaillent de façon régulière ; cependant, un fait de la réalité que nous avons dû reconnaître est que de nombreux mouvements féministes sont dirigés par des jeunes qui ont également d’autres obligations, comme des emplois à temps plein. Les organisations de la société civile sont également confrontées à des défis, notamment en termes de ressources et de soutien institutionnel.

La manifestation précédente, qui a eu lieu au début 2020, a été significative dans le sens où elle a ouvert la voie et posé des bases importantes pour que #ShutItAllDown puisse gagner la confiance collective nécessaire pour pouvoir avancer. Des organisatrices féministes étaient présentes et actives pour amplifier la voix de #ShutItAllDown. Elles ont été très actives dans la diffusion de l’information et ont joué un rôle crucial dans la mobilisation des gens pour venir aux manifestations et les rendre vivantes. Les organisatrices féministes de Namibie font un excellent travail en coulisses, mais leur travail est limité car elles manquent de ressources. Par conséquent, nombre de nos demandes s’adressent au gouvernement et à d'autres institutions qui disposent des ressources nécessaires pour mettre en place les changements que nous recherchons.

La différence entre #ShutItAllDown et les manifestations précédentes c’est que les jeunes en Namibie participent maintenant de plus en plus aux affaires publiques et s’expriment pour que le gouvernement et d’autres institutions rendent compte de leurs actions et remplissent leurs mandats et obligations envers les citoyens.

En outre, le mouvement a pu se développer plus ou moins organiquement car les médias sociaux sont de plus en plus utilisés comme un outil pour avoir des conversations et pousser à la responsabilisation. La Namibie a une population assez jeune avec d’énormes capacités numériques. La flexibilité et la capacité d’auto-organisation des jeunes ont fini par nous pousser tous à faire quelque chose.

Quelles étaient les exigences de #ShutItAllDown, et quelle réponse avez-vous obtenue ?

La principale demande que nous adressions au gouvernement namibien était la déclaration de l’état d'urgence en ce qui concerne le féminicide et la violence sexuelle et de genre (VSG), simplement parce que nous pensions que le problème auquel nous étions confrontés justifiait ce genre d’action. Nous voulions faire passer le message que le féminicide est une crise de dimension nationale et qu’au-delà de la pandémie de la COVID-19, les femmes toujours, chaque jour, craignent pour leur vie. Nous avons également exigé une consultation immédiate avec des experts en matière de violence sexuelle et que le ministère de la justice mette en place un registre des délinquants sexuels et des tribunaux pour les crimes sexuels.

Plusieurs demandes portaient sur le renforcement des méthodes existantes pour mettre fin à la VSG. De nouvelles demandes ont également été adressées à divers ministères et d’autres parties prenantes, telles que la mise en place de patrouilles de voisinage 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, de services virtuels et à distance de lutte contre la violence sexuelle, et de programmes scolaires et universitaires visant à sensibiliser les jeunes à ce problème.

Notre pétition reconnaît que la VSG existe à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du foyer. Mais nous comprenons qu’il est plus difficile de mettre fin à la violence au sein du foyer en raison des années ou des décennies de travail de base nécessaires pour inverser la normalisation de la VSG. Il se peut que nous ne soyons pas en vie pour voir les fruits de cet effort en raison du temps qu’il faut pour transformer une société et sa culture, pour interroger et briser collectivement les principes traditionnels dans lesquels les normes abusives sont ancrées.

Malheureusement, on n’a pas obtenu la déclaration de l’état d’urgence qu’on demandait. Mais d’autres demandes, telles que le renforcement de la sécurité par des patrouilles, la modification du programme d’enseignement et la création de groupes de travail ou de comités pour intensifier les efforts visant à endiguer la VSG, ont reçu un accueil favorable. Une autre demande importante qui a reçu une réponse positive a été la formation des officiers de police pour qu’ils soient plus sympathiques et empathiques dans le traitement des cas et la réception des plaintes de VSG. On sait que l’accueil que les victimes d’abus reçoivent dans les commissariats de police et le manque d’attention et d’urgence avec lequel leurs cas sont traités sont parmi les principales raisons pour lesquelles de nombreuses femmes ne dénoncent pas la VBG.

Le mouvement #ShutItAllDown a-t-il mis en lumière d’autres questions pertinentes ?

Oui, les activistes LGBTQI+ et les membres de ce collectif ont joué un rôle de premier plan dans la mobilisation des gens pour protester et ont amplifié les voix du mouvement #ShutItAllDown. Pour moi, il a été important de voir des femmes queer et d’autres personnes LGBTQI+ qui luttent pour naviguer dans une société violemment homophobe et transphobe protester et souligner l’importance de l’intersectionnalité et de la défense collective. Out-Right Namibia, l’une des principales organisations de défense des droits humains LGBTQI+ de Namibie, a mis à profit sa position pour pousser #ShutItAllDown et créer un réseau solide et bien connecté pour défendre nos droits collectifs en tant que femmes noires et/ou queer.

Les manifestations de #ShutItAllDown ont également mis en lumière l’illégalité de l’avortement en Namibie et plus généralement la précarité de notre droit à la santé reproductive. C’est dans ce contexte que l’on a intensifié nos conversations sur la question des droits des femmes en matière de santé reproductive. Celles-ci sont quelques-unes des questions essentielles que #ShutItAllDown a mises en lumière, soulignant tout le chemin qu'il reste à parcourir pour que les droits de toutes les femmes soient reconnus et respectés.

Y a-t-il de l’espace pour l’activisme intergénérationnel au sein du mouvement #ShutItAllDown ?

L’activisme intergénérationnel s’est révélé comme un terrain intéressant, notamment en raison de la nature ardente et passionnée de la jeunesse. L’impact de l’activisme incarné par les manifestations de #ShutItAllDown était en grande partie basé sur la création de perturbations et d’un malaise général pour inciter les gens, même les plus indifférents, à agir. Je crois que la perturbation engage des conversations importantes. Nous espérons que nos actions amèneront ceux qui ne sont pas familiers avec ce que nous faisons à se demander pourquoi nous nous soucions de la sécurité des femmes au point d’aller nous asseoir au milieu de la rue ou de bloquer et faire fermer un centre commercial, et à essayer de comprendre ce qui se passe et ce que nous faisons. Ces questions lanceraient une conversation et alimenteraient d’importants débats sur un mal national urgent qui coûte la vie à de nombreuses femmes.

Mais beaucoup d’adultes ont tendance à remettre en question les tactiques perturbatrices utilisées par les jeunes. Une autre limite qu’on a rencontrée, c’est que les tactiques de perturbation impliquent une prise de risque personnelle. Les jeunes ont beaucoup moins d’enjeux en termes d’employabilité et de perte de respectabilité. De nombreuses personnes plus âgées sont d’accord avec les causes qui nous mobilisent, mais elles ne prennent généralement pas le risque de prendre notre parti, ou du moins elles ne le font pas explicitement. Il y a des facteurs politiques et pratiques qui limitent même la mesure dans laquelle elles peuvent exprimer publiquement leur soutien.

Comment voyez-vous l’avenir de #ShutItAllDown ?

L’avantage des mouvements organiques et spontanés, ainsi que des mouvements qui n’ont pas de leader, c’est que n’importe qui peut se réveiller un jour et décider de lancer #ShutItAllDown dans sa propre localité, parce que le mouvement n’a pas de leader unique ou de visage visible. Depuis octobre 2020, on n’a pas eu de nouvelles manifestations, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y en aura pas d’autres dans l’avenir. La VS est un problème permanent et malheureusement, à tout moment et en tout lieu, un cas nouveau peut se présenter qui relance les manifestations.

L’espace civique en Namibie est classé « rétréci » par le CIVICUS Monitor.
Suivez @BerthaJTobias sur Twitter et bertha_tobias sur Instagram. 

 

PÉROU : « Le débat constitutionnel a pris une nouvelle importance depuis les manifestations »

Rafael BarrioCIVICUS parle des récentes manifestations au Pérou avec Rafael Barrio de Mendoza, chercheur sur les processus de transformation territoriale du Grupo Propuesta Ciudadana, un consortium de dix organisations de la société civile présentes dans 16 régions du Pérou. Propuesta Ciudadana cherche à contribuer à la formulation de propositions politiques pour un État inclusif et la gestion adéquate des ressources publiques. L´organisation promeut une vision de la gouvernance territoriale qui commence par l'identification et le respect des diversités et se concentre sur le développement démocratique.

Quel a été le déclencheur des protestations qui ont éclaté au Pérou en novembre 2020 ?

La cause immédiate a été la décision d'une majorité parlementaire de destituer le président Martín Vizcarra, en utilisant un mécanisme rarement utilisé dans le passé et dont le contenu et le processus disposent d'une large marge d'appréciation. La publication des accusations contre Vizcarra s'est déroulée selon une séquence qui s’est révélée planifiée, et la sensation de son instrumentalisation par la soi-disant « coalition d'expulsion » a prédominé. Si la qualité des preuves des crimes qui auraient été commis contre Vizcarra pendant son mandat de gouverneur de la région de Moquegua il y a cinq ans suscite une certaine controverse, l'opinion publique s'accorde à dire que ces allégations auraient pu être poursuivies de manière crédible à la fin de son mandat présidentiel, d'autant plus que des élections générales étaient déjà prévues pour avril 2021.

Mais d'un point de vue plus structurel, la crise politique a été l'expression de la maturation d'une crise de la représentation politique, avec peu de liens organiques entre l'offre politique et les sensibilités citoyennes et un système de représentation politique précaire et cartellisé, dans lequel maintes intérêts illégaux, informels et oligopolistiques ont résisté aux générations successives de réformes - éducatives, judiciaires, fiscales et politiques, entre autres - qui cherchent à les réguler. Les révélations d'affaires de corruption impliquant une grande partie de l'establishment politique, comme l'affaire Lava Jato/Odebrecht et l'affaire des Cols blancs, qui ont mis au jour un vaste réseau de corruption dans le système judiciaire, ont servi à installer le consensus d'une détérioration générale de la gestion du public. Au même temps, l'efficacité relative des mesures fiscales à l'encontre des dirigeants politiques impliqués a nourri la perspective d'un nettoyage de la classe politique et la possibilité de cultiver une transition vers un meilleur système de représentation. Dans une certaine mesure, le lien populiste établi par Vizcarra avec cette sensibilité - scellé avec la dissolution constitutionnelle du précédent Congrès, dans lequel le parti de l'ancien président Alberto Fujimori était majoritaire - a été le facteur qui a soutenu son gouvernement, manquant de soutien parlementaire, commercial, médiatique ou syndical. La vacance de Vizcarra a été vécue comme la restitution de la constellation d'intérêts qui jusqu'alors avait régressé avec le travail fiscal et les réformes éducatives, politiques et judiciaires.

Comment décririez-vous le conflit institutionnel qui a conduit à la destitution et au remplacement du président ?

Le conflit institutionnel est né de la précarité d'un système politique caractérisé par un nouveau Congrès avec de multiples bancs mais aucun officiel et un président populaire mais sans soutien institutionnel, dont la légitimité a été soutenue dans la gestion polyvalente du débat public par une combinaison de gestes politiques, le recrutement de techniciens compétents à des postes clés et un exercice calculé d'antagonisme avec le Congrès sur des questions clés telles que les réformes éducatives, politiques et judiciaires.

La coalition majoritaire au Congrès a largement repris l'agenda des intérêts de la précédente majorité « Fujiapriste » - ainsi désignée par l'alliance tacite entre le parti Aprista et le courant politique fondé par l'ancien président Fujimori - à laquelle elle a ajouté de nouvelles revendications populistes qui mettent en péril la gestion budgétaire et macroéconomique autour de laquelle il y avait un consensus technocratique. Dans ce cadre, les acteurs qui ont survécu à la dissolution du précédent Congrès ont réussi à se réinstaller dans le nouveau et à mener, avec certains médias, une campagne qui visait à détériorer la popularité de Biscaye en lançant des accusations de corruption dans des affaires peu claires. Telles sont les dynamiques qui ont nourri le conflit institutionnel.

Pour sa part, la société civile a eu une réponse unifiée à la vacance de poste et au nouveau régime qui a été mis en place. Leur réponse allait de l'expression d'inquiétudes et de l'exigence de responsabilité à la condamnation ouverte de la mise en place de la nouvelle administration. Les manifestations et la répression massives auxquelles ils ont été confrontés ont alimenté cette transition dans une grande partie de la société civile. De nombreuses organisations de la société civile ont joué un rôle actif dans l'encadrement du conflit, la production d'un récit destiné à un public international et la pression exercée sur les acteurs publics avec lesquels elles interagissent.

Qui s'est mobilisé, et qu'ont-ils réclamé ?

Au début, les manifestants contestaient la vacance du poste de président Vizcarra et la prise de fonction du président du Congrès, Manuel Merino, comme nouveau président. Un sondage ultérieur réalisé par Ipsos a montré qu'un peu plus des trois quarts de la population était d'accord avec la manifestation contre la destitution du président Vizcarra, et qu'au moins deux millions de personnes se sont mobilisées d'une manière ou d'une autre ou ont pris une part active aux manifestations.

Les manifestations ont été principalement menées par des jeunes de 16 à 30 ans, qui ont constitué l'épine dorsale de l'organisation et ont généré les répertoires et les tactiques de manifestation. Le sentiment général de lassitude a été mobilisé par la génération dite « du bicentenaire », née après la fin du fujimorisme, originaire du numérique et, pour la plupart, mécontente de la politique conventionnelle. C'est aussi une génération mésocratique - tant dans les segments traditionnels de la classe moyenne que dans les secteurs populaires – qui participe à des communautés virtuelles médiatisées par des plateformes numériques. Cela explique en partie la rapidité avec laquelle apparaissent des architectures organisationnelles suffisamment efficaces pour produire des répertoires, coordonner des actions, documenter des manifestations et générer des mouvements d'opinion publique. La médiation des réseaux sociaux et l'utilisation des applications de microtransferts monétaires ont favorisé une organisation décentralisée de la contestation, avec de multiples manifestations dans différents lieux, des appels convergents différents, une diversité de répertoires et des canaux pour le transfert rapide de ressources.

La mobilisation menée par les jeunes a été alimentée par une classe moyenne prête à assumer le coût de la manifestation. Autour de ce noyau, d'autres secteurs de la population, plus ou moins habitués aux stratégies de manifestation conventionnelles, ou simplement éloignés de toute expression publique, se sont articulés sociologiquement et territorialement.

Les manifestations ont commencé le 9 novembre, se sont succédées de jour en jour et ont atteint leur apogée le 14 novembre, date de la deuxième marche nationale. La mobilisation massive de ce qu'on appelle le 14N a été alimentée par l'expression soudaine d'un sentiment de ras-le-bol qui a traversé la société et a été particulièrement intense chez les jeunes. D'où son caractère exceptionnel dû à son ampleur, sa portée et son organisation, ainsi qu'à la mise en place rapide d'une identité citoyenne non partisane, qui ne s'explique que partiellement par le soutien apporté à Vizcarra, puisqu'elle l'a dépassé.

Le 14N a culminé avec la mort de deux jeunes manifestants sous une grenaille de plomb. Merino avait pris le pouvoir le 10 novembre et avait formé un gouvernement radicalement conservateur. Le vrai visage de son cabinet a été rapidement révélé dans l'autorisation de la répression sévère de la manifestation, surtout à Lima, la capitale. Après les premiers jours de violence policière, le président du Conseil des ministres a félicité les brigades de police impliquées et leur a garanti une protection. La mort du 14N a déclenché une cascade de désaffection chez les quelques partisans politiques qui ont soutenu le régime en réponse à la pression écrasante des citoyens, et à midi le 15 novembre, Merino avait démissionné.

L'espace généré par la mobilisation a été peuplé d'un certain nombre de revendications hétérogènes, allant du rétablissement de Biscarrosse à la demande d'un changement constitutionnel qui cimenterait la sortie du néolibéralisme, en passant par des propositions plus clairement citoyennes axées sur la défense de la démocratie, la continuité des réformes, l'injustice de la répression et l'insensibilité de la classe politique à l'urgence sanitaire de la pandémie. Ces revendications demeurent ferventes, et il reste à voir comment elles finiront par prendre forme dans le scénario électoral de 2021.

En quoi ces manifestations diffèrent-elles des autres qui ont eu lieu dans le passé ? Y a-t-il eu des changements liés au contexte de la pandémie ?

Les mécanismes de coordination fournis par les réseaux sociaux avaient déjà été testés lors de précédentes mobilisations urbaines, mais ces manifestations avaient été menées par des acteurs conventionnels, tels que des mouvements sociaux, des partis politiques et des syndicats. À cette occasion, de nouveaux groupes d'activistes ont été formés, tels que les brigades de gaz lacrymogènes et de secours médical, à l'instar des techniques de mobilisation testées dans d'autres contextes, comme les manifestations de Hong Kong et les manifestations du Black Lives Matter aux États-Unis. Cela témoigne de l'émergence d'espaces d'apprentissage de la manifestation au niveau mondial.

C'est en partie l'urgence sanitaire qui a conditionné la composition des manifestations, majoritairement composées de jeunes, tout en favorisant, chez les plus réticents à sortir à la rue, la diffusion de nouveaux répertoires, tels que les « cacerolazos » (casserolades), « bocinazos » (klaxons) et l'activisme numérique. En même temps, la nature massive des protestations peut s'expliquer par le fait que les indicateurs de santé de l'époque suggéraient l'arrêt de la première vague de COVID-19, et par le fait que les manifestations de Black Lives Matter n'avaient été liées à aucun cluster épidémique constatable, ce qui a encouragé un sentiment de sécurité pour les marches.

Pourquoi les manifestants ont-ils fini par exiger une réforme constitutionnelle ? Quel type de réforme constitutionnelle demandent-ils ?

Les propositions de modifications constitutionnelles faisaient partie des revendications de la mobilisation, mais elles n'ont pas fini par en être les principaux protagonistes. En tout état de cause, ils ont pris un nouvel élan dans le débat public. La généalogie de ces demandes peut être pensée de deux manières. Le changement constitutionnel par le biais d'une assemblée constituante est l'une des principales revendications de la gauche depuis la fin du fujimorisme. Immédiatement après la chute du régime de Fujimori (1990-2001), un Congrès a été convoqué avec un mandat constitutif incapable de produire un nouveau texte constitutionnel, et depuis lors, cette aspiration a fini par habiter le champ du progressisme, perdant du terrain parmi les autres acteurs centristes et de droite. La gauche revendique souvent la mythique Constitution de 1979 comme une alternative, propose un nouveau texte inspiré des processus bolivien et équatorien, et pointe le caractère illégitime de la Constitution actuelle, née après un coup d'État. La croissance économique soutenue des décennies post-Fujimori et les réformes spécifiques de certains mécanismes constitutionnels ont donné une légitimité à la Constitution, mais nombre des institutions et des principes qu'elle consacre ont été épuisés par les changements sociologiques et économiques qu'ils ont contribué à provoquer.

Le deuxième aspect provient d'une demande plus organique suite à la prise de conscience des limites du modèle de marché, évidente surtout dans la persistance de l'absence de protection sociale, du travail précaire et informel et des abus des oligopoles dans la prestation de services, ainsi que dans la crise du système de représentation politique. Vizcarra a inauguré une étape réformiste dans les domaines judiciaire et politique, ainsi que dans les cadres juridiques régissant les secteurs extractifs et le système de retraite. Elle a également donné une continuité à la réforme de l'éducation. L'esprit réformiste - considéré par les secteurs modérés comme la voie d'une transition « responsable » - a été attaqué par la lutte politique alimentée par les secteurs concernés, créant un espace pour que les aspirations à la réforme commencent à être prêchées dans le langage du changement constitutionnel.

Cependant, ce débat a pris une nouvelle importance depuis les protestations du 14 novembre, et les termes de la conversation, le contenu des changements les plus significatifs et, surtout, l'offre d'acteurs politiques mûrs capables de les interpréter et de les mettre en œuvre, ne sont toujours pas clairs. Le danger réside dans le fait que, dans un contexte de forte indétermination, le processus finit par être défini par des acteurs dont les motivations ne participent pas à l'esprit du changement.

L'espace civique au Pérou est décrit comme « obstrué » par le CIVICUS Monitor.
Contactez Propuesta Ciudadana via son site web ou son profil Facebook, et suivez @prop_ciudadana et @BarrioZevallos sur Twitter.

 

#UN75 : « Désormais, l'ONU doit demeurer accessible par le biais de plateformes virtuelles »

Laura ObrienEn commémoration du 75ème anniversaire de l’Organisation des Nations Unies (ONU), CIVICUS organise des discussions avec des activistes, des avocats et des professionnels de la société civile sur les rôles que l'ONU a joués jusqu'à présent, les succès qu'elle a obtenu et les défis qu'elle doit relever pour l'avenir. CIVICUS s'entretient avec Laura O'Brien, responsable du plaidoyer avec les Nations Unies pour Access Now, une organisation de la société civile qui s'est donné pour mission de défendre et d'étendre les droits numériques des utilisateurs en danger dans le monde entier. Access Now se bat pour les droits humains à l'ère numérique en combinant le soutien technique direct, le travail politique intégral, le plaidoyer mondial, le soutien financier de base, des interventions juridiques et des réunions telles que la RightsCon.

Dans quelle mesure la charte fondatrice des Nations Unies est-elle adéquate à l'ère de l'internet ?

Depuis des années, la société civile encourage l'ONU à moderniser ses opérations afin de demeurer pertinentes à l'ère du numérique. En 2020, l'ONU a été confrontée à une dure réalité. L'organisation internationale a été obligée de faire la plus grande partie de son travail en ligne, tout en essayant d'atteindre de manière significative la communauté mondiale et de faire progresser la coopération internationale au milieu d'une crise sanitaire mondiale, d'un racisme systémique, du changement climatique et d'un autoritarisme croissant. La commémoration du 75ème anniversaire de l'ONU par un retour à sa charte fondatrice - un document axé sur la dignité inhérente de l'être humain - ne pourrait être plus cruciale.

La Charte des Nations Unies a été rédigée bien avant l'existence d'Internet. Toutefois, sa vision globale reste cohérente avec la nature universelle de l'internet, qui permet au mieux la création illimitée de sociétés de connaissance fondées sur les droits humains fondamentaux, tout en amplifiant la nécessité de réduire les risques, non seulement par des moyens souverains, mais aussi par la coopération internationale. Guidée par les principes de la Charte des Nations Unies, la Déclaration rendue publique à l’occasion de la célébration du soixante-quinzième anniversaire de l’Organisation des Nations Unies s’engage à renforcer la coopération numérique dans le monde entier. Par cet engagement formel, les Nations Unies ont enfin pris en compte l’impact transformateur des technologies numériques sur notre vie quotidienne, ouvrant la voie - ou mieux, comme l’a dit le secrétaire général de l’ONU, établissant une « feuille de route » - pour nous guider à travers les promesses et les dangers de l’ère numérique.

Alors que les dirigeants mondiaux ont reconnu la nécessité d'écouter « les peuples », comme le stipule le préambule de la Charte des Nations Unies, la société civile continue de rappeler à ces mêmes dirigeants d'écouter plus activement. Compte tenu de sa mission d'étendre et de défendre les droits fondamentaux de tous les individus, la société civile reste une force clé pour faire progresser la responsabilité de toutes les parties prenantes et garantir la transparence dans des processus multilatéraux souvent opaques.

Quels défis avez-vous rencontré dans vos interactions avec le système des Nations Unies et comment les avez-vous relevés ?

J'ai commencé à travailler dans mon rôle public en tant que défenseuse des intérêts de Access Now aux Nations Unies, quelques mois avant le confinement dû à la COVID-19 ici à New York. En ce sens, j'ai dû, dans mon nouveau rôle, relever les défis auxquels la société civile était confrontée à l'époque : comment faire en sorte que les acteurs de la société civile, dans toute leur diversité, participent de manière significative aux débats de l'ONU, alors que cette dernière déplace ses opérations au monde virtuel ? À l'époque, nous craignions que les mesures exceptionnelles utilisées pour lutter contre la pandémie soient utilisées pour restreindre l'accès de la société civile et ses possibilités de participer aux forums des Nations Unies. Nous nous sommes donc mobilisés. Plusieurs organisations de la société civile, dont CIVICUS, ont travaillé ensemble pour établir des principes et recommandations à l'intention des Nations Unies afin d'assurer l'inclusion de la société civile dans ses discussions pendant la pandémie et au-delà. Cela nous a aidé à travailler ensemble pour présenter une position unifiée sur l'importance de la participation des parties prenantes et pour rappeler aux Nations Unies de mettre en place des protections adéquates visant à garantir l'accessibilité des plateformes en ligne, ainsi que des garanties suffisantes pour protéger la sécurité des personnes impliquées virtuellement.

Qu'est-ce qui ne fonctionne pas actuellement et devrait changer, et comment la société civile travaille-t-elle pour apporter ce changement ?

L'année 2020 a été une année d'humble réflexion critique sur soi-même, tant au niveau individuel que collectif. Aujourd'hui plus que jamais, le monde se rend compte que le modèle centré sur l'État ne conduira pas à un avenir prometteur. Les problèmes auxquels est confrontée une partie du monde ont des conséquences pour le monde entier. Les décisions que nous prenons maintenant, notamment en ce qui concerne les technologies numériques, auront un impact sur les générations futures. Alors que le monde se remet des événements de 2020, nous avons besoin que les dirigeants mondiaux tirent les leçons de l'expérience acquise et continuent à s'engager dans cette réflexion critique. La résolution de problèmes mondiaux exige une action interdisciplinaire qui respecte et protège les détenteurs de droits issus de milieux divers et intersectoriels. Nous ne pouvons tout simplement pas continuer à fonctionner et à traiter ces questions de haut en bas. En effet, les menaces telles que la désinformation ont souvent leur origine au sommet.

Partout dans le monde, la société civile se mobilise en première ligne des campagnes mondiales qui cherchent à sensibiliser aux problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui et à leur impact sur les générations futures, tout en plaidant pour la responsabilisation dans les forums nationaux, régionaux et internationaux. De la condamnation des coupures d'Internet de #KeepItOn à la remise en question de la mise en œuvre des programmes d'identité numérique dans le monde de #WhyID, nous nous efforçons d'informer, de surveiller, de mesurer et de fournir des recommandations politiques qui respectent les droits, en fonction de nos diverses interactions avec les personnes les plus à risque.

Quelles sont, selon vous, les principales faiblesses du système multilatéral mondial actuel et quelles leçons peut-on tirer de la pandémie de COVID-19 ?

Le système multilatéral mondial doit cesser de fonctionner et de traiter les problèmes mondiaux de manière déconnectée. Cela nécessite non seulement un multilatéralisme mieux organisé en réseau - dans l'ensemble du système des Nations Unies, tant à New York qu'à Genève, et incluant les organisations régionales et les institutions financières, entre autres - mais aussi une approche plus interdisciplinaire des problèmes mondiaux. Par exemple, les recherches disponibles suggèrent que plus de 90 % des objectifs de développement durable sont liés aux droits de l'homme et au travail au niveau international. Pourquoi, alors, les acteurs internationaux continuent-ils à soulever ces objectifs uniquement en relation avec les débats sur le développement et non en relation avec les droits de l'homme ?

De nombreux enseignements peuvent être tirés de la pandémie pour promouvoir une coopération internationale plus inclusive. En 2020, les Nations Unies ont pris conscience des avantages de la connectivité Internet : atteindre des voix plus diverses dans le monde entier. Des personnes qui, en raison d'innombrables obstacles, sont généralement incapables d'accéder physiquement aux instances des Nations Unies basées à Genève et à New York ont désormais la possibilité de contribuer de manière significative aux débats des Nations Unies via Internet. Dans le même temps, cependant, le basculement en ligne a également conduit à la reconnaissance officielle par les Nations Unies des graves conséquences pour les quatre milliards de personnes qui ne sont pas connectées à Internet. Ces personnes peuvent se heurter à divers obstacles dus à la fracture numérique et à l'insuffisance des ressources en matière de culture numérique, ou demeurer hors ligne en raison de l'imposition de coupures sélectives de services Internet.

À l'avenir, l'ONU devrait continuer à donner accès à ses débats par le biais de plateformes virtuelles accessibles. Tout comme l'ONU est conçue pour faciliter les interactions entre les États, la société civile gagnerait à avoir à sa disposition des espaces tout aussi sûrs et ouverts pour se connecter. Malheureusement, trop de communautés continuent d'être marginalisées et vulnérables. Les gens subissent souvent des représailles lorsqu'ils élèvent la voix et diffusent leurs histoires au-delà des frontières. Nous nous efforçons de créer ce genre de forum civil ouvert avec RightsCon - le principal sommet mondial sur les droits de l'homme à l'ère numérique - et d'autres événements similaires. En juillet 2020, RightsCon Online a réuni 7 681 participants de 157 pays du monde entier dans le cadre d'un sommet virtuel. Les organisateurs ont surmonté les obstacles liés au coût et à l'accès en lançant un Fonds pour la connectivité qui a fourni un soutien financier direct aux participants pour qu'ils puissent se connecter et participer en ligne. Ces réunions doivent être considérées comme faisant partie intégrante non seulement de la gouvernance de l'internet, mais aussi de la réalisation des trois piliers des Nations Unies - développement, droits de l'homme et paix et sécurité - à l'ère numérique. Lorsqu'elle est menée de manière inclusive et sécurisée, la participation en ligne offre la possibilité d'accroître le nombre et la diversité des participants sur la plateforme et supprime les obstacles liés aux déplacements et aux contraintes de ressources.

Globalement, la communauté internationale doit tirer les leçons de l'année 2020. Nous devons travailler solidairement pour promouvoir une coopération internationale ouverte, inclusive et significative pour un avenir prospère pour tous.

Contactez Access Now via son site web ou son profil Facebook, et suivez @accessnow et @lo_brie sur Twitter.

 

GUATEMALA : « Les manifestations reflètent à la fois l’organisation sociale et l’autonomie des citoyens »

Sandra MoraenCIVICUS parle des récentes manifestations au Guatemala avec l’activiste pour les droits des femmes et des personnes LGBTQI+ Sandra Morán Reyes. Avec une longue histoire d’expérience dans les mouvements sociaux, Sandra a été l’une des co-fondatrices du premier groupe de lesbiennes guatémaltèques et l’organisatrice de la première Marche des fiertés du Guatemala, qui s’est tenue en 1998 à Guatemala City. En 2015, elle a été élue députée nationale et est devenue la première députée et politicienne homosexuelle à être élue à une fonction d’élection populaire dans l'histoire de son pays, d’où elle a promu diverses initiatives en faveur des droits des femmes et des minorités sexuelles.

Dans quel contexte les manifestations de novembre 2020 ont-elles eu lieu, et comment ont-elles commencé ?

Un nouveau gouvernement a été inauguré en janvier 2020, et peu après, nous nous sommes retrouvés confinés en raison de la pandémie. Mais en mai ou juin, certains de nos camarades ont recommencé à descendre dans la rue, en partie pour critiquer l’attitude du gouvernement face aux besoins de la population, alors que les effets de la crise générée par la pandémie commençaient à se faire sentir. Soudain, des drapeaux blancs sont apparus, dans les rues, sur les portes des maisons, et entre les mains des personnes et des familles dans les rues ou sur les seuils des portes. Au moyen de ce drapeau blanc, les gens indiquaient qu'ils n'avaient pas assez à manger, et des actions de solidarité ont commencé à se mettre en place, notamment sous la forme de soupes populaires, inexistantes auparavant au Guatemala. Il y a eu un grand mouvement de solidarité entre les gens. Alors que les organisations se consacraient à servir leurs membres, les citoyens ont fait de grands efforts pour apporter un soutien individuel. Il est devenu habituel pour chacun de sortir dans la rue afin de faire profiter les plus démunis de ce dont il disposait. Cela s'est ensuite répété à l'égard de ceux qui ont été touchés par les ouragans et se sont retrouvés sans rien.

Au niveau de l'État, de nombreuses ressources ont été allouées pour atténuer les effets de la pandémie, mais ces ressources n’ont pas été distribuées à la population dont les besoins sont restés insatisfaits, de sorte que la question que les gens ont commencé à se poser était de savoir « où était l'argent ».

Depuis 2017, nous dénonçons ce que nous avons appelé le « pacte de corruption », qui liait des fonctionnaires, des hommes d’affaires et même des représentants de l’église, unis pour la défense de leurs propres intérêts. En 2015, après six mois de manifestations de masse soutenues, le président et la vice-présidente se sont retrouvés en prison, mais les gouvernements qui leur ont succédé ont fini par réaffirmer le même système. Le gouvernement du président Jimmy Morales a unilatéralement mis fin à l’accord avec la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala, et le gouvernement actuel du président Alejandro Giammattei, dans la foulée du précédent, a davantage développé son contrôle de la justice, du Congrès et de toutes les institutions de l’État afin de pérenniser la corruption comme forme de gouvernement.

Les effets du manque d'attention portée aux conséquences de la pandémie et des ouragans Eta et Iota, qui ont frappé en octobre et novembre, ont été aggravés par les attaques contre les fonctionnaires du ministère public qui luttent sans relâche contre la corruption. Le mécontentement s'est accru progressivement jusqu'en novembre, date à laquelle le Congrès a approuvé le budget national pour 2021. Il s’agissait d’un budget très conséquent - le plus élevé dans l’histoire du pays - qui comportait des traces évidentes de corruption, notamment dans le domaine des contrats d’infrastructure, où se concentre l’essentiel de la corruption, mais sans aucune attention pour la santé et l'éducation dans le contexte de la pandémie. Les coupes budgétaires ont même affecté le programme national de nutrition, dans un pays qui connaît un énorme problème de malnutrition infantile. Cela a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Des personnes qui ne sont normalement pas enclines à protester- un chef cuisinier professionnel, un artiste, de nombreuses personnes reconnues dans divers domaines - ont commencé à écrire sur les réseaux sociaux et à s’exprimer contre cette décision. C’est ainsi qu’a été convoquée la première manifestation, et soudain, nous étions 25 000 personnes dans la rue, en pleine pandémie. 

À cette époque, toutes les restrictions pour les déplacements et les réunions avaient été levées, mais la pandémie se poursuivait et le risque de contagion était toujours présent. Personne n’avait prévu une manifestation aussi massive, et pourtant elle a eu lieu. Les manifestations étaient initialement pacifiques, mais dès la seconde, on a constaté des actes de violence et de répression. Un petit groupe a mis le feu au siège du Congrès, un événement qui fait toujours l'objet d'une enquête. Cet événement a été utilisé pour justifier la répression : gaz lacrymogènes, passages à tabac, arrestations et détentions. Lors d’une autre manifestation, un bus a été brûlé. De notre point de vue, ces actes de violence ont été instigués pour justifier la nécessité d’un contrôle policier accru et d’une éventuelle répression des manifestations.

L’appel à la mobilisation a-t-il été lancé exclusivement par le biais des réseaux sociaux ? Qui s’est mobilisé ?

Des appels ont été lancés par le biais des médias sociaux, en direction des classes moyennes principalement, mais les mouvements sociaux et les autorités indigènes ont également fait entendre leur voix. Ces derniers ont joué un rôle de plus en plus important ces dernières années et, dans le contexte de cette crise, ils ont publié une déclaration proposant un conseil gouvernemental réunissant les quatre principaux peuples qui composent le Guatemala - Maya, Xinka, Garífuna et Mestizo - pour ouvrir la voie à une assemblée constituante. Ils ont visité des territoires et travaillé à la formation d’alliances, mais c’est la première fois qu’ils entreprenaient des démarches auprès du gouvernement national, car jusqu’alors ils n’avaient d’autorité que sur leurs territoires. Le rôle qu'ils ont joué est important car l’oligarchie a toujours redouté un soulèvement indigène. Tout comme ils ont été émus par le fait qu’en 2019, la candidate à la présidence du Mouvement populaire de libération, un parti fondé par le Comité pour le développement paysan (CODECA), est arrivée en quatrième position. Une femme maya, une paysanne, peu scolarisée, est arrivée en quatrième position, et cela les a secoués.

Quatre acteurs ont été mobilisés : les peuples indigènes, les femmes, les jeunes et ce que l’on appelle les «  communautés en résistance » - des communautés locales, généralement dirigées par des femmes, qui résistent aux méga-projets d’extraction sur leurs territoires. Les dernières manifestations ont également mis en évidence les résultats de l'unité nouvellement atteinte du mouvement étudiant universitaire : à partir de 2015, les étudiants de l’Université San Carlos de Guatemala, l’université publique, ont défilé aux côtés de ceux des deux universités privées, Rafael Landívar, l’université de la classe moyenne, et l’Universidad del Valle, l’université de la classe plus riche. Le slogan avec lequel l’université publique défilait, « USAC, c’est le peuple » s’est donc transformé en « Le peuple, c’est nous » à partir de cette convergence. Il s’agissait d’un événement historique qui marquait le retour des étudiants universitaires organisés au sein des luttes populaires.

Le rôle de la jeunesse est également visible dans le mouvement féministe, car il y a beaucoup de mouvements de jeunes féministes. En particulier, le collectif Mujeres en Movimiento se distingue comme une initiative influente des féministes universitaires. Les organisations travaillant sur le thème de la diversité sexuelle ont également été présentes, et très actives en ce qui concerne la dénonciation des féminicides et des meurtres de personnes LGBTQI+.

Ces groupes ont été rejoints par une classe moyenne appauvrie par les graves conséquences de la pandémie. Il y avait beaucoup de personnes issues de la classe moyenne dans les manifestations, et de nombreux « cols blancs ». De nombreuses personnes qui n'appartenaient à aucune organisation ou collectif autochtone, d’étudiants ou de femmes sont sortis de leur propre chef, mues par un sentiment de ras-le-bol. Ainsi, les manifestations de novembre 2020 reflétaient à la fois l’organisation sociale et l’autonomie des citoyens.

Que demandaient les citoyens mobilisés ?

Malgré le fait que de nombreux secteurs se soient mobilisés et que les revendications se soient multipliées, la liste des réclamations a été classée par ordre de priorité. Bien que chaque secteur ait présenté ses propres revendications, ils se sont tous ralliés autour de quelques revendications majeures. La principale demande consistait à demander au président d'opposer son veto au budget. En effet, ce qui a déclenché la mobilisation, c'est l'impudence d'un Congrès qui a élaboré un budget qui ne profite manifestement pas aux citoyens du Guatemala mais à son propre intérêt, celui d'alimenter la corruption. Les manifestations ont remporté un succès immédiat, puisque quelques jours après l’incendie du bâtiment du Congrès, celui-ci a fait marche arrière en annulant le budget qu’il avait approuvé. Parallèlement à l’annulation du budget, la demande d’un budget répondant aux besoins de la population a été formulée, mais elle est toujours en suspens.

Suite à la répression des protestations, la démission du ministre de l'intérieur est devenue une réclamation majeure, mais celle-ci n'a pas eu lieu, et ce haut fonctionnaire reste en fonction. La démission du président a également été exigée mais n'a pas eu lieu non plus.

Enfin, la proposition d'une nouvelle Constitution, qui est à l'ordre du jour des mouvements sociaux depuis plusieurs années, a été soulevée à nouveau. En 2015, lors des grandes manifestations qui ont conduit à la démission de l’ensemble du gouvernement, les mouvements sociaux ont constaté que la corruption n’était pas seulement le fait de quelques individus, mais que le système entier était corrompu, et qu’un changement systémique était par conséquent nécessaire. Les organisations des peuples autochtones et paysannes ont élaboré une proposition de changement constitutionnel, basée sur leur demande de reconnaissance des peuples autochtones et la création d'un État plurinational qui leur donnerait de l’autonomie et un pouvoir de décision.

D’autres groupes ont des propositions moins abouties. J’ai été membre du Congrès jusqu’en janvier 2020, et à l’époque, j’ai travaillé avec des organisations de femmes, considérant que cette situation pourrait se produire et que nous devions être prêtes. Nous avons lancé le « Movimiento de Mujeres con Poder Constituyente » afin de formuler une proposition de Constitution nouvelle  selon la perspective des femmes dans toute leur diversité.

Quels sont les principaux changements que vous proposez ?

Notre Constitution a été rédigée en 1985 et comporte une importante section relative aux droits humains; elle inclut la figure de l’Ombudsman, qui était une innovation à l’époque. Mais les droits humains y sont abordés selon une perspective individuelle ; les droits collectifs et les droits des peuples sont absents, tout comme les droits des femmes et des personnes LGBTQI+. Et les innovations les plus avancées en matière constitutionnelle, comme les droits de la nature, sont également absentes. Notre proposition est une proposition politique pour l’émancipation des peuples, des femmes et de la diversité sexuelle. Elle repose sur l’idée d'une économie de la vie, qui place la communauté au centre, et sur une économie féministe qui réorganise le travail et les activités liées aux soins.

Pensez-vous que les protestations vont continuer ?

Oui, les protestations vont se poursuivre. Avec les célébrations de fin d’année, il y a eu une démobilisation, mais ces jours-ci, on a su que le CODECA va de nouveau descendre dans la rue. Le CODECA est une organisation qui travaille normalement seule, elle ne se coordonne pas avec d’autres mouvements sociaux, mais elle a une grande capacité de mobilisation. S’ils retournent dans les rues, ils ouvriront une nouvelle étape de manifestations.

En ce moment, le ministre des Finances élabore un nouveau budget. Il reste à savoir quel montant sera investi dans la santé, l’éducation et la relance de l’économie, mais aussi ce que l’on entend par la « relance de l’économie ». Jusqu’à présent, l’accent a toujours été mis sur les investissements privés internationaux, qui ne font que générer des opportunités pour une intensification de l’exploitation et des méga-projets. Les revendications des populations rurales, paysannes et des peuples autochtones, vont donc continuer à se faire entendre dans la rue.

Pour l’instant, il s’agit d'un appel sectoriel, et pas d’un appel général aux citoyens. Mais iI n’en faudra pas beaucoup pour relancer la protestation citoyenne, car suite aux manifestations de novembre, le président a fait un ensemble de promesses qu’il n’a pas tenues. Le premier anniversaire de son gouvernement a eu lieu le 14 janvier 2021 et les niveaux de soutien qu'il reçoit sont extrêmement faibles. Le Congrès a lui aussi une faible légitimité, étant donné le nombre de députés qui composent le « pacte de corruption », un nombre suffisant pour détenir une majorité ordinaire permettant de faire passer des lois.

Cependant, les gens peuvent avoir peur de se mobiliser parce que nous avons un pic d’infections de COVID-19. Ainis, un autre obstacle à la continuité des mobilisations est l’absence d’un leadership unifié et le fait que la coordination soit limitée.

L’espace civique au Guatemala est classé « obstrué » par le CIVICUS Monitor.
Suivez @sandramorangt sur Twitter.

 

COMMUNIQUEZ AVEC NOUS

Canaux numériques

Siège social
25  Owl Street, 6th Floor
Johannesbourg,
Afrique du Sud,
2092
Tél: +27 (0)11 833 5959
Fax: +27 (0)11 833 7997

Bureau pour l’onu: New-York
CIVICUS, c/o We Work
450 Lexington Ave
New-York
NY 10017
Etats-Unis

Bureau pour l’onu : Geneve
11 Avenue de la Paix
Genève
Suisse
CH-1202
Tél: +41.79.910.34.28